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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Le livre d’un père, 1877

XXV. Les enfants sont partis

Victor de Laprade· 21 quatrains, octosyllabes, 84 vers

Ils sont partis !… un lourd silenceEnvahit toute la maison ;Ces murs qu’éclairait leur présenceSe font noirs comme une prison.

Moi, je m’en vais, pauvre âme en peine,Par les chambres, les corridors,Ramassant un jouet qui traîne,Rangeant tous leurs menus trésors.

Sur les tables, près des lits vides,J’ai fermé les livres ouverts ;Et j’arpente, les yeux humidesLe dortoir, l’atelier, déserts.

Les rois de ces petits royaumes,Où sont-ils, mes oiseaux joyeux ?Je crois voir de sombres fantômesDans les coins où brillaient leurs yeux.

Adieu le bruit, les jeux… les trêvesOù mes maux étaient adoucis ;Me voilà seul avec mes rêves…Je veux dire avec mes soucis.

Il faut, hélas ! que je vous voie,Pour vivre un peu, mes chers petits !Vous êtes ma force et ma joie,Enfants ! et vous voilà partis.

Mais vous allez dans la montagneRemplir de fleurs votre panier,Et mon esprit vous accompagne,Si mon corps reste prisonnier.

Laissez-moi les trottoirs moroses,Courez, joyeux, au fond des bois ;Goûtez au miel des grandes chosesOù je m’abreuvais autrefois.

Je reste avec mes lourdes chaînesQue Dieu n’a pas voulu briser ;Allez de ma part sous les chênesRendre à la Muse son baiser.

Allez ! c’est votre tour de vivreEt de fréquenter les hauts lieux,De lire, ailleurs que dans un livre,La parole qui vient des cieux.

Que je sois triste et que je resteDans la ville avec les moqueurs,Pourvu qu’aux champs la fleur célesteFleurisse dans vos petits cœurs !

Quand la chaude haleine du hâleBrunit vos cous, vos bras chéris,Qu’importe que mon front soit pâleEt mes vieux os endoloris ?

Ma tâche est presque terminée ;Encor quelques heures d’efforts…Vous, au début de la journée,Vous avez besoin d’être forts.

Vous grandissez pour la vengeanceEt pour l’honneur de vos aïeux.Aimez comme moi notre France,Et tâchez de la servir mieux !

Sur les sommets des vieilles GaulesRespirant notre air nourricier,Faites-vous de fermes épaules,Des bras de fer, des pieds d’acier.

Après cette école champêtre,Il faudra, mes coureurs hardis,Que j’hésite à vous reconnaître,Tant je vous trouverai grandis.

Si ce jour-là je vous embrasse,Dorés, brûlés par le soleil ;Et si vous rentrez à la classeL’œil brillant et le teint vermeil ;

Si le sang, plus pur dans vos veines,Échauffe des cœurs plus ardents ;Si vos lèvres sont toutes pleinesDe joyeux récits débordants ;

Si, dans vos jeux, dans vos querelles,Aux yeux du vaincu, du vainqueur,Je vois jaillir ces étincellesQui promettent l’homme de cœur ;

Pour vous faire une âme plus pure,Un cœur sans haine et sans effroi,Si là-haut la grande natureFut un meilleur maître que moi…

Libre, alors, de l’inquiétudeDont ces longs jours sont obsédés,Je bénirai ma solitudeEt Dieu qui vous aura gardés.

Septembre 1873.

Versification

Forme
21 quatrains (quatrains)
Rimes
21(abab)
Mètre
Octosyllabes
Strophes
21 quatrains
Mots à la rime
a silence / présence féminine, classiqueb maison / prison masculine, classiquea peine / traîne féminine, classiqueb corridors / trésors masculine, classiquea vides / humides féminine, classiqueb ouverts / déserts masculine, classiquea royaumes / fantômes féminine, classiqueb joyeux / yeux masculine, classiquea trêves / rêves féminine, classiqueb adoucis / soucis masculine, classiquea voie / joie féminine, classiqueb petits / partis masculine, classiquea montagne / accompagne féminine, classiqueb panier / prisonnier masculine, classiquea moroses / choses féminine, classiqueb bois / autrefois masculine, classiquea chaînes / chênes féminine, classiqueb briser / baiser masculine, classiquea vivre / livre féminine, classiqueb lieux / cieux masculine, classiquea reste / céleste féminine, classiqueb moqueurs / cœurs masculine, classiquea hâle / pâle féminine, classiqueb chéris / endoloris masculine, classiquea terminée / journée féminine, classiqueb d’efforts / forts masculine, classiquea vengeance / France féminine, classiqueb aïeux / mieux masculine, classiquea Gaules / épaules féminine, classiqueb nourricier / d’acier masculine, classiquea champêtre / reconnaître féminine, classiqueb hardis / grandis masculine, classiquea embrasse / classe féminine, classiqueb soleil / vermeil masculine, classiquea veines / pleines féminine, classiqueb ardents / débordants masculine, classiquea querelles / étincelles féminine, classiqueb vainqueur / cœur masculine, classiquea pure / nature féminine, classiqueb effroi / moi masculine, classiquea l’inquiétude / solitude féminine, classiqueb obsédés / gardés masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

84 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, PARIS, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1878· numérisation archive.org· Sources