Le livre des adieux, 1874‑1880
IV. Aux souvenirs
Chez le Dieu bon en qui je crois,Que j'aime et devant qui l'on trembleQuand, sous le signe de la croix,Nous nous réveillerons ensemble,
A travers les cieux infinis,Possédant la clarté suprême,Nous monterons, tous réunis…Mais chacun restera lui-même.
Chaque âme, au fond du firmament,Dans l'astre où Dieu l'aura placée.Vivra, régira pleinementSon vouloir, son cœur, sa pensée.
Elle emportera d'ici-basTout son être, hormis la souffrancePlus de soucis, plus de combats.Mais le travail et l'espérance.
Là-haut, notre sang et nos pleursIront, rubis et perles fines.Orner les couronnes de fleursQui furent nos bandeaux d'épines.
Tout, si bien, sera transforméQu'avec nos plus terribles heures,Pour peu que nous ayons aimé,Dieu, là-haut, fera nos meilleures.
Chaque douleur aura son prix :Et les voluptés mensongères,Nos souvenirs les plus chérisPâliront près de nos misères.
Passez donc, perdus pour le ciel,Heures d'amour, rêves de gloire,Sourires plus doux que le miel,Envolez-vous de ma mémoire !
Ces nœuds chers qu'il faut délier,Tranchons-les vite aux pieds du Maître…Mais, avant de tout oublier,Les adieux sont permis, peut-être ?
Revenez encore une foisTraversez mon cœur, doux visages,Chênes sacrés, mousses des bois,Petites fleurs, grands paysages !
Je veux un instant tout revoirEt la ville et mes solitudes,Les salons, mon humble manoir.Mes tableaux, mes livres d'études.
J'étais né fidèle à jamais.Mon souvenir fort et tenaceÉtreint ce passé que j'aimais.Mes amis, ma terre et ma race.
De mon cœur je ferai le tourEt, dans le recoin le plus sombre.Mes adieux de mort et d'amourN'omettront pas une seule ombre.
Je vous revois, êtres sacrés.Vous gardez encor tous vos charmes !J'adresse à vos fronts adorésCes vers, mes baisers et mes larmes.
Sites chéris, chers compagnons,Amis sans peur et sans reproche,Je veux dire ici tous vos noms…Il faut s'arrêter… l'heure est proche.
Mais, au bord de l'éternité,Tant que je suis encor moi-mêmeTout mon cœur vous sera jetéTout dans ces seuls mots : Je vous aime
Assez !… quitte en paix ce bas lieuPlein d'espoir, d'un espoir immense.J'ai fini… me voilà, mon Dieu !Je m'abandonne à ta clémence.
Septembre 1879.
Versification
- Forme
- 17 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 17(abab)
- Mètre
- Octosyllabes
- Strophes
- 17 quatrains
- Mots à la rime
- a crois / croix masculine, classiqueb tremble / ensemble féminine, classiquea infinis / réunis masculine, classiqueb suprême / lui-même féminine, classiquea firmament / pleinement masculine, classiqueb placée / pensée féminine, classiquea d'ici-bas / combats masculine, classiqueb souffrance / l'espérance féminine, classiquea pleurs / fleurs masculine, classiqueb fines / d'épines féminine, classiquea transformé / aimé masculine, classiqueb heures / meilleures féminine, classiquea prix / chéris masculine, classiqueb mensongères / misères féminine, classiquea ciel / miel masculine, classiqueb gloire / mémoire féminine, classiquea délier / oublier masculine, classiqueb Maître / peut-être féminine, classiquea fois / bois masculine, classiqueb visages / paysages féminine, classiquea revoir / manoir masculine, classiqueb solitudes / d'études féminine, classiquea jamais / j'aimais masculine, classiqueb tenace / race féminine, classiquea tour / d'amour masculine, classiqueb sombre / ombre féminine, classiquea sacrés / adorés masculine, classiqueb charmes / larmes féminine, classiquea compagnons / noms masculine, classiqueb reproche / proche féminine, classiquea l'éternité / jeté masculine, classiqueb moi-même / aime féminine, classiquea lieu / Dieu masculine, classiqueb immense / clémence féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
68 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, PARIS, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1878· numérisation archive.org· Sources