Les symphonies, 1855· Livre premier
I. Symphonie des saisons
I Printemps
L’abeille
Sur la ruche qui dort,‖ Avril au doigt vermeilFrappe, et le jeune essaim‖ respire à son réveilLa fraîche odeur des sèves ;Il s’envole et murmure‖ à travers les pruniers ;Et le même soleil,‖ dans les cœurs printaniers,Fait bourdonner les rêves.
Pars, diligente abeille,‖ et choisis bien tes fleurs !À l’appel des parfums‖ et des vives couleurs,Tu peux fuir ta cellule ;
Car un dieu te conseille,‖ et tu sais éviterCes beaux fruits vénéneux‖ qui se font récolterPar notre main crédule.
Vienne un guide aussi sûr‖ diriger ton essor,Enfant qui vers la rose‖ et vers le bouton d’orVeux t’envoler si vite !Sache imiter l’abeille‖ et les oiseaux du ciel ;Et puisses-tu, comme eux,‖ ne trouver que du mielDans la fleur qui t’invite !
Adah
Hier, je l’ai reconnu‖ sans l’avoir vu jamais !À travers les taillis‖ j’ai surpris son visage.C’est le bel étranger‖ que dès longtemps j’aimais ;Mon cœur m’a dit son nom‖ et montré son visage.
Il vient ! ces prés en fleurs‖ se sont parés pour lui.Comme l’air est plus pur,‖ quel beau soleil se lève !Avant ces doux rayons‖ je n’existais qu’en rêve ;Je me sens vivre enfin‖ à partir d’aujourd’hui.
Fleurs des près
Viens consulter les marguerites,Oracles des fraîches amours.Toutes les pages de vos joursDans les fleurs des prés sont écrites.Viens consulter les marguerites.
Viens nous cueillir comme autrefois,Et tresser de blanches couronnesPour parer le front des Madones,Assise encore au bord des bois,Viens nous cueillir comme autrefois.
À nos prés nous restons fidèles,Sans folle envie et sans dédains ;Nous ne rêvons pas les jardinsOù nos fleurs deviendraient plus belles.À nos prés nous restons fidèles.
Adah
Dans le vallon natal‖ cueillons toutes nos fleurs ;Où trouverai-je ailleurs‖ les trésors qu’il rassemble ?C’est là que j’ai connu‖ mes plus chères douleurs ;C’est là qu’il faut s’aimer,‖ qu’il faut vieillir ensemble.
Oh ! quel charme, avec vous,‖ de longer ces buissons,De nous pencher tous deux‖ sur les nids sans défense,Et de vous voir sourire‖ à ces mêmes chansonsDont ma mère, en filant,‖ a bercé mon enfance !
Qu’il est bon de mêler‖ ainsi tous ses amours ;Avec ma mère et vous‖ d’habiter sous ce chaume !J’y verrai de mon cœur‖ s’agrandir le royaume.Et mes tilleuls chéris‖ l’abriteront toujours.
La source
L’humble source est intarissable ;Dans l’herbe entendez-la frémir.J’y suis bien sur mon lit de sable,Si bien que j’y voudrais dormir !
Je n’en sors qu’avec un murmure.Pleurant mon bassin de cristal ;Et mon eau va, sous la verdure,Se perdre au bout du pré natal.
C’est assez d’apporter la vieAux fleurs de mes bords transparents :J’y mourrai sans porter envieAux flots voyageurs des torrents.
L’eau du fleuve est trop agitéePour être un fidèle miroir ;Et jamais la lune argentéeNe s’y baigne en paix tout un soir.
Mais moi, quand tu viens, jeune fille,Je reflète, en mon flot charmé,Tes grands yeux où ton âme brille.Et les regards du bien-aimé.
Adah
Que ton sourire est beau‖ sous ce grand front sévère !Comme il invite bien‖ à l’amour, à l’espoir !Ainsi, sous le grand chêne‖ où tu m’as fait asseoir,J’ai vu, dans un rayon,‖ s’ouvrir la primevère.
Un charme, ô bien-aimé !‖ m’enchaîne auprès de toi ;Mes yeux semblent contraints‖ à chercher ton visage.Et pourtant, à tes pieds,‖ je sens un vague effroiM’arriver de ton front,‖ s’il y passe un nuage.
Ton aspect a des dieux‖ la grâce et la fierté,Ô mon bel inconnu !‖ mais aussi leur mystère.Tes doux regards, souvent‖ mêlés d’éclairs austères,M’apportent la tristesse‖ avec la volupté.
Quel enivrant parfum‖ autour de toi voltige !Hier, tu m’offris des fleurs‖ aux étranges contours ;Des signes merveilleux‖ sont peints sur leur velours,Et, quand je les respire,‖ il me vient un vertige.
Tu m’as parlé souvent‖ d’une terre aux fruits d’or ;Tu voudrais la revoir‖ et l’habiter ensemble ;Je suis prête à t’y suivre…‖ et malgré moi je tremble.Sous l’aubépine en fleur,‖ ami, restons encor.
Je veux cueillir encor‖ les genêts de nos landes ;Laisse-moi du vieux temple‖ en orner les piliers,Et, des fleurs du pays,‖ achever ces guirlandesQue j’ai fait vœu d’offrir‖ à nos dieux familiers.
Chœur des fées
Dans l’aube où nous régnons‖ bienheureux qui sommeille !Dénoue avec lenteur‖ notre écharpe vermeille.Et garde un voile encor‖ sur ton front ingénu.Que l’innocent réveil‖ du printemps qui se lèveRessemble encore au rêveOù ton âme entrevit‖ le céleste inconnu.
Fais durer longuement‖ la saison des prémices :Les jours y sont pareils,‖ mais tous ont leurs délices.Vos heures passeront‖ comme un groupe de sœurs :Toutes ont le même air‖ et semblable parure ;Pourtant chaque figureA sa grâce distincte‖ et ses propres douceurs.
Reste donc parmi nous,‖ dans le pays des songes,Seul monde où le cœur vive‖ à l’abri des mensonges,Habite nos palais‖ de nuages construits ;Ne poursuis que des yeux‖ nos vagues perspectives ;Fuis les clartés trop vives,Et nourris-toi des fleurs‖ plus douces que les fruits.
II Été
Le rossignol
Dans un buisson de rosesMon nid fut bien caché ;Mais, sous les fleurs écloses,Amour m’a déniché.
Il courut au bocage,Léger et triomphant.J’eus pour première cageLes doigts du bel enfant.
J’ai reçu la becquéeSur le bout de son dard ;Ma langue y fut piquéePar le dieu babillard.
Aussi ma voix subtile.En tout cœur, dès ce jour,S’insinue et distilleUn doux venin d’amour,
Et ma gorge en délire,Dans ses brillants fredons,De l’amoureuse lyreSait prendre tous les tons.
Je veux chanter encoreMa joie et mes ennuis ;Je chante avec l’aurore,Je chante avec les nuits.
Je défie et mépriseFauvettes et pinsons,Et la mort seule épuiseMon cœur et mes chansons.
J’aime une fleur nouvelle,La rose qui m’entend ;J’aime, et je veux, près d’elle,Expirer en chantant.
Adah
J’y suis bien, sous ton ciel de flamme !J’y sens mieux respirer mon âme ;C’est la vie après le sommeil.J’aime aux fleurs ces parfums sauvagesEt l’air brûlant de ces rivages…Marchons toujours vers le soleil.
Vois-tu la grenade et l’orange ;Vois-tu ces fruits à forme étrangeRouler autour de nos pieds nus ?Cueillons-les ! et, plus loin encore,Cherchons, aux lieux d’où vient l’aurore,Des enivrements inconnus.
Les roses
Le soleil a bu dans la roseLes pleurs dont le matin l’arrose ;Il enlève aux boutons charmantsLe poids de leurs frais diamants.
Mille fleurs, heureuses d’éclore,S’ouvrent au feu qui les colore ;Un zéphir passe et fait larcinDes parfums cachés dans leur sein.
Il s’en va partout les répandre,Ces parfums qui font le cœur tendre ;Avec lui l’enivrant poisonVole aux deux bouts de l’horizon.
Il n’est au loin, sous la verdure,Une âme si fière et si dureOù l’amour, en sa folle ardeur,N’entre avec la subtile odeur.
Si tu ne veux qu’elle t’enivre,Il ne faut respirer ni vivre ;Il faut fuir l’odeur du rosierEt son poëte au doux gosier.
Fuis cet air que l’été respire ;Fuis cette chanson qu’il soupire ;Fuis vers ces monts toujours couvertsDu neigeux manteau des hivers.
Adah
Pour vous, ô mon frère, ô mon maître !J’abandonne, à jamais peut-être,Ma mère et nos dieux offensés.Je vais, dans mon idolâtrie.Sans nom, sans autel, sans patrie…Mais si tu m’aimes, c’est assez.
Le bonheur dont ta voix m’inondeMe paierait la perte d’un monde.Ton regard ouvre au mien les cieux ;Si sa clarté m’était ravie,Je donnerais toute une viePour un seul éclair de tes yeux.
Vois le ciel, la mer qui flamboie :Entends ces oiseaux dans leur joie :Respire à flots l’air embaumé.Goûtons ces splendeurs infinies.
Viens ! la clef de ces harmonies,C’est l’amour, ô mon bien-aimé !
Voix de la mer
Un désir, une ardeur immenseCourt jusqu’au fond des flots amers :C’est l’amour qui jette en démenceEt fait gronder l’esprit des mers.La mer, la belle mer de GrèceS’enfle et rougit d’une caresse,S’embrase au soleil d’Orient,Et, de la vague où tout palpite,Voici que la blanche AphroditeSort toute nue en souriant.
Elle vient, la déesse blonde ;Tout cède au charme de ses yeux ;Elle vient, la fille de l’onde,Régner sur l’homme et sur les dieux.Dès lors, on entend sur tes plagesRire, ô mer ! les amours volages,Et retentir leurs doux sanglots.Et l’on voit tes nymphes hardies,Accourant à leurs mélodies.Plonger avec eux sous les flots.
Mais la brillante et folle écumeD’où sort la belle au sein d’argent,Cache au fond ta noire amertume,Ô mer ! ton désir est changeant.L’astre d’or, qui, durant des lieues,Enflamme ainsi tes vagues bleues.S’éteint sous les flots rembrunis…Ô Vénus ! et l’eau qui sommeilleBerce, hélas ! ta conque vermeilleSur des abîmes infinis.
Adah
Les mers, si nous voguons ensemble,N’ont pas de courroux dont je tremble ;Je m’y berce en paix sur ta foi.Viens ! dans ces mondes que j’ignore,Sous un ciel plus torride encore,Ô mon amour, emporte-moi !
Chœur des sirènes
La douce voix de la SirèneEst plus douce à qui vient plus près.Le vent dort, la mer est sereine ;Suis l’instinct charmant qui t’entraîneÀ jouir de nos dons secrets.
Cherche avec le Triton folâtreÀ dénouer nos cheveux d’or,À plonger sous l’onde bleuâtreQui s’enlace à nos flancs d’albâtre :Des beautés s’y voilent encor.
C’est nous, au pays de ses rêves,Qui portons le cœur ingénu,Au poëte errant sur nos grèves,Nous faisons respirer, sans trêves,L’air enivrant de l’inconnu.
Quiconque à nos flots s’abandonneVerra des palais enchantésOù tout désir a sa couronne,Où, par nous, jour et nuit résonneLe plein accord des voluptés.
Si d’un regret ton cœur soupire,Nous guérissons du souvenir.Là, dans l’air, l’oubli se respire,Et quiconque a vu notre empireA refusé d’en revenir.
Suis l’instinct charmant qui t’entraîneÀ jouir de nos dons secrets :Le vent dort, la mer est sereine ;Venez écouter de plus prèsLa douce voix de la Sirène.
III Automne
Adah
C’en est fait des beaux jours !‖ le soleil incertainS’est levé dans la brume.De nos baisers d’hier,‖ pleurant jusqu’au matin,Je garde une amertume.
Nous marchions, au retour,‖ sur les gazons flétris,Sur la feuille jaunie,Quand J’ai vu s’allumer,‖ dans ses yeux assombris,L’éclair de l’ironie.
Et mon cœur se referme !‖ et j’oublie à jamaisNos printemps et mes songes.Bonheurs qu’il m’a donnés,‖ saisons où je l’aimais,N’étiez-vous que mensonges ?
Vents d’automne
Tenez la porte close‖ et gardez votre cœur !Je sens un souffle aigu,‖ j’écoute un bruit moqueur ;Voici les vents d’automne.Les feuilles devant moi‖ volent en tourbillons ;Un brouillard glacial‖ étend sur les sillonsSa blancheur monotone.
Adieu, tièdes zéphyrs‖ aux murmures discrets !C’est la bise insolente ;‖ elle arrache aux forêtsDes cris de mille sortes.Je l’entends qui nous raille‖ en ses longs sifflements…Et j’ai fait, sous mes pieds,‖ comme des ossements,Craquer les branches mortes.
Adah
Je m’éveille au milieu‖ du lointain universOù tu m’as entraînée.Je cherche autour de moi,‖ dans nos jardins déserts…J’y suis abandonnée !
Que me font ces fruits d’or‖ dérobés sur ta foiPour les goûter ensemble ?Que me font ces beaux lieux‖ où j’aspirais pour toi ?J’y suis seule et je tremble.
Pauvre cœur, à jamais‖ exilé de l’amour,Mon supplice commence.Pourrai-je sans mourir‖ traverser tout un jourMa solitude immense ?
Chœur de faunes
Quand les fleurs tombent du rozier,Quand mûrit le rouge alizier,Quand les bois sont devenus jaunes,Entre les ceps de pourpre et d’or,Prompts à cueillir leur doux trésor,Voici le chœur des joyeux Faunes.
Les jours ont perdu leurs clartés,Les derniers fruits sont récoltés,Mais il reste encor la vendange.Le soleil, au fond du raisin,Cache un feu pour l’hiver voisin :En Bacchus Apollon se change.
Vois, sous les chênes dépouillés,Danser les Faunes barbouillés,Riant sous leur masque de lie.Fardez ainsi votre pâleur ;Le rire étouffe la douleur :On la cache, et puis on l’oublie.
Plus mon âme a de lourds chagrins,Plus ma voix a de gais refrains,Mon œil de railleuses tendresses !Voyez, sur les gazons flétris,Le soir qui passe en manteau gris…C’est l’instant propice aux ivresses.
Ta joue a perdu son carmin ;L’ennui rendrait chauve, demain,Ton front jauni par son haleine.Reçois nos joyeuses couleurs :Il faut, sur un visage en pleurs,Mettre le masque de Silène.
Pourquoi, dans tes yeux obscurcis,De ton cœur trahir les soucis ?Veux-tu que la pitié t’accable ?Laisse notre doigt acéréSur ton masque transfiguréGraver un rire ineffaçable.
Des traits que vous avez reçus.Pour bien guérir, ô cœurs déçus !Rendez des blessures pareilles.Venez apprendre à nos leçonsComment dans le miel des chansonsOn tient prêt le dard des abeilles.
Chanson du merle
Le rossignol amoureux,Langoureux,Qui s’enivrait d’une rose,L’oiseau poète est parti,AvertiDe l’hiver et de la prose.
Mais il reste encore des voixAu doux moisOù le raisin nous arrive.Voyez, sans craindre les rêts,Des forêtsSortir en chantant la grive ;
La grive et le sansonnetQui connaîtLes plus beaux ceps de nos vignes ;Le merle, siffleur méchant,Dont le chantRaille et fait peur à vos cygnes.
Il mord, le hardi voleur.Au meilleur ;À tout fruit mûr il fait brèche ;Puis, des pampres déliés,À nos pieds,Part sifflant comme une flèche
Il effleure, oiseau fripon.Le juponEt la main de la plus belle :Portant sur l’arbre voisinUn raisin,Qu’il becquète en riant d’elle.
Sans doute, un jour, l’étourdi,EngourdiPar le jus divin qu’il aime,Sans voir nos lacets subtils,Dans leurs filsIra se jeter lui-même.
Aux chasseurs qui l’ont guetté,Sa gaîtéLe trahit sous le feuillage ;La mort vient dans son plaisirLe saisir…C’est le sort rêvé du sage.
Adah
Voici l’urne où j’ai bu‖ la divine liqueur,Plus rien, plus rien n’y reste…Et je garde aujourd’hui‖ des voluptés du cœurUn souvenir funeste.
Ô vous qui dans nos prés‖ où je dansais pieds nus,Et d’où je suis proscrite,Interrogez encor,‖ sous vos doigts ingénus,La blanche marguerite ;
Vous qui rêvez encor‖ d’innocence et d’amour,Enfant rieuse et blonde,Le vent qui m’a porté‖ doit vous porter un jourDans ce désert du monde.
Et quand disparaîtra‖ le mirage trompeur,À moitié dans la route,Vous aussi vous aurez‖ ma voix qui vous fait peur,Et mes yeux qu’on redoute.
Car vous ne voudrez pas‖ exposer votre deuilÀ la foule qui passe ;À défaut du bonheur,‖ gardons au moins l’orgueilPour dernière cuirasse !
Repoussons des humains‖ l’insolente pitié :Mieux vaut leur lâche envie.Jetons comme un mépris,‖ à leur fausse amitié,L’éclat de notre vie.
Je veux faire pâlir‖ le printemps et l’étéDevant ma belle automne ;Du charme rayonnant‖ de ma sérénitéJe veux que l’on s’étonne.
Je veux plus haut qu’eux tous‖ rire et chanter encor !Je veux, je veux répandreMes plus sombres pensers‖ avec une voix d’or,Avec un regard tendre.
Que chacun loue en moi‖ la stoïque raison,La tendresse divine…Quand chaque flot de miel‖ portera son poison,Chaque fleur son épine.
Viens, ô consolateur‖ que j’insultais hier !Sois mon amer génie.Oh ! viens m’ouvrir ton temple,‖ asile d’un cœur fier,Ironie, Ironie !
Feux follets
Les cieux de vapeurs sont chargés ;Sortez de terre et voltigez,Flammes railleuses de l’automne.Venez, sylphes et lutins,De vos rires argentinsRompre sa voix monotone.
Levez-vous, esprits follets,Sur l’étang qui fume ;Trilby chante ses couplets :Valsez dans la brume.
Sautez, sans courber les joncs,Sur les fossés des donjonsEt sur les bruyères.Sur les crânes dispersésDans les cimetières ;On entend, où vous dansez,Le rire des trépassés.
IV Hiver
Adah
Fantômes importuns‖ de mes belles années,Ô mes chers souvenirs,‖ que voulez-vous de moi ?Ôtez ces jeunes fleurs‖ de vos tempes fanées,Fermez ces yeux brillants‖ qui me glacent d’effroi.
J’aimais en vous l’espoir :‖ vous m’apportiez en fouleDes promesses que Dieu‖ n’a pas voulu tenir ;Désormais tout, chez moi,‖ s’assombrit et s’écroule :Et je hais le passé,‖ n’ayant plus d’avenir.
Je sais, ô mes printemps !‖ j’ai vu ce que vous êtesSans les illusions‖ dont vous fûtes ornés ;Quand le temps a flétri‖ vos couronnes de fêtes,Le remords apparaît‖ sur vos fronts décharnés.
Les corbeaux
Voici l’hiver lugubre‖ et son affreux cortègeD’oiseaux noirs répandus‖ sur son linceul de neige.Les corbeaux ont senti‖ le parfum de la mort.Ils viennent, enhardis‖ en leurs instincts funestes ;De nos belles saisons‖ ils dévorent les restes,Croassants et rongeurs,‖ et pareils au remords.
Là, les débris sanglants‖ du coursier plein d’audaceDont le vol idéal‖ nous portait dans l’espace ;Ici, le chien fidèle‖ à son maître oublieux ;Là, le cygne plaintif‖ et la tendre colombe…Bien, corbeau ! fais rouler‖ sur cette fraîche tombeCe crâne chauve et blanc‖ dont tu crevas les yeux.
Adah
Hier, je vous pleurais ;‖ je désirais peut-être,Ô mes Jeunes saisons,‖ revoir vos jours si doux ;Maintenant je dirais,‖ si vous pouviez renaître :Fuyez, ô mes printemps !‖ je ne veux plus de vous.
Je vous connais trop bien‖ pour songer à revivre !Je sais trop à quel but‖ mènent tous les chemins ;Je sais quel est le fond‖ du vase où l’on s’enivre ;Je sais, ô mes beaux jours !‖ quels sont vos lendemains.
Et toi, que viens-tu faire‖ en ces mornes ténèbres,Image encor chérie‖ et qu’en vain je veux fuir ?Je ne dois pas te voir‖ à ces clartés funèbres ;J’aime mieux t’oublier…‖ Il faudrait te haïr !
Les gnomes
Les rêves sont rentrés‖ dans leurs lointains royaumes,Et ton foyer désert‖ s’est peuplé de fantômes.L’hiver évoque en toi‖ les spectres du passé.Nous voici, les dragons,‖ les vampires, les gnomes !En vain ta porte est close :‖ à ton chevet glacéL’essaim des noirs esprits‖ dans l’ombre est amassé.
Vois du plafond qui s’ouvre‖ une forme descendre,Vois ces nains s’accroupir‖ à tes pieds, sur la cendre ;Vois ces doigts tout sanglants‖ écarter tes rideaux.Un râle, sous ton lit,‖ vient de se faire entendre ;Le livre que tu tiens‖ se déchire en lambeaux.Et le vent d’un soupir‖ a soufflé tes flambeaux.
Les reconnais-tu bien‖ sous leurs formes nouvelles.Ces folles visions‖ que tu trouvas si belles ?Ta main blanche a serré‖ ces doigts courts et velus :Les voilà, tes amours,‖ sans que tu les rappelles !Tu fais pour nous bannir‖ des efforts superflus ;Le remords nous conduit,‖ nous ne te quittons plus.
Adah
Ô frère de la mort,‖ ô sommeil que j’envie !Dans ma suprême attente,‖ hélas ! tu me trompais !Je souffre, en ton linceul,‖ les horreurs de la vie :Tu n’as pu me donner‖ ni l’oubli, ni la paix.
Je ne demandais pas‖ à ta douce magieDe verser à mon cœur‖ des songes superflus ;J’invoquais pour tout bien‖ la froide léthargie.Heureux qui dort sans rêve‖ et ne s’éveille plus !
Je bornai là mes vœux.‖ Je ne dois plus entendreCe vain nom du bonheur,‖ sans objet, sans échos :Si Dieu même ici-bas‖ s’offrait à me le rendre,Je le refuserais !‖ J’ai besoin du repos.
La neige
Tombe sans bruit, neige éternelle ;Couvre de ton linceul‖ ces prés jadis si verts.Tombe sans bruit, neige éternelle,Sur ce corps où brillaient‖ tant de charmes divers,Sur cette âme qui fut si belle.Tombe sans bruit, neige éternelle,Enveloppe à jamais‖ ce corps et l’univers.
Tombe sans bruit, neige éternelle,Étouffe, en même temps,‖ la crainte et le remords.Tombe sans bruit, neige éternelle,Interdis le réveil‖ à tout ce qui s’endort,Au souvenir vivant chez elle…Tombe sans bruit, neige éternelle,Et fais régner partout‖ le silence et la mort.
Adah
Bien ! je vois s’effeuiller,‖ avec mon dernier rêve,Tout ce qui fut mon cœur,‖ mes regrets, mes désirs.Voici le vent d’oubli‖ qui souffle et vous enlève ;Tombez avec la neige,‖ ô derniers souvenirs !
Allez où va la voix‖ quand les lèvres se taisent,Où vont en s’éteignant‖ les rayons du soleil.Bien ! d’un sang tiède encor‖ les orages s’apaisent,Tout est rentré dans l’ombre,‖ et je tiens mon sommeil.
Chœur des ténèbres
C’est pour nous qu’ont fleuri‖ les roses de l’aurore.Pour nous tous ces fruits d’or‖ que le soir voit éclore,Pour nous chaque rayon‖ qui sourit dans les cieux,Chaque regard d’amour‖ qui brilla dans vos yeux.Tout revient à la nuit‖ solitaire et profonde.Ton règne, ô sombre hiver !‖ s’est levé sur le monde ;Viens couvrir de tes flots‖ sans forme et sans couleurCes germes inquiets‖ de vie et de chaleur ;L’espace ouvre son lit‖ à tes ondes funèbres :Roule en paix sur la neige,‖ océan des ténèbres !
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 52[aa] 40[abba] 49[abab] 3[abbaa] 5[abaab] 1[ababa] 1[ababb] 3[aababb] 2[ababccb]
- Mètre
- Vers de 8, 12 et 6 syllabes (209 de 8, 201 de 12, 77 de 6, 37 de 7, 14 de 3, 4 de 5)· profil 3, 5, 6, 7, 8, 6+6
- Mots à la rime
- a vermeil / réveil masculine, classiqueb sèves / rêves féminine, classiquec pruniers / printaniers masculine, classiquea fleurs / couleurs masculine, classiqueb cellule / crédule féminine, classiquea éviter / récolter masculine, classiquea essor / d’or masculine, classiqueb vite / t’invite féminine, classiquec ciel / miel masculine, classiquea jamais / j’aimais masculine, classiqueb visage féminine, classiquea lui / d’aujourd’hui masculine, classiqueb lève / rêve féminine, classiquea marguerites / écrites féminine, classiqueb amours / jours masculine, classiquea autrefois / bois masculine, classiqueb couronnes / Madones féminine, classiquea fidèles / belles féminine, classiqueb dédains / jardins masculine, classiquea fleurs / douleurs masculine, classiqueb rassemble / ensemble féminine, classiquea buissons / chansons masculine, classiqueb défense / enfance féminine, classiquea amours / toujours masculine, classiqueb chaume / royaume féminine, classiquea intarissable / sable féminine, classiqueb frémir / dormir masculine, classiquea murmure / verdure féminine, classiqueb cristal / natal masculine, classiquea vie / envie féminine, classiqueb transparents / torrents masculine, classiquea agitée / argentée féminine, classiqueb miroir / soir masculine, classiquea fille / brille féminine, classiqueb charmé / bien-aimé masculine, classiquea sévère / primevère féminine, classiqueb l’espoir / asseoir masculine, classiquea toi / effroi masculine, classiqueb visage / nuage féminine, classiquea fierté / volupté masculine, classiqueb mystère / austères féminine, classiquea voltige / vertige féminine, classiqueb contours / velours masculine, classiquea d’or / encor masculine, non classiqueb ensemble / tremble féminine, classiquea landes / guirlandes féminine, classiqueb piliers / familiers masculine, classiquea sommeille / vermeille féminine, classiqueb ingénu / inconnu masculine, classiquea prémices / délices féminine, classiqueb sœurs / douceurs masculine, classiquec parure / figure féminine, classiquea songes / mensonges féminine, classiqueb construits / fruits masculine, classiquec perspectives / vives féminine, classiquea roses / écloses féminine, classiqueb caché / déniché masculine, classiquea bocage / cage féminine, classiqueb triomphant / enfant masculine, classiquea becquée / piquée féminine, classiqueb dard / babillard masculine, classiquea subtile / distille féminine, classiqueb jour / d’amour masculine, classiquea délire / lyre féminine, classiqueb fredons / tons masculine, classiquea encore / l’aurore féminine, classiqueb ennuis / nuits masculine, classiquea méprise / épuise féminine, classiqueb pinsons / chansons masculine, classiquea nouvelle / d’elle féminine, classiqueb m’entend / chantant masculine, classiquea flamme / âme féminine, classiqueb sommeil / soleil masculine, classiquec sauvages / rivages féminine, classiquea l’orange / étrange féminine, classiqueb nus / inconnus masculine, classiquea rose / l’arrose féminine, classiqueb charmants / diamants masculine, classiquea d’éclore / colore féminine, classiqueb larcin / sein masculine, classiquea répandre / tendre féminine, classiqueb poison / l’horizon masculine, classiquea verdure / dure féminine, classiqueb ardeur / odeur masculine, classiquea t’enivre / vivre féminine, classiqueb rosier / gosier masculine, classiquea respire / soupire féminine, classiqueb couverts / hivers masculine, classiquea maître / peut-être féminine, classiqueb offensés / assez masculine, classiquec idolâtrie / patrie féminine, classiquea m’inonde / monde féminine, classiqueb cieux / yeux masculine, classiquec ravie / vie féminine, classiquea flamboie / joie féminine, classiqueb embaumé / bien-aimé masculine, classiquec infinies / harmonies féminine, classiquea immense / démence féminine, classiqueb amers / mers masculine, classiquec Grèce / caresse féminine, classiqued d’Orient / souriant masculine, classiquee palpite / Aphrodite féminine, classiquea blonde / l’onde féminine, classiqueb yeux / dieux masculine, classiquec plages / volages féminine, classiqued sanglots / flots masculine, classiquee hardies / mélodies féminine, classiquea écume / amertume féminine, classiqueb d’argent / changeant masculine, classiquec lieues / bleues féminine, classiqued rembrunis / infinis masculine, classiqueb foi / emporte-moi masculine, classiquec j’ignore / encore féminine, classiquea Sirène / sereine / t’entraîne féminine, classiqueb près / secrets masculine, classiquea folâtre / bleuâtre / d’albâtre féminine, classiquea rêves / grèves / trêves féminine, classiqueb ingénu / l’inconnu masculine, classiquea s’abandonne / couronne / résonne féminine, classiqueb enchantés / voluptés masculine, classiquea soupire / respire / empire féminine, classiqueb souvenir / revenir masculine, classiquea t’entraîne / sereine / Sirène féminine, classiqueb secrets / près masculine, classiquea incertain / matin masculine, classiqueb brume / amertume féminine, classiquea flétris / assombris masculine, classiqueb jaunie / l’ironie féminine, classiquea jamais / l’aimais masculine, classiquea cœur / moqueur masculine, classiqueb d’automne / monotone féminine, classiquec tourbillons / sillons masculine, classiquea discrets / forêts masculine, classiqueb sortes / mortes féminine, classiquec sifflements / ossements masculine, classiquea univers / déserts masculine, classiqueb entraînée / abandonnée féminine, classiquea foi / toi masculine, classiquea l’amour / jour masculine, classiqueb commence / immense féminine, classiquea rozier / alizier masculine, classiqueb jaunes / Faunes féminine, classiquec d’or / trésor masculine, classiquea clartés / récoltés masculine, classiqueb vendange / change féminine, classiquec raisin / voisin masculine, classiquea dépouillés / barbouillés masculine, classiqueb lie / l’oublie féminine, classiquec pâleur / douleur masculine, classiquea chagrins / refrains masculine, classiqueb tendresses / ivresses féminine, classiquec flétris / gris masculine, classiquea carmin / demain masculine, classiqueb haleine / Silène féminine, classiquec couleurs / pleurs masculine, classiquea obscurcis / soucis masculine, classiqueb t’accable / ineffaçable féminine, classiquec acéré / transfiguré masculine, classiquea reçus / déçus masculine, classiqueb pareilles / abeilles féminine, classiquec leçons / chansons masculine, classiquea amoureux / Langoureux masculine, classiqueb rose / prose féminine, classiquec parti / Averti masculine, classiquea voix / mois masculine, classiqueb arrive / grive féminine, classiquec rêts / forêts masculine, classiquea sansonnet / connaît masculine, classiqueb vignes / cygnes féminine, classiquec méchant / chant masculine, classiquea voleur / meilleur masculine, classiqueb brèche / flèche féminine, classiquec déliés / pieds masculine, classiquea fripon / jupon masculine, classiqueb belle / d’elle féminine, classiquec voisin / raisin masculine, classiquea l’étourdi / Engourdi masculine, classiqueb aime / lui-même féminine, classiquec subtils / fils masculine, classiquea guetté / gaîté masculine, classiqueb feuillage / sage féminine, classiquec plaisir / saisir masculine, classiquea liqueur / cœur masculine, classiqueb reste / funeste féminine, classiquea nus / ingénus masculine, classiqueb proscrite / marguerite féminine, classiquea d’amour / jour masculine, classiqueb blonde / monde féminine, classiquea trompeur / peur masculine, classiqueb route / redoute féminine, classiquea deuil / l’orgueil masculine, classiqueb passe / cuirasse féminine, classiquea pitié / amitié masculine, classiqueb envie / vie féminine, classiquea l’été / sérénité masculine, classiqueb automne / s’étonne féminine, classiquea encor / d’or masculine, classiquea raison / poison masculine, classiqueb divine / épine féminine, classiquea hier / fier masculine, classiqueb génie / Ironie féminine, classiquea chargés / voltigez masculine, classiqueb l’automne / monotone féminine, classiquec lutins / argentins masculine, classiquea follets / couplets masculine, classiqueb fume / brume féminine, classiquea joncs / donjons masculine, classiqueb bruyères / cimetières féminine, classiquec dispersés / dansez / trépassés masculine, classiquea années / fanées féminine, classiqueb moi / d’effroi masculine, classiquea foule / s’écroule féminine, classiqueb tenir / d’avenir masculine, classiquea êtes / fêtes féminine, classiqueb ornés / décharnés masculine, classiquea cortège / neige féminine, classiqueb mort / remords masculine, classiquec funestes / restes féminine, classiquea d’audace / l’espace féminine, classiqueb oublieux / yeux masculine, classiquec colombe / tombe féminine, classiquea peut-être / renaître féminine, classiqueb doux / vous masculine, classiquea revivre / s’enivre féminine, classiqueb chemins / lendemains masculine, classiquea ténèbres / funèbres féminine, classiqueb fuir / haïr masculine, non classiquea royaumes / fantômes / gnomes féminine, classiqueb passé / glacé / amassé masculine, classiquea descendre / cendre / entendre féminine, classiqueb rideaux / lambeaux / flambeaux masculine, classiquea nouvelles / belles / rappelles féminine, classiqueb velus / superflus / plus masculine, classiquea j’envie / vie féminine, classiqueb trompais / paix masculine, classiquea magie / léthargie féminine, classiqueb superflus / plus masculine, classiquea entendre / rendre féminine, classiqueb échos / repos masculine, classiquea éternelle féminine, classiqueb verts / divers / l’univers masculine, classiquec belle / éternelle féminine, classiqueb remords / s’endort / mort masculine, classiquec elle / éternelle féminine, classiquea rêve / enlève féminine, classiqueb désirs / souvenirs masculine, classiquea taisent / s’apaisent féminine, classiqueb soleil / sommeil masculine, classiquea l’aurore / éclore féminine, classiquec profonde / monde féminine, classiqued couleur / chaleur masculine, classiquee funèbres / ténèbres féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
542 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, PARIS, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1878· numérisation wikisource.org· Sources