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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les symphonies, 1855· Livre premier

V. Consolation

Victor de Laprade· strophes variées, alexandrins et hexasyllabes, 204 vers

À MON AMI P. CHENAVARD

Tous les fruits du verger‖ ne sont pas mûrs encorMais l’automne apparaît‖ dans les bois jaunes d’or ;La brume se répand,‖ grise comme la cendre,Au pied de ce coteau‖ que tu vas redescendre.Sur la pierre annonçant‖ la moitié du chemin,Que fait cet homme assis‖ et le front dans sa main ?Il écoute les voix‖ de la saison extrêmeGémir dans la forêt‖ et parler dans lui-même.

I

La nature se plaint ;‖ un long gémissementAux larmes nous convie ;Et ce bruit douloureux‖ reste, éternellement,Le son que rend la vie.

Le sort frappe ses coups ;‖ plus riche est le métal,Plus haut la cloche tinte ;L’homme jette, entre tous,‖ sous le marteau fatal,Une plus vive plainte.

Laisse-toi donc gémir,‖ ô sombre voyageur !Toi qui sors de la flamme ;Je sais quels coups, lancés‖ par le divin forgeur,Font retentir ton âme.

Je sais, moi, le désert,‖ moi, confident sacréDe tous les cœurs qui saignent,Moi, l’écho toujours prêt‖ du rêveur ignoréQue les foules dédaignent,

Je sais ton mal secret !‖ Ta fierté cache un deuil ;J’aperçois, quand tu railles,Le renard acharné,‖ sous ton manteau d’orgueil,À ronger tes entrailles.

Je connais tout de toi,‖ fautes et châtiment,Illusions diverses ;O fier vaincu ! je sais‖ s’ils coulent justementTous les pleurs que tu verses.

L’ardent besoin du vrai,‖ dès l’enfance, a veillé,La nuit dans ton alcôve ;De ses froides sueurs‖ ton front trop tôt mouilléÀ vingt ans resta chauve.

Tu convoquas, pour fuir‖ les vulgaires erreurs,Tous les guides célèbres ;Et tu vas, assiégé‖ de doute et de terreurs,Perdu dans les ténèbres.

Tu pouvais, comme un autre,‖ amoureux du loisir,Goûter les folles joies,Vivre au moins et rêver…‖ mais tu voulus choisirL’art et ses rudes voies ;

Et tu t’es mis à l’œuvre,‖ épris d’un idéal ;Espérant à la fouleFaire un jour adorer‖ le glorieux métalDont ton âme est le moule.

L’étude à ta jeunesse‖ a fait un lourd tombeauDe ton atelier sombre ;Et voilà que tes mains,‖ ô poursuivant du beau,S’attachaient à son ombre !

Pour en saisir la trace,‖ oh ! pleure ; il est trop tard ;Plus rien qui lui ressemble !L’automne a sur tes yeux‖ mis son premier brouillard ;Voilà ta main qui tremble.

Ah ! vieillir, sentir poindre‖ en son cœur la saisonStérile et monotone ;Voir déjà, quand l’été‖ fut sans fleur ni moisson,Neiger un froid automne !

Tu n’as pas de tes jours‖ bu la douce liqueur,Tu vas goûter la lie ;Tu bois ce fond amer‖ qui reste sur le cœurEt jamais ne s’oublie.

Tu rêvas tout ! l’amour,‖ la vertu, le savoir,Et l’épée et la lyre.L’amour ! Était-ce lui ?‖… Tu subis son pouvoirAssez pour le maudire.

Il t’a brisé ! tu fuis ;‖ ta stoïque raisonLe juge et le déteste ;Il t’abreuva de fiel…‖ et de son doux poisonL’ardente soif te reste.

Lui qui t’a si souvent‖ baigné de pleurs amers,Brûlé d’un flot de lave ;Lui qui sur tes beaux jours‖ a fait peser des fersEt t’a vu son esclave,

Il te reste ignoré !‖… Tu t’en vas, désormais,Enviant ceux qu’il trompe ;Te voilà de son temple‖ exilé pour jamais,Sans avoir vu sa pompe.

Du royaume interdit,‖ où tous auront vécu,Tu sors sans le connaître ;Gardant une blessure,‖ ô douloureux vaincu !…Et des remords peut-être !

Mais, royaume ou prison,‖ ton cœur s’en est banni ;Voici les froides heures.Hélas ! ce mal de moins‖ laisse un vide infini,Et déjà tu le pleures.

Rien au fond de ton âme‖ et rien autour de toi !La nuit, la nuit commence ;La nuit d’hiver, dont l’homme‖ aborde avec effroiLa solitude immense.

Ici, l’horrible mort‖ moissonna sans pitiéDans le champ de ta race ;Là, tu lis, sur les fronts,‖ que la sainte amitiéFuit sans laisser de trace.

Va, pleure et ne crains pas !‖ Ta voix au loin se perd :Car l’oubli t’environne.Tes sanglots, éclatant‖ sur ton chevet désert,N’éveilleront personne.

Pleure ! nul front craintif,‖ endormi près du tien,N’est mouillé de tes larmes.Sur tes nuits sans repos,‖ jamais doux entretienN’aura versé des charmes.

Quand tu t’endormiras‖ d’un sommeil étouffant,Il faudra qu’il s’achève ;Jamais, en ton angoisse,‖ un joyeux cri d’enfantN’interrompra ton rêve.

La flamme va s’éteindre‖ au paternel foyer ;Les récits vont se taire.Tiens-toi prêt à vieillir‖ sans bras pour t’appuyer ;Voilà l’hiver austère.

Déjà le fiel se glisse‖ en ton sang qui tarit,Ta veine s’est glacée ;Et la noire tristesse,‖ à travers ton esprit,Coule avec la pensée.

Tu vis avec effort ;‖ Dieu semble te nierCe qu’il donne à chaque être,Ce doux réveil de l’âme‖ au soleil printanierOù l’on se sent renaître.

L’air libre du désert,‖ où jadis, en rêvant,Tu pansais tes blessures,Brûle aujourd’hui ta lèvre ;‖ et les baisers du ventSont pour toi des morsures.

Souffrir, toujours souffrir !‖ du travail, du repos !Le feu qui te dévore

Circule sourdement‖ de ton âme à tes os,Et Dieu l’attise encore.

Tout croule autour de toi !‖ rien qui fasse espérer ;L’antique foi succombe.L’air du siècle où tu vis‖ est triste à respirerComme une odeur de tombe.

Toute vie est douleur ;‖ tout gémit ici-bas,La nature et toi-même.Connais-tu des échos‖ où ne raisonnent pasLa plainte et le blasphème ?

Pleure sur ce qui meurt‖ et sur ce qui grandit ;C’est ta loi ; pleure, ô maître !Et lance l’anathème‖ à ce monde maudit,À Dieu qui t’a fait naître.

II

C’est ainsi qu’il entend,‖ au coucher du soleil,Parler ses passions‖ et les échos du monde ;Mais bientôt, en lui-même,‖ une voix plus profondeOppose au désespoir‖ un plus ferme conseil :

Oui, si j’écoute en moi‖ les sens et la nature,Tout ce qui doit finir,Je pleure et je maudis,‖ ou du moins je murmure,Quand je devrais bénir.

Cependant, au plus fort‖ du blasphème et du doute,Dans ma plus sombre nuit,Une infaillible voix‖ me parle et je l’écoute,Une clarté me luit.

C’est toi, saint idéal,‖ c’est toi qui m’illumines !J’ai gardé ton flambeau ;C’est toi qui fais briller,‖ du sein de mes ruines,L’astre éclatant du beau.

Par toi m’est révélé‖ notre but invisible.À ton amour divin,Mon cœur, libre des sens‖ et désormais paisible,N’aspire pas en vain.

J’oublie à t’entrevoir‖ mes souvenirs funèbres.Mes doutes pleins d’effroi ;Et, comme l’aigle, heureux‖ en sortant des ténèbres,Je m’élance vers toi.

Beauté, splendeur du vrai !‖ ton infaillible oracle,Qui me parle en tout lieu,Habite ma raison,‖ passager tabernacle,Mais il s’appelle Dieu.

Rayon de l’idéal,‖ un cœur à qui tu restesA gardé son trésor ;Tôt ou tard, s’arrachant‖ à ses ombres funestes,Il reprendra l’essor.

En vain je sens gronder,‖ dans cette chair flétrie,Le mal accusateur.Et l’horrible souffrance‖ en vain blasphème et crieContre le Créateur ;

En vain, faisant tonner‖ sa menace infinieSur les pâles mortels,Une voix, jusqu’à Dieu‖ lançant la calomnie,Sort même des autels…

L’esprit consolateur,‖ siégeant au sanctuaireDe l’auguste raison,L’éternel idéal,‖ à travers ma misère,Vous affirme, ô Dieu bon !

La douleur devant vous‖ passera comme une ombre,Comme un songe au réveil ;Oui, dans un ciel sans borne‖ et pour des jours sans nombreJ’attends votre soleil.

L’esprit qui parle en nous‖ raconte votre gloire,Votre immense bonté ;Il m’ordonne l’amour‖ et me défend de croireÀ d’autre éternité.

Avant que votre foi‖ dans mon cœur soit troublée.Dieu bon et triomphant,Les Alpes crouleront‖ sur leur base ébranléePar le doigt d’un enfant.

Tant que je porterai‖ ce rayon de vous-même,Qui résiste à tout vent,Tant que j’apercevrai‖ dans la raison que j’aimeVotre Verbe vivant,

Je puis souffrir ! je puis,‖ plaignant vos créatures,Errer sous ce ciel noir ;Je suis sûr de rester,‖ au milieu des tortures,Plein d’amour et d’espoir.

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
4[aa] 48[abab] 1[abba]
Mètre
Alexandrins et hexasyllabes (108 de 12, 96 de 6)· profil 6, 6+6
Mots à la rime
a encor / d’or masculine, classiqueb cendre / redescendre féminine, classiquec chemin / main masculine, classiqued extrême / lui-même féminine, classiquea gémissement / éternellement masculine, classiqueb convie / vie féminine, classiquea métal / fatal masculine, classiqueb tinte / plainte féminine, classiquea voyageur / forgeur masculine, classiqueb flamme / âme féminine, classiquea sacré / ignoré masculine, classiqueb saignent / dédaignent féminine, classiquea deuil / d’orgueil masculine, classiqueb railles / entrailles féminine, classiquea châtiment / justement masculine, classiqueb diverses / verses féminine, classiquea veillé / mouillé masculine, classiqueb alcôve / chauve féminine, classiquea erreurs / terreurs masculine, classiqueb célèbres / ténèbres féminine, classiquea loisir / choisir masculine, classiqueb joies / voies féminine, classiquea idéal / métal masculine, classiqueb foule / moule féminine, classiquea tombeau / beau masculine, classiqueb sombre / ombre féminine, classiquea tard / brouillard masculine, classiqueb ressemble / tremble féminine, classiquea saison / moisson masculine, classiqueb monotone / automne féminine, classiquea liqueur / cœur masculine, classiqueb lie / s’oublie féminine, classiquea savoir / pouvoir masculine, classiqueb lyre / maudire féminine, classiquea raison / poison masculine, classiqueb déteste / reste féminine, classiquea amers / fers masculine, classiqueb lave / esclave féminine, classiquea désormais / jamais masculine, classiqueb trompe / pompe féminine, classiquea vécu / vaincu masculine, classiqueb connaître / peut-être féminine, classiquea banni / infini masculine, classiqueb heures / pleures féminine, classiquea toi / effroi masculine, classiqueb commence / immense féminine, classiquea pitié / amitié masculine, classiqueb race / trace féminine, classiquea perd / désert masculine, classiqueb t’environne / personne féminine, classiquea tien / entretien masculine, classiqueb larmes / charmes féminine, classiquea étouffant / d’enfant masculine, classiqueb s’achève / rêve féminine, classiquea foyer / t’appuyer masculine, classiqueb taire / austère féminine, classiquea tarit / esprit masculine, classiqueb glacée / pensée féminine, classiquea nier / printanier masculine, classiqueb être / renaître féminine, classiquea rêvant / vent masculine, classiqueb blessures / morsures féminine, classiquea repos / os masculine, classiqueb dévore / encore féminine, classiquea espérer / respirer masculine, classiqueb succombe / tombe féminine, classiquea ici-bas / pas masculine, classiqueb toi-même / blasphème féminine, classiquea grandit / maudit masculine, classiqueb maître / naître féminine, classiquea soleil / conseil masculine, classiqueb monde / profonde féminine, classiquea nature / murmure féminine, classiqueb finir / bénir masculine, classiquea doute / l’écoute féminine, classiqueb nuit / luit masculine, classiquea m’illumines / ruines féminine, classiqueb flambeau / beau masculine, classiquea invisible / paisible féminine, classiqueb divin / vain masculine, classiquea funèbres / ténèbres féminine, classiqueb d’effroi / toi masculine, classiquea oracle / tabernacle féminine, classiqueb lieu / Dieu masculine, classiquea restes / funestes féminine, classiqueb trésor / l’essor masculine, classiquea flétrie / crie féminine, classiqueb accusateur / Créateur masculine, classiquea infinie / calomnie féminine, classiqueb mortels / autels masculine, classiquea sanctuaire / misère féminine, classiqueb raison / bon masculine, classiquea ombre / nombre féminine, classiqueb réveil / soleil masculine, classiquea gloire / croire féminine, classiqueb bonté / éternité masculine, classiquea troublée / ébranlée féminine, classiqueb triomphant / enfant masculine, classiquea vous-même / j’aime féminine, classiqueb vent / vivant masculine, classiquea créatures / tortures féminine, classiqueb noir / d’espoir masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

204 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, PARIS, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1878· numérisation wikisource.org· Sources