Le livre d’un père, 1877
XLVI. La sœur cadette
Il faut nous aimer encor mieux,Chère petite abandonnée !…Pour faire au loin d’autres heureux,Elle s’en va, la sœur aînée.
On la chérit, je le sais bien,Là-bas dans sa maison nouvelle ;Mais c’était mon ange et le tien ;Que ferons-nous tous deux sans elle ?
Tu viendras t’asseoir plus souventPrès du fauteuil héréditaireOù j’écrivais auparavant,Où je rêve, hélas ! sans rien faire.
Ce joyeux bonjour d’autrefois,À mon cœur pressé de l’entendre,Chaque matin ta douce voixSaura le dire encor plus tendre.
Je puis encor me reposerSur la Muse active et discrèteQui fait, sans y perdre un baiser,Le ménage de ma chambrette ;
Qui rend aux rayons, au tiroir,Papiers, brochures entamées,Et me dicte, sans le savoir,Toutes mes meilleures pensées.
On nous a pris ta grande sœur !Mais déjà tu sais, ma chérie,Près du père et près du rêveur,Être, à la fois, Marthe et Marie.
Jadis dans vos soins partagés,Dans l’utile emploi de chaque heureSouriante et les doigts légers,Tu prenais la part la meilleure :
Les crayons, les airs de Mozart,Les livres qu’on peut lire ensemble,Les beaux fruits rangés avec art,Les fleurs… tout ce qui te ressemble.
Sans y laisser ta bonne humeur,Tu savais de ta fine plume,Rendre lisible à l’imprimeurLe brouillon d’un futur volume.
Déchiffrer mes vers d’un œil sûrEt copier jusqu’à ma prose,C’était ton métier le plus dur…A présent, c’est bien autre chose !
Il ne suffit pas de charmer ;Il faut, en bonne ménagère,Prévoir, compter, ouvrir, fermer,Être lieutenant de la mère ;
Contenter de mille façons,Sans que nul ne geigne, ou ne grogne,Un vieux père et trois grands garçons…Ce n’est pas petite besogne !
Et tu la fais d’un ton si doux,Avec une bonté si pleine,Que le cœur seul souffre chez nousDe l’absence de notre Hélène.
Et c’est toi le plus longuementQui, parmi tes grandes affaires,Viens écouter, esprit charmant,Mes radotages littéraires.
Où trouverai-je une douceurAprès ce jour que j’appréhende,Lorsque Adda, la petite sœur,Nous manquera comme la grande ?
Et vous savez, mon Dieu, pourtant,Si je le veux, si je l’appelleCe cruel, cet heureux instant,Ce cœur qui sera digne d’elle !
Dût-elle habiter loin de nous,Vous lui réservez, je l’espère,Comme à sa sœur, un brave époux,Un fils pour moi, pour tous un frère.
Et vous me permettrez, Seigneur,Ayant uni ce couple tendre,De voir, quelques jours, son bonheur ;Mais après… vous pouvez me prendre.
1878.
Versification
- Forme
- 19 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 19(abab)
- Mètre
- Octosyllabes
- Strophes
- 19 quatrains
- Mots à la rime
- a mieux / heureux masculine, classiqueb abandonnée / aînée féminine, classiquea bien / tien masculine, classiqueb nouvelle / elle féminine, classiquea souvent / auparavant masculine, classiqueb héréditaire / faire féminine, classiquea d’autrefois / voix masculine, classiqueb l’entendre / tendre féminine, classiquea reposer / baiser masculine, classiqueb discrète / chambrette féminine, classiquea tiroir / savoir masculine, classiqueb entamées / pensées féminine, classiquea sœur / rêveur masculine, classiqueb chérie / Marie féminine, classiquea partagés / légers masculine, classiqueb heure / meilleure féminine, classiquea Mozart / art masculine, classiqueb ensemble / ressemble féminine, classiquea humeur / l’imprimeur masculine, classiqueb plume / volume féminine, classiquea sûr / dur masculine, classiqueb prose / chose féminine, classiquea charmer / fermer masculine, classiqueb ménagère / mère féminine, classiquea façons / garçons masculine, classiqueb grogne / besogne féminine, classiquea doux / nous masculine, classiqueb pleine / Hélène féminine, classiquea longuement / charmant masculine, classiqueb affaires / littéraires féminine, classiquea douceur / sœur masculine, classiqueb j’appréhende / grande féminine, classiquea pourtant / instant masculine, classiqueb l’appelle / d’elle féminine, classiquea nous / époux masculine, classiqueb l’espère / frère féminine, classiquea Seigneur / bonheur masculine, classiqueb tendre / prendre féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.7· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
76 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, PARIS, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1878· numérisation archive.org· Sources