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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les symphonies, 1855· Livre deuxième

VI. Les deux cimes

Victor de Laprade· 21 quatrains, hexasyllabes et alexandrins, 84 vers

I

Aux grands monts la nature‖ a fait des lots diversAinsi qu’aux grandes âmes :De glaciers éternels‖ ceux-là furent couverts,Ceux-ci remplis de flammes.

Toujours dans leur cratère,‖ ou lave, ou passion,Grondent des voix latentes ;Puis le volcan s’éclaire,‖ à chaque éruption,De gerbes éclatantes.

Jamais phare des cieux‖ n’a lui d’un feu pareil.Quand vient la nuit, il sembleQu’un astre, ardent rival‖ des splendeurs du soleil,Surgit du mont qui tremble.

De ses jets flamboyants‖ il embrase les airs.Rougit les eaux voisines :Son front fait envier‖ sa couronne d’éclairsAux jalouses collines ;

Vers les flots qu’il embrase,‖ en voyant ondoyerCe torrent d’étincelles,On dirait que ce faîte‖ est le vivant foyerDes clartés éternelles.

Mais l’ombre va bientôt‖ couvrir du mont géantLa lave refroidie ;L’astre éphémère issu‖ du cratère béantN’était qu’un incendie.

Rien n’éclora de lui !‖ Nul rayon créateurN’en peut sur nous descendre ;Il ne pleut sur nos champs,‖ de ce soleil menteur,Qu’une infertile cendre.

Toi donc, que ces hauteurs‖ ont souvent ébloui,Gravis un jour leur cime :Tu trouveras, au lieu‖ de l’astre évanoui,La nuit froide et l’abîme !

Le sein de la montagne,‖ en proie à ces ardeurs.Se ronge et se consume ;Il exhale à ses pieds‖ les impures odeursDu souffre et du bitume.

Telle est la passion :‖ brillant foyer d’abord,Chaleur, clarté sans ombres ;Puis sa lave se change,‖ au cœur dont elle sort,En cailloux durs et sombres.

Et, si vient quelque enfant‖ par l’éclair abuséIl tombe au noir cratère,En respirant, du mont‖ que la flamme a creusé,Un souffle délétère.

II

Préfère donc, mon âme,‖ à cette cime en feu,Dont l’éclair n’est qu’un piège,Le sommet froid et pur,‖ paré, sous un ciel bleu,D’un long voile de neige.

Son rempart de glaciers‖ t’épouvantait d’abord.Sa froideur te repousse ;Mais ses pieds sont fleuris,‖ mais un flot clair en sortEt coule dans la mousse.

Sitôt que le soleil,‖ de ses lèvres d’amantPortant la vie en elles,Rougit sous ses baisers‖ et presse doucementLes neiges éternelles.

Ce mont n’a pas de feu,‖ mais pas de gouffre obscur,Pas de cendres éteintes ;Mais les rayons du ciel‖ embrasent son front purDe leurs plus vives teintes ;

Il emprunte d’en haut‖ tout l’éclat dont il luit ;Sa blancheur se coloreDe l’or ardent du soir,‖ du bleu pur de la nuit.Des roses de l’aurore ;

Ses pieds sont revêtus‖ du frais émail des prés ;Et ses flancs, pour ceinture,Ont la chaste forêt‖ où les chênes sacrésGrandirent sans culture ;

Où le neigeux ravin,‖ tout en fleur au printemps,Nous offre un lit suave…Mais le mont plein d’éclairs‖ se hérisse, en tout temps,De scorie et de lave.

Or, quand tout flot tarit,‖ éternel réservoir,Source où l’été s’abreuve,Deses grottes d’azur‖ le glacier fait pleuvoirL’eau mère du grand fleuve.

Telle est la froide cime :‖ une vive lueurSur sa neige étincelle,Et la fertilité‖ coule avec sa sueurDès que son front ruisselle.

Ô mon cœur ! pour qu’en toi‖ le sommet nourricierGarde sa sève austère,Sois donc ainsi ! pareil‖ aux neiges du glacierPlus qu’aux feux du cratère.

Versification

Forme
21 quatrains (quatrains)
Rimes
21(abab)
Mètre
Hexasyllabes et alexandrins (42 de 6, 42 de 12)· profil 6, 6+6
Strophes
21 quatrains
Mots à la rime
a divers / couverts masculine, classiqueb âmes / flammes féminine, classiquea passion / éruption masculine, classiqueb latentes / éclatantes féminine, classiquea pareil / soleil masculine, classiqueb semble / tremble féminine, classiquea airs / d’éclairs masculine, classiqueb voisines / collines féminine, classiquea ondoyer / foyer masculine, classiqueb d’étincelles / éternelles féminine, classiquea géant / béant masculine, classiqueb refroidie / incendie féminine, classiquea créateur / menteur masculine, classiqueb descendre / cendre féminine, classiquea ébloui / évanoui masculine, classiqueb cime / l’abîme féminine, classiquea ardeurs / odeurs masculine, classiqueb consume / bitume féminine, classiquea d’abord / sort masculine, classiqueb ombres / sombres féminine, classiquea abusé / creusé masculine, classiqueb cratère / délétère féminine, classiquea feu / bleu masculine, classiqueb piège / neige féminine, classiqueb repousse / mousse féminine, classiquea d’amant / doucement masculine, classiqueb elles / éternelles féminine, classiquea obscur / pur masculine, classiqueb éteintes / teintes féminine, classiquea luit / nuit masculine, classiqueb colore / l’aurore féminine, classiquea prés / sacrés masculine, classiqueb ceinture / culture féminine, classiquea printemps / temps masculine, classiqueb suave / lave féminine, classiquea réservoir / pleuvoir masculine, classiqueb s’abreuve / fleuve féminine, classiquea lueur / sueur masculine, classiqueb étincelle / ruisselle féminine, classiquea nourricier / glacier masculine, classiqueb austère / cratère féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

84 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, PARIS, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1878· numérisation wikisource.org· Sources