Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les symphonies, 1855

Dédicace

Victor de Laprade· distiques, alexandrins, 184 vers

À MON PÈRE.

I

Quand j’eus pris pour devoir‖ la sainte Poésie,Effrayé de ma tâche‖ après l’avoir choisie,J’hésitai, m’accusant‖ d’obéir à l’orgueil…Un bras plus fort que moi‖ m’a fait franchir le seuil.Alors, pour me donner‖ le courage et l’exemple.J’ai gravé votre nom‖ sur la base du temple,Ô mon père ! et je veux‖ qu’à son couronnement,L’œuvre, aujourd’hui, le porte‖ inscrit plus dignement ;Je veux que votre front,‖ dans sa verte vieillesse,Soit entouré d’honneurs‖ comme il l’est de tendresse.Si j’aspirai d’abord,‖ loin du chemin banal,À porter haut mon cœur‖ tendu vers l’idéal,C’est par votre sang pur‖ de tout levain sordide.Par vous, par votre nom‖ dont la vertu me guide.Jamais sous votre toit‖ au destin résigné,Jamais un vil calcul‖ ne me fut enseigné ;Comme au temps des aïeux‖ près du foyer austère,J’ai vu briller l’honneur,‖ pénate héréditaire ;Je vous ai vu marcher,‖ en quittant mon berceau,Vers cette fleur de bien‖ qui se nomme le beau.

Voilà pourquoi, malgré‖ les vents et la tempête,Ô mon père ! je fus‖ et veux rester poëte.

Je suis sans fol espoir :‖ je sens l’infirmitéD’un esprit inégal‖ à ce qu’il a tenté ;Et je ne promets pas,‖ dans mon rêve fragile.L’éternité du bronze‖ à mon œuvre d’argile ;Mais, dût l’oubli mortel‖ la briser dès demain,Poëte sans remords,‖ je reste en mon chemin.

Jamais je n’ai flatté,‖ pour un succès facile,Le vulgaire au vrai beau‖ par orgueil indocile ;Jamais le rire impur‖ n’eut d’écho dans mes chants.Libre des passions‖ et des instincts méchantsMa muse a fréquenté‖ la région sereineOù l’auguste raison‖ habite en souveraine.

J’ai pris, à la hauteur‖ où vous l’avez porté,Le culte ardent du bien‖ et de la vérité ;J’ai vu de quel amour,‖ de quel respect immense,Vous avez entouré‖ votre noble science,Et dans l’art que je sers,‖ avec un soin jaloux,J’ai gardé la fierté‖ que je tenais de vous.

II

Ainsi je veux vous suivre,‖ et sur les mêmes voies,Marcher au même but,‖ dans les pleurs ou les joies.Égaré dans ce siècle,‖ entre ses dieux croulants,Je vais où j’aperçois‖ briller vos cheveux blancs.Toujours dans votre foi,‖ ferme comme la roche,Je vous ai vu debout,‖ sans peur et sans reproche ;Jamais au vent du jour,‖ sous le commun niveau,Votre fidèle main‖ n’abaissa son drapeau ;Jamais l’ambition,‖ dont chacun suit les ondes,Ne vous fit dévier‖ dans ses courants immondes.Quand il fallut céder‖ une part au vainqueur.Vous avez, sans fléchir,‖ tout livré, fors l’honneur !Aussi pur que l’acier‖ des antiques armures,Votre cœur ignora‖ la haine et les murmures ;Fier en face du sort,‖ mais combattant loyal,Vous n’avez jamais eu‖ d’ennemis que le mal.

En ce temps chimérique‖ et de foi périssable,Heureux le fils qui, las‖ de fonder sur le sable,Trouve encor chez les siens‖ un immobile autel,Et marche à la clarté‖ de l’honneur paternel !

Je reviens, ô mon père,‖ à nos dieux domestiques.J’ai sur le dernier mot‖ de ces tribuns mystiques,Qui, proclamant les fils‖ meilleurs que les aïeux,Prêchent un âge d’or‖ où les hommes sont dieux.C’est l’erreur de ce siècle ;‖ elle est déjà punie :Je n’ai vu de progrès‖ que dans l’ignominie,Et n’attends rien, pour fruit‖ des âges qui naîtront,Que des hontes de plus‖ à porter sur le front.

III

Quel homme de nos jours,‖ hésitant sur sa route.S’il évita l’erreur‖ n’a pas connu le doute ?Or, il est dans ce doute‖ un parti toujours sûr,Aussi doux que facile‖ à qui porte un nom pur :C’est d’être en tous les temps,‖ malheureux ou prospère,Le fidèle soldat‖ du drapeau de son père,Et d’apprendre de lui,‖ pour suprême leçon,À porter noblement‖ son modeste écusson.

C’est par là que je veux,‖ dans une foi solide.Vous marquer ma tendresse,‖ ô mon père, ô mon guide !Et vous rendre mon culte‖ ainsi qu’il vous est dû,Et tel qu’à mon aïeul‖ votre cœur l’a rendu.Je veux, dès que mes fils‖ nous pourront bien connaître,Qu’ils sachent vous choisir‖ pour modèle et pour maître,Qu’ils portent dans le cœur,‖ pour souverain trésor,Leurs souvenirs de vous‖ écrits en lettres d’or.

Ils apprendront de moi‖ votre jeunesse austère,Ardente à conquérir‖ un savant ministère,Tout entière au travail,‖ au dévoûment obscur,Offrant dès le matin‖ les fruits de l’âge mur.Ils sauront qu’orphelin‖ des tempêtes civiles,Qui laissèrent sans chefs‖ nos maisons et nos villes,À cet âge où le cœur‖ porte en lui son danger,Enfant sans protecteur,‖ vous saviez protéger.Vous avez, jeune sage‖ amoureux de l’étude.Du père qui manquait‖ pris la sollicitude :Vous avez fièrement‖ payé de vos sueursLe pain de votre mère‖ et celui de vos sœurs.Et pendant ces longs jours,‖ ferme en sa double tâche,Votre âme aux doctes fleurs‖ aspirait sans relâche ;Et du noble savoir‖ dont vous étiez épris,Vous forciez vos pareils‖ à vous céder le prix.

Toujours ainsi portant,‖ couronne familière,Les travaux du penseur‖ et les soucis du père,Vous avez, à l’abri‖ de ces féconds rameaux,Nourri des cœurs dans l’ombre‖ et soulagé des maux.Et moi, j’ai promené‖ mon enfance éternelle !Vos sérieux labeurs‖ furent trop lourds pour elle ;Le fardeau dont un fils‖ devait vous affranchir,Vous l’avez soutenu‖ tout seul et sans fléchir.C’est par vous que ma muse,‖ à travers des années,Put attendre, en rêvant,‖ ses moissons ajournées,Ô mon père ! et vous seul,‖ dans vos mâles hivers,M’avez fait les loisirs‖ d’où fleurirent mes vers.

À chacun de mes fils,‖ avec le nom qu’il porte,Puissé-je avoir transmis‖ votre âme douce et forte !À vos côtés, que Dieu‖ leur fasse, longuement,Voir votre fils docile‖ à votre enseignement ;Des leçons du foyer‖ qu’ils apprennent sans cesseLe respect des aïeux‖ source de la sagesse ;Qu’ils reçoivent de vous‖ la raison et le cœur,D’un esprit large et droit‖ la sereine vigueur,Surtout ce vieil honneur,‖ richesse peu commune, ;Par qui l’homme est toujours‖ plus haut que sa fortune !

En quel siècle fatal‖ grandiront ces enfants ?Quels crimes prévaudront,‖ railleurs et triomphants ?Les lois, les mœurs, les arts,‖ rien de grand ne nous reste.Je vois monter à flots‖ tout ce que je déteste.Nous, du moins, il nous faut,‖ dans un respect profond,Rendre un culte suprême‖ à nos dieux qui s’en vont.Ô mon père ! je viens‖ jusqu’à l’heure dernière,Me ranger avec vous‖ sous l’antique bannière :Les plus jeunes de cœur‖ sont encor les aïeux ;Dans le monde nouveau‖ les hommes naissent vieux.Nous ! résistons au temps :‖ fidèles à l’histoire,D’un siècle sans honneur‖ retardons la victoire.Mieux vaut rester soi-même‖ et noblement finirQue rien sacrifier‖ à ce vil avenir.Je veux dresser mes fils‖ à des luttes pareilles ;Qu’ils jugent au vrai poids‖ leur temps et ses merveilles,Et, malgré le courant‖ des esprits asservis.Qu’ils suivent les sentiers‖ que vous avez suivis ;Qu’ils lèguent à leur fils‖ le dieu de votre culte ;Et, quand le monde entier‖ lui jettera l’insulte,Qu’un dernier défenseur,‖ issu de votre sang,Veille sur ses débris,‖ fidèle et frémissant !

IV

Recevez donc ces fils !‖ en eux plus qu’en mon livre,Ô mon père ! l’honneur‖ de votre nom doit vivre.Puissiez-vous, de longs jours,‖ régnant sur la maison,Dispenser la culture‖ à leur jeune raison.Pour former dans ces cœurs‖ un sang de bonne race,J’espère que le ciel‖ y répandra sa grâce ;Car, veillant sur nos fils‖ d’un amour éternel,Nous avons près de Dieu‖ notre ange maternel.Oui, toujours attentive‖ à nos maux, dans sa gloire,Elle nous voit encor,‖ j’ai besoin de le croire.Quand je serre en mes bras‖ cet enfant gracieux,Je sens un froid au cœur‖ et des larmes aux yeux,En songeant qu’à travers‖ sa douloureuse voieMa mère n’a pas eu‖ cette suprême joie ;Elle qui m’aima tant‖ et l’aurait tant aimé,Ce grand cœur tout de flamme‖ et qui s’est consumé !

Mais je sais que là-haut,‖ commise à notre garde,D’aussi près qu’autrefois‖ ma mère nous regarde ;Qu’elle préside encor,‖ pour nous rendre meilleurs,À nos humbles travaux,‖ surtout à nos douleurs.Je la vois, je lui parle !‖ et c’est elle, ô mon père !Que j’invoque pour vous ;‖ c’est elle en qui j’espère.Son amour inquiet‖ ne vous quittera pas ;Elle nous garde encore ;‖ et son âme, ici-bas,Inspirant dans leurs soins‖ votre fils, votre fille,Vous rendra doux encor‖ le foyer de famille.C’est elle qui répand‖ sur l’enfant au berceauLes fleurs de son sourire‖ et qui le rend si beau.Et, pour asseoir là-haut‖ tous les siens auprès d’elle,Quand elle aura bien fait‖ notre place immortelle,Quand nous aurons fini‖ d’attendre et de souffrir,C’est elle qui viendra‖ nous aider à mourir.

V

Ainsi je porte au cœur,‖ enchaînés l’un à l’autre,Ô mon père, le nom‖ de ma mère et le vôtre.Dieu seul a pu savoir‖ et peut vous dire un jourQuelle place en ma vie‖ a tenu cet amour.Dans mes heures de calme‖ et dans mes nuits de fièvre,Ils reviennent sans fin,‖ vos deux noms, sur ma lèvre.Et, quand l’âme en priant‖ fuira mon corps glacé,Ces noms seront l’adieu‖ que j’aurai prononcé.

1855.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
92((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
16 distiquess, 1 distique
Mots à la rime
a Poésie / choisie féminine, classiqueb l’orgueil / seuil masculine, classiquec l’exemple / temple féminine, classiqued couronnement / dignement masculine, classiquee vieillesse / tendresse féminine, classiquef banal / l’idéal masculine, classiqueg sordide / guide féminine, classiqueh résigné / enseigné masculine, classiquei austère / héréditaire féminine, classiquej berceau / beau masculine, classiquea tempête / poëte féminine, classiquea l’infirmité / tenté masculine, classiqueb fragile / d’argile féminine, classiquec demain / chemin masculine, classiquea facile / indocile féminine, classiqueb chants / méchants masculine, classiquec sereine / souveraine féminine, classiquea porté / vérité masculine, classiqueb immense / science féminine, classiquec jaloux / vous masculine, classiquea voies / joies féminine, classiqueb croulants / blancs masculine, classiquec roche / reproche féminine, classiqued niveau / drapeau masculine, classiquee ondes / immondes féminine, classiquef vainqueur / l’honneur masculine, classiqueg armures / murmures féminine, classiqueh loyal / mal masculine, classiquea périssable / sable féminine, classiqueb autel / paternel masculine, classiquea domestiques / mystiques féminine, classiqueb aïeux / dieux masculine, classiquec punie / l’ignominie féminine, classiqued naîtront / front masculine, classiquea route / doute féminine, classiqueb sûr / pur masculine, classiquec prospère / père féminine, classiqued leçon / écusson masculine, classiquea solide / guide féminine, classiqueb dû / rendu masculine, classiquec connaître / maître féminine, classiqued trésor / d’or masculine, classiquea austère / ministère féminine, classiqueb obscur / mur masculine, classiquec civiles / villes féminine, classiqued danger / protéger masculine, classiquee l’étude / sollicitude féminine, classiquef sueurs / sœurs masculine, classiqueg tâche / relâche féminine, classiqueh épris / prix masculine, classiquea familière / père féminine, classiqueb rameaux / maux masculine, classiquec éternelle / elle féminine, classiqued affranchir / fléchir masculine, classiquee années / ajournées féminine, classiquef hivers / vers masculine, classiquea porte / forte féminine, classiqueb longuement / enseignement masculine, classiquec cesse / sagesse féminine, classiqued cœur / vigueur masculine, classiquee commune / fortune féminine, classiquea enfants / triomphants masculine, classiqueb reste / déteste féminine, classiquec profond / vont masculine, classiqued dernière / bannière féminine, classiquee aïeux / vieux masculine, classiquef l’histoire / victoire féminine, classiqueg finir / avenir masculine, classiqueh pareilles / merveilles féminine, classiquei asservis / suivis masculine, classiquej culte / l’insulte féminine, classiquek sang / frémissant masculine, non classiquea livre / vivre féminine, classiqueb maison / raison masculine, classiquec race / grâce féminine, classiqued éternel / maternel masculine, classiquee gloire / croire féminine, classiquef gracieux / yeux masculine, classiqueg voie / joie féminine, classiqueh aimé / consumé masculine, classiquea garde / regarde féminine, classiqueb meilleurs / douleurs masculine, classiquec père / j’espère féminine, classiqued pas / ici-bas masculine, classiquee fille / famille féminine, classiqueg d’elle / immortelle féminine, classiqueh souffrir / mourir masculine, classiquea l’autre / vôtre féminine, classiqueb jour / amour masculine, classiquec fièvre / lèvre féminine, classiqued glacé / prononcé masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

184 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, PARIS, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1878· numérisation wikisource.org· Sources