Le livre d’un père, 1877
XXX. Le petit soldat
Toi, qui, de si leste façon,Mets ton fusil de bois en joue,Un jour tu feras tout de bonCe dur métier que l’enfant joue.
Il faudra courir sac au dos,Porter plus lourd que ces gros livres,Faire étape avec des fardeaux,Cent cartouches, trois jours de vivres.
Soleils d’été, bises d’hiver,Mordront sur cette peau vermeille ;Les balles de plomb et de ferTe siffleront à chaque oreille.
Tu seras soldat, cher petit !Tu sais, mon enfant, si je t’aime ?Mais ton père t’en avertit,C’est lui qui t’armera, lui-même !
Quand le tambour battra demain,Que ton âme soit aguerrie,Car j’irai t’offrir, de ma main,A notre mère, la Patrie !
Tu vis dans toutes les douceurs,Tu connais les amours sincères,Tu chéris tendrement tes sœurs,Ton père, et ta mère, et tes frères :
Sois fils et frère jusqu’au bout ;Sois ma joie et mon espérance,Mais souviens-toi bien qu’avant tout,Mon fils, il faut aimer la France.
Elle a subi le grand affront,Mais Dieu veut qu’elle se relève.Nos écoliers la vengerontEt par l’esprit et par le glaive.
Oui, nos fils feront leur devoir…Fais d’abord celui de ton âge ;On acquiert, quand on sait vouloir,Et la science et le courage.
Travaille en silence, obéis,Apprends à tout souffrir sans larmes ;Et plus tard, servant ton pays,Tu seras ferme sous les armes.
Exempt d’intrigue et le front haut,Tu devras conquérir tes grades,En passant gaîment, s’il le faut,Après tes jeunes camarades.
Sache applaudir de bonne foiLe mérite qu’on te préfère.Si d’autres l’aiment plus que toi,Tant mieux pour la France, ta mère !
Garde la devise des tiens,De ton aïeul qui fut mon maître,Et redis comme nos anciens :« Il vaut mieux être que paraître. »
Vous serez soldats, chers enfants !Peut-être, après mainte souffrance,Un jour, vaincus ou triomphants,Il faudra mourir pour la France.
Alors je serai, grâce à Dieu,Là-haut ou ma mère est allée ;Mais mon âme avec vous, au feu,Redescendra dans la mêlée.
Vous me sentirez près de vous.Quand sonneront à votre oreille,Pour vous exciter aux grands coups,Quelques mots du divin Corneille.
En luttant contre le vainqueur,Peut-être aussi, d’une voix fière,Vous parlerez à votre cœurAvec les vers de votre père.
Tous accourus pour ce grand jour,Tous unis d’une même étreinte,Nous serons là… si pleins d’amourQue nul n’aura connu la crainte.
Puis, quand tout sera consommé,Heureux du coup qui nous rassembleVers Dieu, vers l’aïeul bien aimé,Nous remonterons tous ensemble.
Novembre 1873.
Versification
- Forme
- 19 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 19(abab)
- Mètre
- Octosyllabes
- Strophes
- 19 quatrains
- Mots à la rime
- a façon / bon masculine, classiqueb joue féminine, classiquea dos / fardeaux masculine, classiqueb livres / vivres féminine, classiquea d’hiver / fer masculine, classiqueb vermeille / oreille féminine, classiquea petit / avertit masculine, classiqueb t’aime / lui-même féminine, classiquea demain / main masculine, classiqueb aguerrie / Patrie féminine, classiquea douceurs / sœurs masculine, classiqueb sincères / frères féminine, classiquea bout / tout masculine, classiqueb espérance / France féminine, classiquea affront / vengeront masculine, classiqueb relève / glaive féminine, classiquea devoir / vouloir masculine, classiqueb âge / courage féminine, classiquea obéis / pays masculine, classiqueb larmes / armes féminine, classiquea haut / faut masculine, classiqueb grades / camarades féminine, classiquea foi / toi masculine, classiqueb préfère / mère féminine, classiquea tiens / anciens masculine, classiqueb maître / paraître féminine, classiquea enfants / triomphants masculine, classiqueb souffrance / France féminine, classiquea Dieu / feu masculine, classiqueb allée / mêlée féminine, classiquea vous / coups masculine, classiqueb oreille / Corneille féminine, classiquea vainqueur / cœur masculine, classiqueb fière / père féminine, classiquea jour / d’amour masculine, classiqueb étreinte / crainte féminine, classiquea consommé / aimé masculine, classiqueb rassemble / ensemble féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.6· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
76 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, PARIS, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1878· numérisation archive.org· Sources