Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Le livre d’un père, 1877

XII. Les deux portraits

Victor de Laprade· quatrains, alexandrins, 184 vers

Pour que du vieil honneur‖ ta maison soit le temple,Suspends-y ces portraits,‖ mes témoins, mon exemple,Devant qui, le matin‖ et le soir, à genoux,J’ai fait, durant vingt ans,‖ ma prière avec vous ;Qui, d’un œil vigilant,‖ nous regardaient en face,Et, tant que j’ai vécu,‖ n’ont pas quitté leur place.Mes pilotes sacrés,‖ toujours au gouvernail,Ils surveillaient d’en haut‖ ma table de travail.Je les interrogeais‖ dans les temps difficiles ;Ils tenaient mon esprit,‖ mon cœur, ma main, docilesTe cherchais dans leurs yeux‖ à lire mon devoir ;J’y trouvais le conseil‖ et le don de vouloir,Et les sages pensers‖ dans mon âme soumiseDescendaient et régnaient‖ par leur douce entremise.Leur sourire écartait‖ tous ces nuages noirs :L’orgueil, les vains désirs‖ et les vains désespoirs.Aux esprits généreux‖ ils destinaient mes pages,Chassaient toutes fadeurs‖ de mes mâles ouvrages,Et préféraient pour moi,‖ dédaignant les moqueurs,Aux vulgaires bravos‖ l’estime des grands cœurs.

Ainsi, depuis vingt ans,‖ je travaille et je penseSous leurs yeux bien aimés.‖ J’y vois ma récompense.Ils me parlent sans cesse,‖ et tous mes vers heureux,Les vers où vous pleurez,‖ me sont dictés par eux.Jamais un seul matin‖ je n’ai pris mon ouvrageSans les bien regarder‖ pour me donner courage ;Jamais je n’ai souffert,‖ jamais pleuré tout seulEt sans mettre avec moi‖ la grand’mère et l’aïeul.Je vis en eux ; ils sont‖ le meilleur de moi-même ;Je tiens d’eux, et d’eux seuls,‖ tout ce qui fait qu’on m’aime,D’eux et de leurs esprits,‖ de leurs cœurs grands ouverts.Je n’en diffère, hélas !‖ que par bien des travers.Heureux si je n’ai point,‖ miroir trop infidèle,Dans le cours de ma vie‖ altéré ce modèle,Si surtout en mes fils‖ l’aïeul n’est pas déçu,Si je leur ai transmis‖ le cœur que j’ai reçu !

Donc, lorsqu’il est besoin‖ d’échauffer vos courages,Adressez-vous, amis,‖ à ces chères images ;Vous m’y retrouverez !‖ Leur aspect caressantVous rendra plus encor‖ que votre père absent ;Ce sera moi toujours,‖ mais plus doux, mais sans fièvres,Sans amertume au cœur‖ et sans tristesse aux lèvres.Priez-les en mon nom,‖ priez-les chaque jour ;Ils ont plus de pouvoir‖ s’ils n’ont pas plus d’amour.De leur humble carrière‖ ils sont sortis augustes ;La lumière aujourd’hui‖ pleut du front de ces justes.Tandis que nous luttons,‖ cherchant notre avenir,Ils lèvent, de là-haut,‖ leurs mains pour nous bénir !

I Le grand-père

Voici l’aïeul, voici‖ mon père au doux visage ;Le cœur d’un chevalier‖ et la raison d’un sage !Il a connu, chéri‖ les aînés d’entre vous,Et vous avez joué‖ quatre sur ses genoux.Ses traits sont-ils restés‖ dans vos jeunes mémoires ?Gardez-les bien ! ainsi‖ que mes vieilles histoires,Et les tendres conseils,‖ les baisers, les secretsQue vous avez reçus‖ devant ces chers portraits.Pour chauve et blanc qu’il soit,‖ admirez sur sa faceLa fraîcheur, la clarté,‖ signes de bonne race.Un sang vif et léger,‖ et riche de soleil,Anime de sa peau‖ le fin tissu vermeil ;Cette lèvre sans fiel,‖ d’une grâce infinie,Mince et ferme, au besoin‖ lancerait l’ironie ;Cet œil plein de douceur,‖ mais qui semble attristé,Limpide, a ses éclairs‖ d’ardeur et de gaîté.

Vieux Français d’autrefois,‖ en sa forte croyanceInflexible, il avait,‖ pour autrui, l’indulgence.Joyeux dans la dispute‖ et de propos charmant,Ses ennemis l’aimaient,‖ l’admiraient franchement ;Heureux de le contraindre‖ à rompre le silence,Tous à l’envi s’offraient‖ à sa courtoise lance.Tant qu’il vécut, réglant‖ notre heureuse maison,Il était ma justice,‖ il était ma raison.Ses notes, sur mes vers,‖ par un goût sûr guidées,Coupaient court aux écarts‖ du style ou des idées.Critique et fin lettré,‖ quoique docteur savant,Il jugeait, il pensait‖ lorsque j’allais rêvant.À l’Icare étourdi‖ qui part à tire-d’ailes,Sa main sage attachait‖ le poids des grands modèles,M’enchaînait prêt à fuir‖ dans le vague horizon,Et faisait du bon sens‖ mon heureuse prison.Il croyait, peu sensible‖ aux couleurs entassées,Qu’un mot juste suffit‖ aux plus grandes pensées,Que l’âme la plus haute‖ est simple en ses discours ;De mon âpre hyperbole‖ il modérait le cours,Prisant dans nos combats,‖ pour la plus juste cause,La générosité‖ par-dessus toute chose.Il fut mon maître en tout ;‖ c’est de lui que j’ai prisLes dogmes que je sers,‖ la langue que j’écris.

Tous vantaient sa raison‖ qui jamais ne dévie,Son esprit clair, charmant,‖ loyal comme sa vie,Acéré sans venin,‖ gai sans être moqueur…Mais que serait-ce, enfants,‖ s’ils avaient vu son cœur,De ses jeunes travaux‖ connu la longue histoire,Son obscur dévouement,‖ plus noble que la gloire !Écolier, orphelin‖ à seize ans, ses labeursSoutenaient sans fléchir‖ une mère et deux sœurs.Le pain était amer,‖ les soucis étaient rudes…Et rien ne l’arrachait‖ à ses nobles études ;Il donnait, intrépide‖ à son double devoir,Tout le jour au métier‖ et la nuit au savoir.Dans l’âge où mollement‖ j’assemblais quelques rimes,Il scrutait la nature‖ et ses secrets intimes,Voulant suivre en son art,‖ jusqu’au plus haut degré,Son père, le savant‖ qu’il avait adoré !Car, s’oubliant, il fit‖ deux parts de sa carrière ;Ses aïeux, puis ses fils,‖ eurent sa vie entière.Jeune homme, il travaillait,‖ docile à cette loi,Pour sa mère, et vieillard,‖ il travaillait pour moi.Un jour, dans la vigueur‖ de ses vertes années,Du prix de ses efforts‖ à peine couronnées,Près de toucher au but,‖ mûr pour les dignités,Il dut choisir : l’honneur‖ et les serments prêtés,Obéis sur-le-champ,‖ obéis avec joie,Des succès, des honneurs‖ lui fermèrent la voie…Et pour penser demain‖ ce qu’il pensait hier,À son vieux roi fidèle,‖ il resta pauvre et fier.Tel fut l’homme de cœur,‖ père de votre père ;Vous porterez son nom‖ dignement, je l’espère.Si l’un de vous forfait‖ au sang dont il est né,Moi qui vous l’ai transmis,‖ je serai condamné.

II La grand’mère

Notre secours est là,‖ dans l’aïeule en prière,Dans l’âme qui respire‖ en ce divin portrait,Dans le profond amour‖ qui luit sous sa paupière,Dans ses douleurs de sainte‖ où le ciel apparaît !

Quand le peintre — un ami‖ digne de la connaître —Qui m’avait vu pleurer,‖ qui la voyait souffrir,Pour l’immortaliser‖ prit son pinceau de maître,L’Éternité pour elle‖ était prête à s’ouvrir.

L’espoir déjà perçait‖ sous son inquiétude ;Elle nous voyait tous‖ vivants et rachetés ;Sa souffrance expirait‖ dans la béatitude,Car devant Dieu ses pleurs‖ avaient été comptés.

L’art n’a rien oublié‖ dans cette image d’elle.Tout son amour de mère‖ en ses yeux est écrit ;Et l’on prend ce portrait,‖ si simple et si fidèle.Pour la Madone en pleurs‖ aux pieds de Jésus-Christ.

Invoquez-la ! Jamais‖ une mère, une sainte,N’eut dans un cœur plus humble‖ un amour plus profond ;En tous vos jours d’épreuve‖ invoquez-la sans crainte,Sûrs qu’elle vous écoute‖ et que Dieu lui répond.

Douce, elle s’ignorait‖ et s’accusait sans cesseEt n’ouvrait qu’en tremblant‖ son esprit, un trésor !Mais son cœur est resté‖ ma suprême richesse,La source où je m’abreuve‖ et dont je vis encor.

C’est d’elle que je tiens‖ les ardeurs du poète,Ce souffle intérieur‖ prompt à me ranimer,La hauteur des désirs,‖ l’espérance inquièteEt le don de souffrir‖ avec celui d’aimer.

Oui, l’invisible feu,‖ senti de bien peu d’âmes,Qui circule en mes vers,‖ discret et contenu,Qui répand la chaleur,‖ mais sans jeter de flammes,S’alluma dans son cœur‖ et de là m’est venu.

Si parfois vous sentez,‖ en relisant mes pages,Courir un doux frisson‖ dans vos cœurs attendris,Si vous en devenez‖ plus aimants et plus sages,C’est qu’elle avait pensé‖ les choses que j’écris.

Il eût fallu la voir‖ et l’entendre elle-mêmeAvec son beau regard‖ fait à sécher nos pleurs,Aux expiations‖ s’offrant pour ceux qu’elle aime,Et prompte à se charger‖ de toutes nos douleurs !

Quelle main délicate‖ à panser nos blessures !Quel baume tout puissant‖ de ses yeux a coulé !Un mal qui me laissa‖ de longues meurtrissures,La mort qui me tenait,‖ par elle ont reculé.

Elle est deux fois ma mère‖ et l’auteur de ma vie !Elle m’a mis au monde‖ et tiré du tombeau.Elle m’a donné tout :‖ la foi que j’ai suivieEt l’amour qui m’entraîne‖ à voler vers le beau.

Des dons que j’en reçus‖ je suis fier… et je trembleD’avoir en fruits mauvais‖ dissipé cette fleur !Mais puisque vous m’aimez,‖ c’est que je lui ressemble,Et que vous avez tous‖ pris un peu de son cœur.

C’est qu’elle habite en nous,‖ c’est qu’elle n’est pas touteÀ ce ciel où ses fils‖ n’atteignent pas encor,Qu’elle nous veut conduire‖ et soutenir en route,Que son âme est restée‖ où restait son trésor.

C’est elle qui bénit,‖ invisible patronne,La maison toujours pleine‖ et les enfants nombreux,Et des douces vertus‖ qui formaient sa couronneY maintient le parfum‖ et le répand sur eux.

Soyons à son exemple,‖ à son culte fidèles,Aux plus humbles devoirs‖ assidus chaque jour,Afin d’aller ensemble,‖ emportés sur ses ailes,Rejoindre les aïeux‖ dans l’éternel amour.

Février 1875.

Versification

Forme
Quatrains
Rimes
60((aa)) 16(abab)
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
16 quatrains, 6 distiquess
Mots à la rime
a temple / exemple féminine, classiqueb genoux / vous masculine, classiquec face / place féminine, classiqued gouvernail / travail masculine, classiquee difficiles / dociles féminine, classiquef devoir / vouloir masculine, classiqueg soumise / entremise féminine, classiqueh noirs / désespoirs masculine, classiquei pages / ouvrages féminine, classiquej moqueurs / cœurs masculine, classiquea pense / récompense féminine, classiqueb heureux / eux masculine, classiquec ouvrage / courage féminine, classiqued seul / l’aïeul masculine, classiquee moi-même / m’aime féminine, classiquef ouverts / travers masculine, classiqueg infidèle / modèle féminine, classiqueh déçu / reçu masculine, classiquea courages / images féminine, classiqueb caressant / absent masculine, classiquec fièvres / lèvres féminine, classiqued jour / d’amour masculine, classiquee augustes / justes féminine, classiquef avenir / bénir masculine, classiquea visage / sage féminine, classiqueb vous / genoux masculine, classiquec mémoires / histoires féminine, classiqued secrets / portraits masculine, classiquee face / race féminine, classiquef soleil / vermeil masculine, classiqueg infinie / l’ironie féminine, classiqueh attristé / gaîté masculine, classiquea croyance / l’indulgence féminine, classiqueb charmant / franchement masculine, classiquec silence / lance féminine, classiqued maison / raison masculine, classiquee guidées / idées féminine, classiquef savant / rêvant masculine, classiqueg tire-d’ailes / modèles féminine, classiqueh horizon / prison masculine, classiquei entassées / pensées féminine, classiquej discours / cours masculine, classiquek cause / chose féminine, classiquel pris / j’écris masculine, classiquea dévie / vie féminine, classiqueb moqueur / cœur masculine, classiquec histoire / gloire féminine, classiqued labeurs / sœurs masculine, classiquee rudes / études féminine, classiquef devoir / savoir masculine, classiqueg rimes / intimes féminine, classiqueh degré / adoré masculine, classiquei carrière / entière féminine, classiquej loi / moi masculine, classiquek années / couronnées féminine, classiquel dignités / prêtés masculine, classiquem joie / voie féminine, classiquen hier / fier masculine, classiqueo père / l’espère féminine, classiquep né / condamné masculine, classiquea prière / paupière féminine, classiqueb portrait / apparaît masculine, classiquea connaître / maître féminine, classiqueb souffrir / s’ouvrir masculine, classiquea inquiétude / béatitude féminine, classiqueb rachetés / comptés masculine, classiquea d’elle / fidèle féminine, classiqueb écrit / Jésus-Christ masculine, classiquea sainte / crainte féminine, classiqueb profond / répond masculine, classiquea cesse / richesse féminine, classiqueb trésor / encor masculine, classiquea poète / inquiète féminine, classiqueb ranimer / d’aimer masculine, classiquea d’âmes / flammes féminine, classiqueb contenu / venu masculine, classiquea pages / sages féminine, classiqueb attendris / j’écris masculine, classiquea elle-même / aime féminine, classiqueb pleurs / douleurs masculine, classiquea blessures / meurtrissures féminine, classiqueb coulé / reculé masculine, classiquea vie / suivie féminine, classiqueb tombeau / beau masculine, classiquea tremble / ressemble féminine, classiqueb fleur / cœur masculine, classiquea toute / route féminine, classiqueb encor / trésor masculine, classiquea patronne / couronne féminine, classiqueb nombreux / eux masculine, classiquea fidèles / ailes féminine, classiqueb jour / amour masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

184 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, PARIS, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1878· numérisation archive.org· Sources