Le livre des adieux, 1874‑1880
I. Adieu aux alpes
I
Alpes ! forêts, glaciers‖ ruisselants de lumière,Sources des grandes eaux‖ où j'ai bu si souvent,Sommets, libres autels‖ où, dans ma foi première,J'ai respiré, senti,‖ touché le Dieu vivant !
Où Cybèle a pour moi‖ dénoué sa ceinture,Où, dans ses bois obscurs,‖ j'ai rencontré le jour,Où mon cœur s'enivrait,‖ aux bras de la nature.D'un mélange sacré‖ de terreur et d'amour !
C'est à vous que je dois‖ le secret de mon être,Mes élans vers l'azur‖ et vers la liberté,Alpes ! désert chéri,‖ vous fûtes mon seul maître ;Mon vrai poème à moi,‖ vous me l'avez dicté.
Trente ans déjà passés,‖ jeune, ardent, pur, austère,Chercheur enthousiaste,‖ altéré d'inconnuEt pressentant l'amour‖ au fond du grand mystère,Alpes, mes blanches sœurs,‖ chez vous je suis venu.
D'autres avaient baisé‖ votre manteau de neigeEt, le soir, sur vos lacs‖ d'azur et de vermeil,Aperçu dans l'éther‖ le radieux cortègeDe vos fronts empourprés‖ aux adieux du soleil.
Ils avaient retrempé‖ leurs pinceaux dans vos flammesEt de nos vers éteints‖ ravivé les couleurs ;Pour les verser à flots‖ sur les genoux des femmes,Ils avaient à vos bois‖ dérobé maintes fleurs.
Mais moi, sans m'attarder‖ aux roses de vos cimesSitôt qu'un large éclair‖ m'entr'ouvrait votre sein,Éperdu, je plongeais‖ dans ces vivants abîmes ;C'est dans votre âme à vous‖ que j'ai fait mon larcin.
J'ai pressé de mes doigts‖ cette invisible artèrePar où s'épand la vie‖ aux lieux les plus secrets ;J'ai parlé dans votre ombre‖ à l'esprit de la terre.Elle m'a répondu‖ par la voix des forêts.
Tout ce qu'elle disait‖ avec vos lèvres saintes.Tout rayon de vos yeux‖ dans l'obscur infini,Tout dissipait en moi‖ les doutes et les craintes :Je voyais l'homme heureux‖ et l'univers béni.
De tous les grands espoirs‖ vous m'avez fait largesse ;Je vivais dans l'effroi,‖ vous m'avez rassuré ;J'avais soif de bonté,‖ de beauté, de sagesse…Le Dieu que je cherchais,‖ vous me l'avez montré.
A travers votre azur‖ dans l'insondable espace,Hissé sur vos sommets,‖ j'entrevis son séjour ;Je n'ai pu, moi chétif,‖ lui parler face à face,Mais vous m'avez redit‖ que son nom est AMOUR !
Et je l'ai si bien cru‖ dans ma longue jeunesse,Qu'à lui, qu'à son ouvrage,‖ à mes frères humains.Admirant, adorant,‖ joyeux, épris sans cesse,J'ai prodigué partout‖ mon cœur à pleines mains.
Je voyais d'un œil sûr‖ tomber les vieilles chaînesEt l'antique douleur‖ à jamais s'apaiser ;Dans un horizon d'or,‖ là-bas, aux pieds des chênes.J'entendais retentir‖ un immense baiser.
La sereine raison‖ illuminait ces fêtes,Baignant de sa clarté‖ les fronts les plus épais,Toutes les nations,‖ doucement satisfaites,Goûtaient dans leur sagesse‖ une éternelle paix.
Comme, sur vos grands lacs,‖ un navire paisibleGlisse entre deux azurs,‖ par un beau soir d'été,Telle, à travers le temps,‖ vers le port invisible,Voguait sous mes regards‖ la sainte humanité.
Elle arrivait… malgré‖ quelque orage éphémère !Et pour nous recevoir,‖ sans nous séparer plus,Je voyais grand ouvert‖ le vaste sein du père…Tous étaient appelés‖ et tous étaient élus.
Voilà quel songe heureux,‖ quelles hautes ivressesVous m'avez prodigués‖ dans l'ombre de vos bois !Voilà le doux vertige,‖ ô mes chastes maîtresses,Que vos seins lumineux‖ m'ont versé tant de fois !
II
Mais le temps s'est hâté,‖ j'ai subi son outrage ;J'ai vieilli, j'ai souffert‖ en des jours odieux…Ah ! je ne parle point‖ des tristesses de l'âge :Si je souffrais tout seul,‖ je bénirais les dieux !
Du naufrage commun‖ je ne puis les absoudre ;Ils ont livré la terre‖ au crime tout-puissant ;Je me demande encor‖ ce qu'ils font de leur foudreQuand le droit égorgé‖ se débat dans le sang.
J'ai vu, gonflés de haine‖ et d'appétits infâmes.Des peuples asservis‖ à quelque homme fatal.Poussant, broyant du pied‖ les enfants et les femmes,Reculer devant eux‖ les frontières du mal.
J'ai vu mon cher pays,‖ et c'est ce qui me tue.Énervé par vingt ans‖ d'un règne empoisonneur !J'ai vu ma noble France‖ en deux jours abattue,Perdre du même coup‖ sa gloire et son honneur.
Et moi, l'homme de paix,‖ le chantre des beaux rêves,Qui prêchai le Dieu bon‖ et l'infaillible espoir.La vertu me condamne‖ à des guerres sans trêve,Et voici que la haine‖ est mon premier devoir !
Mon vers ne doit sonner‖ que d'horribles fanfares,Précipitant nos fils‖ sur de sanglants chemins,Quand je maudis du cœur‖ ces revanches barbares,Et dans l'âge où le fer‖ pèse à mes faibles mains !
Ah ! quand je vins rêver,‖ pleurer sous vos mélèzes.Et m'enivrer d'azur‖ sous vos cieux éclatants.Vous n'aviez à guérir‖ que les heureux malaisesEt les vagues douleurs‖ qui berçaient mes vingt ans.
Préparez aujourd'hui,‖ vierges hospitalières,Vos philtres les plus forts‖ et les plus embaumés !Je rapporte chez vous,‖ mes douces conseillères.Mille doutes sanglants‖ par l'âge envenimés.
Prophète de malheur,‖ dans l'abîme où nous sommes,Faut-il, dès le présent,‖ exécrer l'avenir,M'éteindre avec horreur‖ dans le mépris des hommes,En blasphémant le Dieu‖ que j'aimais à bénir ?
III
Mais vous parlez… je viens !‖ j'ai retrouvé mon temple.J'y refais, jour par jour,‖ mes haltes d'autrefois ;J'ai revu dans l'azur‖ vos fronts… je les contemple ;J'écoute avec amour‖ le silence des bois.
Sur vos lacs palpitants,‖ bercé comme les cygnes,Tout mon être obéit‖ au rythme harmonieux ;Et je tiens ma pensée‖ attentive à vos signesInscrits par les glaciers‖ dans la splendeur des cieux.
Les neiges, les forêts,‖ les prés, le bleu de l'onde,En mille tons changeants‖ répondent au soleil ;Je respire la paix !‖ la lumière m'inonde ;Mon rêve se poursuit‖ dans un demi-sommeil.
Musique, amour, splendeur‖ de cette heure paisible.Sereine immensité‖ du monde aérien.Transparent univers,‖ voile de l'invisible.Quoi ! tu serais aveugle‖ et ne sentirais rien ?
Tu serais la beauté‖ sans pouvoir te connaître ?Et quand l'humble mortel,‖ ivre de tes appas,Goûte ainsi dans ton sein‖ les voluptés de l'être,Tu répandrais l'amour‖ et tu n'aimerais pas ?
Nulle âme au fond de toi‖ n'écouterait nos âmes ?C'est un néant trompeur‖ que j'aurais tant aimé ?Nul Dieu n'habiterait‖ sur ces sommets en flammes,Et si tu t'écroulais,‖ tout serait consommé ?
Non ! car j'entends quelqu'un‖ même dans ton silence,Car tu n'assouvis pas‖ mon immense désir !Plus haut chez toi j'arrive,‖ et plus haut je m'élanceVers quelque objet ailé‖ que je ne puis saisir.
Oui, nature, univers,‖ beauté, ma douce étude,Si tu n'es pas le but,‖ tu restes le chemin ;Tu me rends le désir,‖ l'espoir, la certitude,Quand je les ai perdus‖ dans le désordre humain.
Voyez-moi, je suis vieux,‖ ô mes Alpes fidèles !Je n'ai plus, pour monter,‖ le souffle et le pied sûr !Qu'importe ! je m'enlève,‖ et je me sens des ailesQuand vos fronts étoilés‖ m'appellent dans l'azur.
J'y reprends la jeunesse‖ et le rêve et l'extase…Aucun mal n'y fait ombre‖ à ma sérénité ;Et j'y bâtis encor,‖ j'affermis sur sa base.Dans l'ordre et dans l'amour‖ ma première cité.
Sur tes douces hauteurs‖ je refais la patrie ;Chaque homme y vient s'asseoir‖ au banquet fraternel,Tout regard m'y sourit‖ et toute voix me crie :La douleur est d'un jour,‖ le bien est éternel.
Adieu, nature, adieu,‖ forêts, Alpes sacréesQui m'avez un moment‖ donné l'oubli du mal ;Quand mon âme et ma chair‖ seront transfigurées,Nous nous retrouverons‖ au sein de l'idéal.
Vous entrerez aussi‖ dans l'immortelle vie !Un ciel plus pur luira‖ sur vos fronts éclatants ;J'y volerai peut-être,‖ au gré de mon envie,A côté des grands morts,‖ vos heureux habitants.
Mes amis d'autrefois‖ me guideront encore ;Sur vos plus hauts gradins‖ nous irons nous asseoir ;Nous toucherons du doigt‖ les roses de l'aurore ;Nous baignerons nos pieds‖ dans la pourpre du soir.
Là, notre ancien amour‖ refleurira sans cesseSous le même soleil‖ dans un printemps nouveau ;Et vous m'y verserez,‖ mieux que dans ma jeunesse« Le breuvage du vrai‖ dans la coupe du beau.
Septembre 1874.
Versification
- Forme
- 41 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 41(abab)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 41 quatrains
- Mots à la rime
- a lumière / première féminine, classiqueb souvent / vivant masculine, classiquea ceinture / nature féminine, classiqueb jour / d'amour masculine, classiquea être / maître féminine, classiqueb liberté / dicté masculine, classiquea austère / mystère féminine, classiqueb d'inconnu / venu masculine, classiquea neige / cortège féminine, classiqueb vermeil / soleil masculine, classiquea flammes / femmes féminine, classiqueb couleurs / fleurs masculine, classiquea cimes / abîmes féminine, classiqueb sein / larcin masculine, classiquea artère / terre féminine, classiqueb secrets / forêts masculine, classiquea saintes / craintes féminine, classiqueb infini / béni masculine, classiquea largesse / sagesse féminine, classiqueb rassuré / montré masculine, classiquea espace / face féminine, classiqueb séjour / AMOUR masculine, classiquea jeunesse / cesse féminine, classiqueb humains / mains masculine, classiquea chaînes / chênes féminine, classiqueb s'apaiser / baiser masculine, classiquea fêtes / satisfaites féminine, classiqueb épais / paix masculine, classiquea paisible / invisible féminine, classiqueb d'été / humanité masculine, classiquea éphémère / père féminine, classiqueb plus / élus masculine, classiquea ivresses / maîtresses féminine, classiqueb bois / fois masculine, classiquea outrage / l'âge féminine, classiqueb odieux / dieux masculine, classiquea absoudre / foudre féminine, classiqueb tout-puissant / sang masculine, non classiquea infâmes / femmes féminine, classiqueb fatal / mal masculine, classiquea tue / abattue féminine, classiqueb empoisonneur / honneur masculine, classiquea rêves / trêve féminine, non classiqueb espoir / devoir masculine, classiquea fanfares / barbares féminine, classiqueb chemins / mains masculine, classiquea mélèzes / malaises féminine, classiqueb éclatants / ans masculine, classiquea hospitalières / conseillères féminine, classiqueb embaumés / envenimés masculine, classiquea sommes / hommes féminine, classiqueb l'avenir / bénir masculine, classiquea temple / contemple féminine, classiqueb d'autrefois / bois masculine, classiquea cygnes / signes féminine, classiqueb harmonieux / cieux masculine, classiquea l'onde / m'inonde féminine, classiqueb soleil / demi-sommeil masculine, classiquea paisible / l'invisible féminine, classiqueb aérien / rien masculine, classiquea connaître / l'être féminine, classiqueb appas / pas masculine, classiquea âmes / flammes féminine, classiqueb aimé / consommé masculine, classiquea silence / m'élance féminine, classiqueb désir / saisir masculine, classiquea étude / certitude féminine, classiqueb chemin / humain masculine, classiquea fidèles / ailes féminine, classiqueb sûr / l'azur masculine, classiquea l'extase / base féminine, classiqueb sérénité / cité masculine, classiquea patrie / crie féminine, classiqueb fraternel / éternel masculine, classiquea sacrées / transfigurées féminine, classiqueb mal / l'idéal masculine, classiquea vie / envie féminine, classiqueb éclatants / habitants masculine, classiquea encore / l'aurore féminine, classiqueb asseoir / soir masculine, classiquea cesse / jeunesse féminine, classiqueb nouveau / beau masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
164 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, PARIS, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1878· numérisation archive.org· Sources