Les symphonies, 1855· Livre deuxième
III. L’alpe vierge
À LA JUNGFRAU
I
Un esprit gardien‖ de toute puretéHabite les glaciers‖ et la neige éternelle.L’air qu’on respire autour‖ de ce faîte argentéRajeunit l’âme et jette‖ une lumière en elle.
Ô vierge ! cette nuit,‖ dans son fluide azur,Semble exprès pour mes yeux‖ dissiper tous tes voiles ;J’adore en sa blancheur‖ ton front chargé d’étoiles.En toi, jusqu’à ton nom,‖ tout est splendide et pur !
Le ciel seul boit ton souffle‖ à ta lèvre sacrée ;Ton sein veiné d’azur,‖ rougissant au réveil,Laisse à Dieu seul cueillir‖ sur sa neige empourpréeLes roses d’Orient‖ qu’y sème le soleil.
Toi seule entre les monts‖ as préservé ta faceDe l’affront qu’aux sommets‖ imprime un pied humain.Partout survient la fange‖ où se forme un chemin :Tu dois de rester pure‖ à tes remparts de glace.
Par eux tes flancs sacrés‖ conservent leur candeur.Le soir, lorsqu’à tes pieds‖ tous le pays est sombre,De l’azur infini‖ perçant la profondeur,Des sommets fréquentés‖ ton front domine l’ombre.
Toi-même as cependant‖ tes vallons ténébreux,Et tu tiens par ta base‖ aux régions impuresOù l’eau du ciel se trouble‖ à laver nos souillures,Où l’homme teint de sang‖ un sillon douloureux.
Mais au-dessus de tous,‖ belle vierge de neige,Attirant le premier‖ l’onde et les feux du ciel,Ton front chaste et hautain‖ garde le privilègeDe porter l’invisible‖ et l’immatériel.
Dieu pour trône, ici-bas‖ a pris ta blanche cime,Seul séjour assez pur‖ pour qu’il s’y daigne asseoir ;C’est lui, dans tes splendeurs,‖ qui m’apparaît ce soir,C’est sa voix que j’entends‖ sur ton glacier sublime.
II
Tu portes, ô mon âme !‖ un sommet tout pareil,Un sommet virginal‖ plus haut que tous nuages,Et qui toujours reflète‖ un peu du vrai soleil,Quand ta plaine assombrie‖ est en proie aux orages.
Tu n’as que trop, aussi,‖ d’infimes régions.Noirs marais dont chacun‖ cache une hydre rampante ;Chemins à tous venant‖ où la fange serpente,Et qu’en troupeaux impurs‖ foulent les passions.
Oui, ta vallée ouverte‖ est basse, humide, obscure,Ô cœur par les désirs,‖ par l’ennui fréquenté !Mais vous savez, mon Dieu,‖ si l’humaine souillureJusqu’au sacré sommet‖ a jamais remonté.
Parfois une vapeur‖ sort d’en bas et le cache :Je ne vois plus briller‖ sa neige à l’horizon ;Mais elle reste vierge,‖ ô divine raison !Ta splendeur reluira‖ sur ce glacier sans tache
Nul impur voyageur‖ du pied ne l’a terni.À l’homme inférieur‖ par moments invisibleÔ région sereine‖ où siège l’infini,Ta cime aux passions‖ demeure inaccessible !
C’est toujours l’Alpe vierge‖ au front éblouissant,Dont la chaste hauteur‖ ne peut être abaissée,Tabernacle où de Dieu‖ réside la pensée,Échelle de cristal‖ par où l’esprit descend.
Oui, j’ai gardé ta neige‖ en sa fierté suprême,Oui, ton faîte est debout !‖ je le dis humblement :Car j’en reviens toujours‖ indigné de moi-même,Quand mon cœur, de là-haut,‖ se mesure un moment.
Et j’offre à cet autel‖ splendide et vierge encoreMon culte et le tribut‖ de mes jours les meilleurs ;Sa beauté luit en moi,‖ mais elle vient d’ailleurs ;En l’adorant, c’est vous,‖ ô mon Dieu ! que j’adore.
En vous est la hauteur‖ de ce front radieux ;En vous est sa blancheur‖ où l’arc-en-ciel se joue :Dans l’homme seul est l’ombre,‖ en lui sont les bas lieux.À vous la neige, à moi‖ la poussière et la boue.
Si ce mont reste pur,‖ c’est que vous l’habitez :Toute virginité‖ n’est que votre présence.L’homme, s’il eût trouvé‖ ces cimes sans défense,Eût traîné là sa fange‖ et ses obscurités.
À l’abri de moi-même,‖ ô Père ! et de la foule,Garde donc l’Alpe vierge‖ où luit ton tribunal,Ce sommet de mon cœur‖ d’où ta grâce découle ;Renforce chaque nuit‖ son rempart glacial ;Pour qu’au-dessus, toujours,‖ des lieux sombres, immondes,Brille un degré du ciel‖ que je puis entrevoir,Et qu’aux feux de midi‖ ce divin réservoirM’abreuve tout entier‖ de ses fertiles ondes.
Versification
- Forme
- Quatrains
- Rimes
- 9(abab) 9(abba) 1(ababcddc)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 18 quatrains, 1 huitain
- Mots à la rime
- a pureté / argenté masculine, classiqueb éternelle / elle féminine, classiquea azur / pur masculine, classiqueb voiles / d’étoiles féminine, classiquea sacrée / empourprée féminine, classiqueb réveil / soleil masculine, classiquea face / glace féminine, classiqueb humain / chemin masculine, classiquea candeur / profondeur masculine, classiqueb sombre / l’ombre féminine, classiquea ténébreux / douloureux masculine, classiqueb impures / souillures féminine, classiquea neige / privilège féminine, classiqueb ciel / l’immatériel masculine, classiquea cime / sublime féminine, classiqueb asseoir / soir masculine, classiquea pareil / soleil masculine, classiqueb nuages / orages féminine, classiquea régions / passions masculine, classiqueb rampante / serpente féminine, classiquea obscure / souillure féminine, classiqueb fréquenté / remonté masculine, classiquea cache / tache féminine, classiqueb l’horizon / raison masculine, classiquea terni / l’infini masculine, classiqueb invisible / inaccessible féminine, classiquea éblouissant / descend masculine, classiqueb abaissée / pensée féminine, classiquea suprême / moi-même féminine, classiqueb humblement / moment masculine, classiquea encore / j’adore féminine, classiqueb meilleurs / d’ailleurs masculine, classiquea radieux / lieux masculine, classiqueb joue / boue féminine, classiquea l’habitez / obscurités masculine, classiqueb présence / défense féminine, classiquea foule / découle féminine, classiqueb tribunal / glacial masculine, classiquec immondes / ondes féminine, classiqued entrevoir / réservoir masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.8· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
80 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, PARIS, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1878· numérisation wikisource.org· Sources