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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les symphonies, 1855· Livre deuxième

VII. À un mort

Victor de Laprade· 21 quatrains, alexandrins, 84 vers

À LA MÉMOIRE DE MON AMI BARTHÉLEMY TISSEUR

Sur sa tombe lointaine‖ et que rien ne protège,Entassant la poussière‖ et les rameaux flétris,Dix ans viennent de fuir,‖ fertiles en débris ;Dix ans sur sa mémoire‖ ont répandu leur neige.

Son nom, toujours présent‖ et baigné de nos pleurs,Reste écrit dans ma vie‖ à la plus belle page.Ami ! mon cœur, si plein‖ de nouvelles douleurs,Garde encore une place‖ où saigne votre image.

Que de fois dans ce cœur‖ vous fûtes invoqué !À chaque jour d’épreuve,‖ à chaque éclair de joie !En ces temps où tout homme‖ hésite sur sa voie,Ô ferme esprit, combien‖ vous nous avez manqué !

J’aimais cette raison‖ puissante et familière ;J’avais en vous la force‖ appuyant le conseil,Car l’amitié du sage‖ est comme le soleil ;Elle a sa chaleur vive‖ et sa douce lumière,

Dans votre âme, ô penseur‖ avant l’heure endormi !Pour l’âge des moissons‖ germaient de grandes choses ;Vous abondiez de fleurs‖ qui ne sont point écloses…Nul ne l’a su, peut-être,‖ excepté votre ami.

Vous aviez la sagesse‖ et l’esprit d’harmonie ;Vous deviez les répandre,‖ et vous l’avez tenté,Poëte mort dans l’ombre‖ et sans avoir chanté !Mais Dieu fit pour lui seul‖ votre amoureux génie.

Et la mort vous a pris !‖ je vous ai plaint longtemps ;Le combat de la vie‖ a ses heures de trêve ;Vous aimiez nos soleils,‖ nos grands bois où je rêve,Où nous allions tous deux‖ respirer le printemps.

Désormais un printemps‖ plus sûr et plus paisibleExhale autour de vous‖ ses parfums sans tarir,Vous couronne de fleurs‖ que rien ne peut flétrir,Et dévoile à vos yeux‖ le soleil invisible.

Entre nous tous, c’est vous‖ que Dieu prit en pitié !Du jour de votre mort‖ ma jeunesse est finie ;Vous eussiez d’un autre âge‖ écarté l’ironieEt préservé d’aigreur‖ le miel de l’amitié.

Dieu cueille ses élus‖ dans leurs fraîches années.Vous avez emporté‖ vos fleurs de l’âge d’or ;Vous aimiez, vous croyiez,‖ vous espériez encor ;Vous n’aviez pas subi‖ nos sinistres journées.

Vous étiez, en partant,‖ plein de votre idéal,N’ayant vu que le bien‖ au fond de toutes choses,Confiant au succès‖ des généreuses causes,Et, même en vos douleurs,‖ ferme à nier le mal.

Nulle idole d’un jour‖ n’avait eu votre culte ;Vous rêviez pour vos dieux‖ un avenir vainqueur,À la religion‖ que vous portiez au cœurLes hommes et les temps‖ ne jetaient point l’insulte.

Désespérant du bien,‖ plaignant ceux qui naîtront,Sondant les profondeurs‖ de la bassesse humaine,Vous n’avez pas vécu‖ la honte sur le front…Vous-même, ô cœur sans fiel,‖ auriez connu la haine !

Mais, du chaste séjour‖ où vous êtes monté,Vous n’apercevez plus‖ rien de triste et d’infâme ;L’atmosphère d’amour‖ enveloppe votre âme,Et vous garde à jamais‖ votre sérénité.

Restez dans votre azur‖ au sein des harmonies,Assis et souriant‖ sur des rayons vermeils ;Plongez du cœur au fond‖ des choses infinies,Et mesurez l’espace‖ où flottent les soleils.

Détournez vos regards‖ des cités où nous sommes ;Vos dieux en sont partis‖ et leur culte s’y perd…Mais vous viendrez toujours‖ visiter le désert,Et j’y retrouverai‖ votre esprit, loin des hommes.

Car c’est là que mon cœur‖ aime à se souvenir ;Là j’ai versé pour vous‖ mes plus fécondes larmes :Ami, vous m’y rendez‖ du courage et des armes,Sous ces chênes sacrés‖ qui parlent d’avenir.

Quand je m’enivrerai‖ de leurs accords sublimes,Quand tout sera musique‖ et parfum sous les cieux,Quand tous les horizons‖ s’étendront à mes yeux,Quand je serai baigné‖ de soleil sur les cimes ;

Dans ces jours où le monde‖ est tout de flamme et d’or,Où l’ardente couleur‖ sur les formes ruisselle,Où toute aile palpite‖ et prend un large essor,Où l’on boit à grand flot‖ la vie universelle,

Si je sens sur mon front‖ un esprit frémissant,Si je respire l’être‖ à plus larges haleines,Si l’amour dans mon âme‖ et le sang dans mes veinesCoulent en un accord‖ plus calme et plus puissant ;

Si le rayon d’en haut‖ m’éclaire avec largesse,Si quelque mot d’espoir‖ doucement soupiréFait entendre à mon cœur‖ la voix de la sagesse…Je saurai que c’est vous‖ et je vous bénirai.

Versification

Forme
21 quatrains (strophes variées)
Rimes
16(abba) 5(abab)
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
21 quatrains
Mots à la rime
a protège / neige féminine, classiqueb flétris / débris masculine, classiquea pleurs / douleurs masculine, classiqueb page / image féminine, classiquea invoqué / manqué masculine, classiqueb joie / voie féminine, classiquea familière / lumière féminine, classiqueb conseil / soleil masculine, classiquea endormi / ami masculine, classiqueb choses / écloses féminine, classiquea d’harmonie / génie féminine, classiqueb tenté / chanté masculine, classiquea longtemps / printemps masculine, classiqueb trêve / rêve féminine, classiquea paisible / invisible féminine, classiqueb tarir / flétrir masculine, classiquea pitié / l’amitié masculine, classiqueb finie / l’ironie féminine, classiquea années / journées féminine, classiqueb d’or / encor masculine, classiquea idéal / mal masculine, classiqueb choses / causes féminine, classiquea culte / l’insulte féminine, classiqueb vainqueur / cœur masculine, classiquea naîtront / front masculine, classiqueb humaine / haine féminine, classiquea monté / sérénité masculine, classiqueb d’infâme / âme féminine, classiquea harmonies / infinies féminine, classiqueb vermeils / soleils masculine, classiquea sommes / hommes féminine, classiqueb perd / désert masculine, classiquea souvenir / d’avenir masculine, classiqueb larmes / armes féminine, classiquea sublimes / cimes féminine, classiqueb cieux / yeux masculine, classiquea d’or / essor masculine, classiqueb ruisselle / universelle féminine, classiquea frémissant / puissant masculine, classiqueb haleines / veines féminine, classiquea largesse / sagesse féminine, classiqueb soupiré / bénirai masculine, équivalente
Richesse
extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

84 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, PARIS, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1878· numérisation wikisource.org· Sources