Le livre d’un père, 1877
XXXI. Les vacances
Changeons, pour ces deux mois,‖ de livres et de maîtres.Que l’encre et le papier‖ se reposent un peu.Loin de ces sombres murs,‖ sous les pins et les hêtres,Étudions ensemble‖ à l’école de Dieu.
Nous reviendrons pâlir‖ sur les œuvres de l’homme ;La classe aujourd’hui s’ouvre‖ à travers les buissons,Après les hauts penseurs‖ de la Grèce et de Rome,Les oiseaux des forêts‖ nous offrent leurs leçons.
Vous le savez, amis,‖ leur sagesse est bien douce ;Elle entre au fond du cœur‖ avec l’air embaumé.Nous lirons sans effort,‖ dans l’herbe et dans la mousse,Le poème éternel‖ sur ce globe imprimé.
À cette heureuse école‖ on apprend mille choses ;Le disciple endormi‖ s’y retrouve, au réveil,Savant comme le chêne‖ et frais comme les roses,Rien qu’en ouvrant son âme‖ aux rayons du soleil.
On s’instruit dans les champs,‖ rien qu’à s’y laisser vivre,Rien qu’à n’y pas fermer‖ obstinément les yeux,Rien qu’à toucher du doigt‖ les feuillets de ce livre,En écoutant le maître‖ avec le cœur joyeux.
Ce maître, c’est le père !‖ il vient, heureux et tendre,Aux portes du collège‖ il attendait son jour ;Il amassait pour vous,‖ brûlant de le répandre,Le plus grand des savoirs‖ et le plus pur : l’amour.
Il donne une leçon‖ chaque fois qu’il caresse,Qu’il vous cueille une fleur,‖ qu’il vous montre les cieux,Qu’avec le souvenir‖ de leur sainte vieillesse,Il vous transmet, enfants,‖ les baisers des aïeux.
La science est l’écho‖ de leurs âmes bénies,Le fruit de leurs conseils‖ pratiqués tant de fois ;Et vous l’entendrez mieux‖ mêlée aux harmoniesQu’ajoute à nos discours‖ le murmure des bois.
Baignés de la fraîcheur‖ des splendides aurores,Vous conduirez l’étude‖ à la cime des montsOù la lumière en nous‖ filtre par tous les pores,Où l’arôme des pins‖ se boit à pleins poumons.
Car l’esprit ne vit pas‖ du maigre pain des livres ;Il se nourrit encor‖ de soleil, de grand air,Des fluides sacrés‖ dont les forêts sont ivres,Des atomes ardents‖ qui gonflent notre chair.
Il s’anime au contact‖ des choses animées,Au galop des coursiers,‖ à l’odeur des prés verts,En passant de l’école‖ aux campagnes aimées,Et de ces chiffres morts‖ au vivant univers.
Tout savoir n’est pas fait‖ de calculs et d’étude ;La vie excelle, enfants,‖ à nous le dispenser.Il est bon de gravir‖ par quelque sentier rude,De sentir et de voir‖ autant que de penser.
Allons prendre conseil‖ de la terre natale ;Interrogeons l’esprit‖ des vallons familiers ;Pour nous verser à flots‖ sa science vitale,La nature enseignante‖ attend ses écoliers.
Voici la chasse ouverte‖ et les vignes sont mûres !Je veux voir, dans la classe‖ où demain nous entrons,Au lieu d’encre à vos doigts‖ le jus pourpré des mûres,La poussière à vos pieds‖ et le hâle à vos fronts.
Le livre aimé palpite‖ et s’ouvre à notre approche ;Il est écrit de fleurs,‖ illustré de soleil.Chaque pas fait jaillir,‖ de l’herbe et de la roche,Quelque brin de science,‖ une image, un conseil.
Ce vaste mont, fendu‖ de la base à la crête,Des temps amoncelés‖ nous trahit l’épaisseur ;Cette plante me livre‖ une vertu secrète ;La ruse de l’oiseau‖ se transmet au chasseur.
Ce pâtre industrieux‖ nous instruit, sur les landes,Tressant l’osier flexible‖ ou découpant le bois ;Du lait de ses troupeaux,‖ du miel de ses légendes,Le rustique chanteur‖ nous abreuve à la fois.
Avec nous le semeur,‖ à l’affût d’un présage,Interroge le ciel‖ si prompt à varier ;Conduite sous nos yeux,‖ l’œuvre du labourageNous apprend le respect‖ de son mâle ouvrier.
Partout c’est un conseil‖ inculqué par l’exemple ;Et le soir, en rentrant,‖ disciples des forêts,Pleins du vivant esprit‖ qui souffle dans ce temple,Nous savons mieux prier,‖ voyant Dieu de plus près.
Ainsi, même en nos jeux,‖ l’étude se consomme,Et, du sombre lycée‖ aux lumineux sommets,Sur les pas de l’enfant,‖ pour en tirer un homme,Marche un doux précepteur‖ qui ne s’endort jamais.
Venez donc et montons‖ à travers les bruyères,Aspirant l’air chargé‖ de parfums et d’accords,Qui, des flots et des fleurs,‖ porte en haut les prières.Nous travaillons pour l’âme‖ en exerçant le corps.
Toute vertu s’accroît‖ de leur mâle équilibre,Dans ces temps de bassesse‖ et d’appétits sans frein,Il faut, pour rester juste,‖ il faut, pour rester libre,Un ferme cœur servi‖ par des membres d’airain.
Aussi bien qu’un penseur‖ le sage est un athlète ;Un fier combat l’attend,‖ à toute heure, en tout lieu.Il faut, pour lui forger‖ une armure complète,Que la sainte nature‖ aide l’esprit de Dieu.
Allons nous raviver,‖ nous recréer en elle !Nous reviendrons plus forts‖ et mieux prêts au combat,Si nous pressons du cœur‖ la terre maternelleQui relève son fils‖ dès que l’ennui l’abat.
Armons-nous, mes amis,‖ pour les luttes prochaines,Du souffle des hauts lieux‖ sous les pins toujours verts ;Allons respirer l’air‖ que respirent les chênes…Les livres sont fermés‖ et les bois sont ouverts.
Avril 1867.
Versification
- Forme
- 25 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 25(abab)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 25 quatrains
- Mots à la rime
- a maîtres / hêtres féminine, classiqueb peu / Dieu masculine, classiquea l’homme / Rome féminine, classiqueb buissons / leçons masculine, classiquea douce / mousse féminine, classiqueb embaumé / imprimé masculine, classiquea choses / roses féminine, classiqueb réveil / soleil masculine, classiquea vivre / livre féminine, classiqueb yeux / joyeux masculine, classiquea tendre / répandre féminine, classiqueb jour / l’amour masculine, classiquea caresse / vieillesse féminine, classiqueb cieux / aïeux masculine, classiquea bénies / harmonies féminine, classiqueb fois / bois masculine, classiquea aurores / pores féminine, classiqueb monts / poumons masculine, classiquea livres / ivres féminine, classiqueb air / chair masculine, classiquea animées / aimées féminine, classiqueb verts / univers masculine, classiquea d’étude / rude féminine, classiqueb dispenser / penser masculine, classiquea natale / vitale féminine, classiqueb familiers / écoliers masculine, classiquea mûres féminine, classiqueb entrons / fronts masculine, classiquea approche / roche féminine, classiqueb soleil / conseil masculine, classiquea crête / secrète féminine, classiqueb l’épaisseur / chasseur masculine, classiquea landes / légendes féminine, classiqueb bois / fois masculine, classiquea présage / labourage féminine, classiqueb varier / ouvrier masculine, classiquea l’exemple / temple féminine, classiqueb forêts / près masculine, classiquea consomme / homme féminine, classiqueb sommets / jamais masculine, classiquea bruyères / prières féminine, classiqueb d’accords / corps masculine, classiquea équilibre / libre féminine, classiqueb frein / d’airain masculine, classiquea athlète / complète féminine, classiqueb lieu / Dieu masculine, classiquea elle / maternelle féminine, classiqueb combat / l’abat masculine, classiquea prochaines / chênes féminine, classiqueb verts / ouverts masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
100 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, PARIS, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1878· numérisation archive.org· Sources