Le livre des adieux, 1874‑1880
V. A la patrie
A MON AMI LE Vte CAMILLE DE MEAUX
I
Que t'importe d'entrer‖ dans la terre promise.Si tu vois sur ses tours‖ nos drapeaux triomphants ;Si du haut de l'Horeb,‖ tu peux, avec Moïse,Montrer d'un doigt certain‖ la route à nos enfants ;
Si tu sais, dans ta foi,‖ qu'une vertu se fonde.Que ton dernier combat‖ fut gagné sur le mal.Que ta race et ton Dieu‖ régneront sur le monde,Que rien ne prévaudra‖ contre ton idéal !
Heureux qui meurt un jour‖ de victoire complète.Fier de sa juste cause‖ et sûr de l'avenir !Pour le chef d'un grand peuple‖ et pour son moindre athlète,C'est ainsi qu'il est beau,‖ qu'il est doux de finir !
Quand nos derniers regards‖ ont vu fuir le barbare,Le Perse efféminé,‖ l'exécrable Teuton…Trois fois heureux le mort‖ dont la tombe se pareD'un de ces noms vengeurs :‖ Bouvine ou Marathon !
Dès que ses yeux sont clos,‖ sa vision commence,Et déjà dans son cœur‖ dont tout le sang a fui.Il a senti couler‖ l'âme d'un peuple immense :Les grands siècles futurs‖ se lèvent devant lui.
C'est ainsi, pour nous faire‖ une France immortelle,Qu'ils tombaient souriant,‖ nos superbes aïeux ;Qu'ils ont, pendant mille ans,‖ trouvé la mort si belle.Qu'alors tout cœur de brave‖ était un cœur joyeux.
On s'immolait, chacun‖ à sa noble chimère,A sa gloire, à son Dieu,‖ — deux mots anéantis !L'homme ignorait encor‖ la nature, une mèreQui nous a créés tous‖ serfs de nos appétis.
Il regardait le ciel,‖ enivré d'espérance ;Même en faisant le mal,‖ il adorait le beau.L'amour de l'invisible‖ a fondé notre France ;Lui ravir l'idéal,‖ c'est la mettre au tombeau.
Son orgueil a visé‖ plus haut qu'à la richesse ;Il ne lui suffit pas‖ d'un vulgaire bonheur ;A travers la folie,‖ à travers la sagesse,Elle a vécu mille ans‖ de ce seul mot : l'honneur ?
L'honneur, c'était la sève‖ et le sang de nos veines,Animant tous les cœurs‖ égaux malgré les lois,Montant des pieds de l'arbre‖ à ses branches lointainesJusqu'au royal sommet‖ du grand chêne gaulois.
S'il tarit, si le Christ,‖ dont la foule se raille,Des gouttes de son sang‖ ne veut plus le nourrir.Si ce Dieu perd chez nous‖ sa dernière bataille…Le matin de ce jour,‖ tâchons de bien mourir.
II
Partout l'effroi, partout‖ de sinistres présages !On m'enseigne, et j'entends,‖ la rougeur sur le front.Que l'âme a disparu‖ sous le scalpel des sages.Que la bête nous reste‖ et que les dieux s'en vont.
Tout est matière en moi,‖ tout meurt ; le ciel est vide !Un esprit l'habitait,‖ seul principe du bien ;J'interrogeais, là-haut,‖ un père, un maître, un guide…Et d'horribles pédants‖ m'ont répondu : « Plus rien ! »
Rien ! c'est ton dernier mot,‖ ô science moderne.Jouissons, s'il se peut ;‖ rien avant, rien après !Rien ! l'appétit seul règne‖ et le poignard gouverne :Tous les rois subiront‖ ses sauvages décrets.
Ni rois, ni dieux ! Là-bas,‖ un espoir luit dans l'ombre ;Un soleil inconnu‖ se lève à l'horizon :Saluez humblement‖ le droit sacré du nombre.Il sera la justice,‖ il sera la raison.
On a voté ! La terre‖ a reconnu son maître,Un roi sans passions,‖ sans erreurs, sans défaut !Il fait, défait, refait‖ boussole et baromètre :Le blanc devient le noir,‖ le vrai devient le faux.
De par la liberté‖ supprimons la prière !Vos enfants sont à nous,‖ c'est écrit dans la loi :Sous peine d'ilotisme,‖ un fils de bonne mèreDevra livrer son âme‖ à des cuistres sans foi.
Paris va luire, enfin,‖ dans votre nuit rurale,Paris veut que chacun‖ apprenne, en chaque lieu,D'un maître patenté‖ d'hygiène et de moraleLa culture du ventre‖ et la haine de Dieu.
Vos temples font retour‖ à la chose publique ;Nous les renverserons…‖ Mais on peut y surseoir :Louons au plus offrant‖ la vieille basilique,Église le matin‖ et bastringue le soir.
Une religion !‖… Mais qui donc s'en soucie ?On veut jouir sans frein,‖ sermonneur importun.Dieu, c'est un mot gênant‖ pour la démocratie ;Le maître nous l'a dit :‖ « C'est l'ennemi commun. »
Et je songe à demain !‖… Hier j'ai vu les otages,On en pourrait revoir,‖ et de pleins tombereaux ;C'est le terme fatal‖ de ces lâches outrages :Après les insulteurs‖ nous aurons les bourreaux.
Chantez le sang impur,‖ vantez quatre-vingt-treize !La sottise, à pas lents,‖ amène les horreurs.Vous êtes les plus forts,‖ prenez-en à votre aise :Vous persécuterez…‖ comme des empereurs.
Poursuivez, brisez tout,‖ mettez-nous en poussière.Et du saint Évangile‖ éteignez les flambeaux.Régnez, régnez longtemps…‖ Sous votre main grossièreLa France et la raison‖ s'en iront par lambeaux.
Mais non !… Je ne dois pas‖ finir par l'anathème,Je fermerai mon cœur‖ à ces haines d'un jour ;J'ai fui leur vain tumulte‖ et je rentre en moi-même :J'y retrouverai Dieu,‖ la patrie et l'amour.
III
Quand j'épelais ton nom,‖ ô France, et ton histoire,Je me sentais grandir,‖ écolier triomphant.Depuis que mon cœur bat,‖ j'ai vécu de la gloire :Le vieillard garde encor‖ les ardeurs de l'enfant.
Ah ! je t'ai bien aimée,‖ et du fond des entrailles !Même à travers ces temps‖ où je n'ai pas vécu.Mon âme était présente‖ à tes grandes batailles,Et je sais ce que c'est‖ que de mourir vaincu.
Mais je sais qu'on revit,‖ après mille défaites,A force de vertu,‖ pur d'orgueil et de fiel ;Je sais pour tes soldats‖ ce qu'ont pu tes prophètes,Rien qu'en tenant leurs cœurs‖ élevés vers le ciel.
Je ne cesserai point‖ d'aiguillonner les âmes,De leur crier, plus haut !‖ quand tout les pousse en bas,De prêcher le mépris‖ des vanités infâmes…C'est ainsi qu'on les dresse‖ à de meilleurs combats.
D'autres, plus mollement,‖ sculptent l'or et l'ivoire ;Dans cet art je m'incline‖ et j'ai plus d'un vainqueur ;Je prescris le devoir,‖ la lutte méritoire,Et j'ai tâché d'apprendre‖ à gouverner mon cœur.
Si l'homme encore intact‖ et qui vient de me lire,Devant le bon chemin‖ hésite un seul moment.Si quelques sons douteux‖ s'échappent de ma lyre…Je brise et foule aux pieds‖ le perfide instrument.
Peut-être ai-je lancé‖ des rimes trop amèresEt trop d'âpres dédains‖ aux puissances du jour ;Mais Dieu sait si l'orgueil‖ alluma ces colères :La vigueur de ma haine‖ attestait mon amour.
Je la puis avouer…‖ et l'écarter sans honte ;Je sais ce que je garde‖ et je vois l'avenir :Mon cœur sent, de partout,‖ l'éternité qui monte…C'est une ardeur d'aimer,‖ d'espérer, de bénir !
Elle me vient dicter‖ mon suprême cantique ;Les présages meilleurs‖ abondent… et je veux,A l'heure du départ,‖ comme un rapsode antique,Sur tout ce que j'aimais‖ répandre à (lots mes vœux.
Sur toi d'abord, ô terre,‖ ô plaines, ô montagnes,Pour que Dieu multiplie,‖ avec le sang gaulois.Les présents du travail‖ dans nos rudes campagnes,Et les fortes vertus,‖ filles des justes lois ;
Pour qu'un soleil plus pur‖ et vainqueur des oragesRepeuple tes coteaux‖ de leurs ceps généreux ;Pour que les grands esprits,‖ issus des grands courages.Renaissent de tes flancs‖ et qu'ils s'aiment entre eux ;
Pour que nos fiers printemps‖ aient de sages automnes.Des fruits qu'après nos fleurs‖ on nous puisse envier,Et que la paix nous tresse,‖ en solides couronnes.De l'une à l'autre mer,‖ le chêne et l'olivier ;
Sur nos vieilles cités,‖ mères de l'industrie,Pour que l'âme y grandisse‖ à l'abri des clameurs ;Sur tout ce que j'adore‖ en ce seul mot : Patrie…Pour la beauté des arts‖ qui fait celle des mœurs ;
Pour que ta France, ô Christ,‖ en miracles abonde.Que son peuple soit tien,‖ triomphant ou souffrant,Et qu'on dise à jamais‖ dans l'histoire du monde :(( L'œuvre de Dieu s'y fait‖ des mains du peuple franc. »
Cher pays, je m'en vais‖ dormir sous tes grands chênes.D'un inutile amour‖ j'emporte les remords.Pourtant, s'il faut livrer‖ des batailles prochaines,Parmi tes bons soldats‖ compte aussi tes vieux morts.
Tu le sais mieux que moi,‖ chère âme de la France,Les amours que Dieu veut‖ survivent au trépas ;Tous ceux qui dans le Christ‖ ont mis leur espérance,L'immense éternité‖ ne les sépare pas.
Aux œuvres d'ici-bas,‖ fidèles ouvrières.Les âmes de nos morts‖ ont la meilleure part ;Il se forme un faisceau‖ d'indomptables prières,Des légions d'esprits‖ qui vaincront tôt ou tard.
Du jour où tu reçus‖ ton illustre baptême,Où le Christ a dressé‖ tes premiers bataillons,Du temps des vieux croisés‖ à notre temps lui-même,Tes soldats dans le ciel‖ comptent par millions.
Revêtus à jamais‖ de l'armure des anges.Ils veillent sur ta gloire,‖ ils veillent sur ta foi ;Ton plus obscur enfant,‖ admis dans ces phalanges,Sous d'invincibles chefs‖ y combattra pour toi.
Demeure à ta charrue,‖ oublie un peu ton glaive ;Garde la patience,‖ et souffre s'il le faut :Mais si des grands combats‖ demain le jour se lève.Affronte-les sans peur…‖ Ils sont gagnés là-haut.
Décembre 1879.
Versification
- Forme
- 44 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 44(abab)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 44 quatrains
- Mots à la rime
- a promise / Moïse féminine, classiqueb triomphants / enfants masculine, classiquea fonde / monde féminine, classiqueb mal / idéal masculine, classiquea complète / athlète féminine, classiqueb l'avenir / finir masculine, classiquea barbare / pare féminine, classiqueb Teuton / Marathon masculine, classiquea commence / immense féminine, classiqueb fui / lui masculine, classiquea immortelle / belle féminine, classiqueb aïeux / joyeux masculine, classiquea chimère / mère féminine, classiqueb anéantis / appétis masculine, classiquea d'espérance / France féminine, classiqueb beau / tombeau masculine, classiquea richesse / sagesse féminine, classiqueb bonheur / l'honneur masculine, classiquea veines / lointaines féminine, classiqueb lois / gaulois masculine, classiquea raille / bataille féminine, classiqueb nourrir / mourir masculine, classiquea présages / sages féminine, classiqueb front / vont masculine, classiquea vide / guide féminine, classiqueb bien / rien masculine, classiquea moderne / gouverne féminine, classiqueb après / décrets masculine, classiquea l'ombre / nombre féminine, classiqueb l'horizon / raison masculine, classiquea maître / baromètre féminine, classiqueb défaut / faux masculine, non classiquea prière / mère féminine, classiqueb loi / foi masculine, classiquea rurale / morale féminine, classiqueb lieu / Dieu masculine, classiquea publique / basilique féminine, classiqueb surseoir / soir masculine, classiquea soucie / démocratie féminine, classiqueb importun / commun masculine, classiquea otages / outrages féminine, classiqueb tombereaux / bourreaux masculine, classiquea quatre-vingt-treize / aise féminine, classiqueb horreurs / empereurs masculine, classiquea poussière / grossière féminine, classiqueb flambeaux / lambeaux masculine, classiquea l'anathème / moi-même féminine, classiqueb jour / l'amour masculine, classiquea histoire / gloire féminine, classiqueb triomphant / l'enfant masculine, classiquea entrailles / batailles féminine, classiqueb vécu / vaincu masculine, classiquea défaites / prophètes féminine, classiqueb fiel / ciel masculine, classiquea âmes / infâmes féminine, classiqueb bas / combats masculine, classiquea l'ivoire / méritoire féminine, classiqueb vainqueur / cœur masculine, classiquea lire / lyre féminine, classiqueb moment / instrument masculine, classiquea amères / colères féminine, classiqueb jour / amour masculine, classiquea honte / monte féminine, classiqueb l'avenir / bénir masculine, classiquea cantique / antique féminine, classiqueb veux / vœux masculine, classiquea montagnes / campagnes féminine, classiqueb gaulois / lois masculine, classiquea orages / courages féminine, classiqueb généreux / eux masculine, classiquea automnes / couronnes féminine, classiqueb envier / l'olivier masculine, classiquea l'industrie / Patrie féminine, classiqueb clameurs / mœurs masculine, classiquea abonde / monde féminine, classiqueb souffrant / franc masculine, classiquea chênes / prochaines féminine, classiqueb remords / morts masculine, classiquea France / espérance féminine, classiqueb trépas / pas masculine, classiquea ouvrières / prières féminine, classiqueb part / tard masculine, classiquea baptême / lui-même féminine, classiqueb bataillons / millions masculine, classiquea anges / phalanges féminine, classiqueb foi / toi masculine, classiquea glaive / lève féminine, classiqueb faut / là-haut masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
176 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, PARIS, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1878· numérisation archive.org· Sources