Le livre d’un père, 1877
XLV. L’escalade
I
Du sommet, vierge encor,‖ but de notre journée,Et d’où la plaine immense‖ est au loin dominée,Un taillis nous sépare,‖ ardu, planté de houx,Hérissé de bruyère‖ entre de noirs cailloux.Las de gravir, assis‖ sur un roc de basalte,Avant l’heure, aux trois quarts‖ du chemin je fais halte.Tourné vers ces hauts lieux‖ d’où je me sens banni,J’étanche la sueur‖ de mon front dégarni.Mais eux ! comme enivrés‖ d’être seuls et sans guide,Dressant vers l’inconnu‖ leur jeune tête avide,Et par de joyeux cris‖ l’un l’autre s’animant,Les deux vaillants garçons‖ grimpent allègrement.Moi, je les suis du cœur,‖ et, comme dans un rêve,Je crois que mon désir‖ les porte et les soulève ;Quand mon regard les perd‖ sous le taillis plus noir,Je les devine encore‖ en cessant de les voir.
Voici qu’un vent rapide‖ écarte un peu les branches :Le vert sombre des houx‖ trahit leurs vestes blanches.Un rocher, par moment,‖ me les cache, et soudainJ’ai revu, bondissants,‖ le chevreuil et le daim.On s’arrête ; et vers moi,‖ durant la courte étape,Prompt à me rassurer,‖ un long hourra s’échappe.Et j’applaudis, heureux‖ témoin de leur essor ;Et du fond de mon cœur‖ je les exhorte encor.
II
Courage ! enfants, montez‖ où je ne puis atteindre !J’ai fait ce que j’ai pu,‖ j’ai montré le chemin ;Je suis las, l’heure approche‖ où mon feu va s’éteindre ;C’est à vous de me tendre‖ une vaillante main.
C’est à vous d’emporter‖ mon âme sur vos ailes,D’annoncer une aurore‖ au soir qui va finir ;C’est par vous, par vos yeux,‖ ô mes oiseaux fidèles,Que mes yeux et mon cœur‖ plongent dans l’avenir.
À vous voir sur ces monts,‖ souples, joyeux, alertes,Altérés d’inconnu,‖ fuir à travers les bois,Je sens, avec l’air vif‖ de ces cimes désertes,Courir dans mon vieux sang‖ les ardeurs d’autrefois.
Ma jeunesse revient,‖ mais sereine, apaisée ;C’est la même chaleur‖ avec un jour plus pur,C’est un ciel à midi,‖ s’humectant de rosée,C’est l’arbre encore en fleur‖ couronné de fruit mûr.
Un flot de vie en moi‖ de partout s’insinue,Comme un présent du ciel‖ et comme un don de vous ;Je sens, de ma saison‖ tout à coup revenue,La verdure aussi fraîche‖ et le parfum plus doux.
Quand le chêne au tronc creux‖ n’a d’entier que l’écorce,Ainsi l’abeille y fait‖ sa divine liqueur ;Il sera consolé‖ d’avoir perdu sa force…Le chêne, au lieu de sève,‖ a du miel dans le cœur.
Volez donc, posez-vous‖ sur toutes ces merveilles,Sur ces fleurs des hauts lieux‖ qui vous restent ouverts,C’est de vous que j’attends,‖ ô mes chères abeilles,La sève de mon âme‖ et le miel de mes vers.
Allez sur les sommets‖ d’où la clarté ruisselle,Cueillir plus haut que moi‖ votre part d’idéal ;Emportez de ces bois‖ quelque vertu nouvelle,Pour en faire aux aïeux‖ un tribut filial.
Chantez, jeunes oiseaux,‖ le chêne va se taire !Ce qu’ébauchait ma vie,‖ à vous de le finir.Puisse grandir en vous‖ notre âme héréditaire,Et mon père, attendri,‖ par vos mains me bénir.
Que m’importent mes jours‖ si près de disparaître,Enfants, mes seuls objets‖ d’espérance ou d’effroi !J’aime en vous l’avenir,‖ tous ceux qui doivent naîtreEt tous ces morts sacrés‖ que je sens vivre en moi.
De ma mère aux doux yeux‖ vous êtes le sourire,À travers nos soucis,‖ la grâce et le bonheur ;Sang de l’auguste aïeul‖ qui se plut à m’instruire,Vous êtes le devoir‖ et vous serez l’honneur.
Marchez donc vaillamment‖ pour que je me repose,Et partis de la pierre‖ où lassé je m’assieds,Parvenus sur ce pic‖ baigné de vapeur rose,Voyez-moi de bien haut‖ et dans l’ombre à vos pieds.
Que cet âpre sentier‖ sourie à votre audace !Prenez pour but ces lieux‖ d’un difficile accès,Où les intérêts vils‖ n’ont pas marqué leur trace.La gloire est dans l’effort.‖ Qu’importe le succès !
Le pèlerin d’en haut‖ souvent tombe ou chancelle ;Il se heurte, il se brise‖ à l’obstacle maudit ;Mais, tandis que son corps‖ s’use à la rude échelle,Son esprit la dépasse‖ et son âme grandit.
Montez dans la douleur,‖ sûrs de la récompense ;Quand le but invoqué‖ s’enfuirait devant vous,Vers le faîte entrevu‖ de tout homme qui pense,Montez d’un pas plus ferme‖ et plus hardi que nous.
Saisissez donc, enfants,‖ ce flambeau de la vie ;Tandis que les vieillards‖ se querellent entre eux,Partez, jeunes coureurs,‖ purs de crainte et d’envie,Éclairant sous vos pas‖ l’avenir ténébreux.
Montez jusqu’où visait‖ le rêve de vos pères ;Et sans rien accepter‖ dans ce temps odieux,Tâchez, dans vos combats,‖ sous des astres prospères,De venger notre injure‖ et d’absoudre nos dieux.
Prenez la voie étroite,‖ et pour prix de vos peines,En plein azur, assis‖ sur ce rocher vermeil,Attirez de vos mains,‖ vers ces hauteurs sereines,Mon âme qui vous suit‖ du côté du soleil.
III
Encor quelques degrés‖ franchis de ce pas ferme,Et de l’âpre escalade‖ ils atteindront le terme.Le sommet désiré‖ va leur livrer ses fleurs.Des cieux mélangés d’ombre‖ et de sombres couleursLe soleil plus rapide‖ embrasse au loin la voûte :Il s’abaisse ; on dirait‖ qu’il veut, las de sa route,Choisir, pour s’y poser‖ dans le calme du soir,Ce faîte où deux enfants‖ ont rêvé de s’asseoir.Du rocher qui flamboie‖ aux deux coureurs que j’aime,Mesuré par mes yeux,‖ l’intervalle est le mêmeQu’entre ce trône ardent‖ et les pieds d’or du DieuLe terme de la course‖ apparaît au milieu.Or, songeant au duel‖ de Jacob et de l’ange,Moi j’assistais d’en bas‖ à cette lutte étrange.
Cependant les troupeaux,‖ les hommes de labour,Se hâtent vers la plaine‖ avant la fin du jour.À travers la bruyère‖ et les taillis en pente,Sur la roche inégale‖ où le sentier serpente,Les chèvres, les brebis,‖ les vaches au poil roux,Passent en longue file‖ en contournant les houx.Des rebords du plateau‖ jusque vers la collineTinte à chaque détour‖ la clochette argentine.Voici, tout près de moi,‖ le chien et le berger.Je ne suis plus pour eux‖ un bizarre étranger.Le vieux pâtre interrompt‖ sa ballade ingénue ;Il s’approche, il m’adresse‖ un mot de bienvenue.Il sait de quoi je songe,‖ et, d’un geste joyeux,Lève un bras vers la cime‖ où se tournent mes yeux.Il sourit, et, flattant‖ l’orgueil qui me travaille,Il vante de mes gars‖ la souplesse et la taille ;Et jamais à mon cœur,‖ jamais si douce voixNe vaut ce mâle éloge‖ en son rude patois.Mais le soleil déjà‖ touche à l’ardente roche,Et le basalte aigu‖ s’enflamme à son approche.Tout à coup, s’affaissant‖ sur le sombre plateau,— Comme un bloc de fer rouge‖ écrasé du marteauS’éparpille en éclairs‖ contre la noire enclume, —L’astre en feu rejaillit,‖ et tout l’azur s’allume.Or, du même coup d’œil‖ qui saisit dans les airsLes jets de l’incendie‖ et le vol des éclairs,J’aperçois, dessinés‖ en silhouette noire,Mes gars, les bras levés‖ en signe de victoire.Voilà le globe d’or‖ descendu derrière eux.Un trait rouge a bordé‖ le profil ténébreuxDu rocher dominant‖ la montagne aux flancs sombres.Dans le ciel bleu je vois‖ s’agrandir les deux ombres ;Et, de là-haut, deux cris‖ serrés et triomphantsM’apportent le salut‖ et l’orgueil des enfants.Alors, bénissant Dieu‖ de mon œuvre achevée,Heureux d’ouvrir l’espace‖ à ma chère couvée,Je songe que le jour‖ du combat va venirPour eux, et qu’il s’agit‖ pour moi de bien finir ;Et je me réjouis‖ par-dessus toute chose,De laisser après moi‖ des soldats à ma cause,Au droit, à l’idéal,‖ à tout ce que je crois ;Des fidèles, enfin,‖ au Dieu mort sur la croix.Le passé disparaît‖ dans ce rêve suprême,Et je sens tout mon cœur,‖ détaché de moi-même,S’envoler vers mes fils‖ dans ces champs lumineux,Pour vivre de leur vie‖ et s’absorber en eux.
Avril 1866.
Versification
- Forme
- Quatrains
- Rimes
- 42((aa)) 18(abab)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 18 quatrains, 4 distiquess
- Mots à la rime
- a journée / dominée féminine, classiqueb houx / cailloux masculine, classiquec basalte / halte féminine, classiqued banni / dégarni masculine, classiquee guide / avide féminine, classiquef s’animant / allègrement masculine, classiqueg rêve / soulève féminine, classiqueh noir / voir masculine, classiquea branches / blanches féminine, classiqueb soudain / daim masculine, classiquec étape / s’échappe féminine, classiqued essor / encor masculine, classiquea atteindre / s’éteindre féminine, classiqueb chemin / main masculine, classiquea ailes / fidèles féminine, classiqueb finir / l’avenir masculine, classiquea alertes / désertes féminine, classiqueb bois / d’autrefois masculine, classiquea apaisée / rosée féminine, classiqueb pur / mûr masculine, classiquea s’insinue / revenue féminine, classiqueb vous / doux masculine, classiquea l’écorce / force féminine, classiqueb liqueur / cœur masculine, classiquea merveilles / abeilles féminine, classiqueb ouverts / vers masculine, classiquea ruisselle / nouvelle féminine, classiqueb d’idéal / filial masculine, classiquea taire / héréditaire féminine, classiqueb finir / bénir masculine, classiquea disparaître / naître féminine, classiqueb d’effroi / moi masculine, classiquea sourire / m’instruire féminine, classiqueb bonheur / l’honneur masculine, classiquea repose / rose féminine, classiqueb m’assieds / pieds masculine, classiquea audace / trace féminine, classiqueb accès / succès masculine, classiquea chancelle / échelle féminine, classiqueb maudit / grandit masculine, classiquea récompense / pense féminine, classiqueb vous / nous masculine, classiquea vie / d’envie féminine, classiqueb eux / ténébreux masculine, classiquea pères / prospères féminine, classiqueb odieux / dieux masculine, classiquea peines / sereines féminine, classiqueb vermeil / soleil masculine, classiquea ferme / terme féminine, classiqueb fleurs / couleurs masculine, classiquec voûte / route féminine, classiqued soir / s’asseoir masculine, classiquee j’aime / même féminine, classiquef Dieu / milieu masculine, classiqueg l’ange / étrange féminine, classiquea labour / jour masculine, classiqueb pente / serpente féminine, classiquec roux / houx masculine, classiqued colline / argentine féminine, classiquee berger / étranger masculine, classiquef ingénue / bienvenue féminine, classiqueg joyeux / yeux masculine, classiqueh travaille / taille féminine, classiquei voix / patois masculine, classiquej roche / approche féminine, classiquek plateau / marteau masculine, classiquel enclume / s’allume féminine, classiquem airs / éclairs masculine, classiquen noire / victoire féminine, classiquep sombres / ombres féminine, classiqueq triomphants / enfants masculine, classiquer achevée / couvée féminine, classiques venir / finir masculine, classiquet chose / cause féminine, classiqueu crois / croix masculine, classiquev suprême / moi-même féminine, classiquew lumineux / eux masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.9· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
156 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, PARIS, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1878· numérisation archive.org· Sources