Les symphonies, 1855· Livre troisième
VI. Les taureaux
À MON AMI CASIMIR FOURNIER
Sur les âpres sentiers‖ du coteau basaltique,J’entends crier le char‖ de la Cérès antique.Les blés étant semés,‖ avant la fin du jourIl ramène au hameau‖ les outils du labour.
Sur le timon de frêne,‖ un jeune bouvier celte.L’aiguillon à la main,‖ se dresse fier et svelte,Dirigeant de sa voix,‖ qu’il adoucit encor,Ses taureaux accouplés‖ comme au temps de Nestor.
Dans les plis de leur cou‖ le poil frémit et fume ;Les voilà dans la cour,‖ le poitrail blanc d’écume.Le maître, alors, paraît‖ lui-même, et de sa mainLeur enlève le joug‖ qu’ils reprendront demain ;
Et sur leurs fronts touffus‖ pour effacer l’empreinte,Un enfant les caresse‖ et les frappe sans crainte.Sous sa verge d’osier‖ je me plais à les voir,Dociles et joyeux,‖ marcher vers l’abreuvoir,
Puis, libres et gardant‖ un calme qui m’étonne,Brouter avec lenteur‖ l’herbe rare d’automne.Alors au bord du pré‖ je m’arrête, et souvent,Jaloux de ce repos,‖ je leur parle en rêvant :
Salut ! ô vieux amis,‖ vieux nourriciers de l’homme,Qui depuis six mille ans‖ creusez votre sillon,Et subissez en paix‖ le joug et l’aiguillon !Des noms les plus sacrés‖ il faut que je vous nomme.
Géants, à qui suffit‖ un peu d’herbe et de fleurs,Qu’à la main d’un enfant‖ un grain de sel amorce,J’adore en vous voyant,‖ ô vieux souffre-douleurs !Deux attributs divins,‖ la douceur dans la force.
Si vous sentiez l’orgueil,‖ si, las de nos mépris,Dans les champs du labour‖ transformés en arènes,Vous tourniez contre nous‖ vos armes souveraines,Les bouviers et les chars‖ voleraient en débris.
Mais soumis à la main‖ qui frappe et qui récolte,Comme si vous aviez‖ quelque lointain espoir,Vous tracez devant nous‖ le sentier du devoir,Et vous obéissez‖ quand l’homme se révolte.
Laissez-moi donc flatter‖ votre rude poitrail ;Je vous aime entre tous,‖ ouvriers des vieux âges :Votre exemple est offert‖ aux plus forts, aux plus sages ;Soyez bénis, taureaux,‖ symbole du travail.
Pour m’instruire avec vous‖ j’ai quitté les retraites,Les bois qui me parlaient,‖ animés par les vents ;C’est vers vous que me guide,‖ entre tous les vivants,L’esprit qui me choisit‖ mes amitiés secrètes.
Vos pieds noirs et cambrés‖ sont durs comme l’airain ;J’aime en un droit sillon‖ leur pesanteur sacrée.La force m’apparaît,‖ une force qui crée,Devant vos larges fronts‖ à l’air morne et serein.
Qu’un autre soit jaloux‖ du coursier ou de l’aigle !Je vois d’aussi près qu’eux‖ l’inaccessible azur,Quand près de mes taureaux,‖ je marche d’un pied sûr,Entre le bois de hêtre‖ et la moisson de seigle.
Du pas lourd des grands bœufs,‖ du bruit sourd des forêts,J’écoute avec amour‖ la lenteur cadencée ;C’est ainsi que je sens,‖ dans mes instincts secrets,Cheminer vers le but‖ mes vers et ma pensée.
J’aime la majesté‖ de votre doux sommeil,Quand la splendeur du soir,‖ dorant votre poil sombre,Sur les prés rougissants‖ où s’allonge votre ombre,Semble aux cornes d’ébène‖ attacher un soleil.
Vers l’astre qui descend,‖ tournant un front superbe,Couchés en demi-cercle‖ et fermant vos grands yeux,Tandis que l’enfant joue‖ entre vos pieds dans l’herbe,Vous ruminez en paix,‖ semblables à des dieux !
Vous êtes, comme ils sont,‖ patients et terribles,Bienfaisants, comme ils sont‖ pour nous, ingrats mortels !Et le sage Orient‖ vous dressa des autels,L’Orient, qui voyait‖ vos vertus invisibles !
Mais l’esprit de nos jours,‖ sombre ennemi du beau,Et dont l’étroit savoir‖ insulte à la nature,De sa difformité,‖ posant partout le sceau,A corrompu ta race,‖ ô noble créature !
Dans ces monstres épais‖ qu’il te donne pour fils,Je cherche, hélas ! en vain,‖ ta fierté disparue.Lui déjà, dans son rêve,‖ ô vieux roi de Memphis,Il t’arrache aux honneurs‖ de l’antique charrue !
Entends, au bout des prés,‖ cet affreux sifflement :C’est ton rival qui passe,‖ et le monde l’acclame.Doux et noble ouvrier,‖ place au vil instrument ;Place au corps monstrueux‖ qui vient détrôner l’âme.
Que l’esprit désormais‖ passe dans le métal !Mais en donnant au fer‖ la vitesse et la vie,Ô pâle humanité,‖ subis l’arrêt fatal :À l’œuvre de tes mains‖ tu seras asservie !
Accepte un joug plus dur‖ que celui des taureaux ;Plus de soleil, d’air pur‖ et d’horizons sans bornes ;Va pleurer longuement,‖ dans les ateliers mornes,Ce travail libre et fier‖ qui faisait les héros !
Moi, tant qu’il restera‖ quelque Celte aux mains rudes,Du taureau de labour‖ gardant le sang bien pur,J’irai pour adorer,‖ dans son chalet obscur,L’antique liberté,‖ fille des solitudes.
Disciple et confident‖ des êtres dédaignés,Je suivrai les troupeaux‖ sur les sommets bleuâtres ;Là, docile aux accords‖ par les bois enseignés,Je veux goûter aussi‖ la sagesse des pâtres.
Là, d’un siècle énervé,‖ je ressens moins le mal,Je me crois un moment‖ affranchi de ses chaînes.Quand j’écoute, en mon rêve‖ enivré d’idéal,Mugir les grands taureaux‖ à l’ombre des grands chênes.
Versification
- Forme
- 25 quatrains (strophes variées)
- Rimes
- 5(aabb) 11(abba) 9(abab)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 25 quatrains
- Mots à la rime
- a basaltique / antique féminine, classiqueb jour / labour masculine, classiquea celte / svelte féminine, classiqueb encor / Nestor masculine, classiquea fume / d’écume féminine, classiqueb main / demain masculine, classiquea l’empreinte / crainte féminine, classiqueb voir / l’abreuvoir masculine, classiquea m’étonne / d’automne féminine, classiqueb souvent / rêvant masculine, classiquea l’homme / nomme féminine, classiqueb sillon / l’aiguillon masculine, classiquea fleurs / souffre-douleurs masculine, classiqueb amorce / force féminine, classiquea mépris / débris masculine, classiqueb arènes / souveraines féminine, classiquea récolte / révolte féminine, classiqueb espoir / devoir masculine, classiquea poitrail / travail masculine, classiqueb âges / sages féminine, classiquea retraites / secrètes féminine, classiqueb vents / vivants masculine, classiquea l’airain / serein masculine, classiqueb sacrée / crée féminine, classiquea l’aigle / seigle féminine, classiqueb azur / sûr masculine, classiquea forêts / secrets masculine, classiqueb cadencée / pensée féminine, classiquea sommeil / soleil masculine, classiqueb sombre / ombre féminine, classiquea superbe / l’herbe féminine, classiqueb yeux / dieux masculine, classiquea terribles / invisibles féminine, classiqueb mortels / autels masculine, classiquea beau / sceau masculine, classiqueb nature / créature féminine, classiquea fils / Memphis masculine, classiqueb disparue / charrue féminine, classiquea sifflement / instrument masculine, classiqueb l’acclame / l’âme féminine, classiquea métal / fatal masculine, classiqueb vie / asservie féminine, classiquea taureaux / héros masculine, classiqueb bornes / mornes féminine, classiquea rudes / solitudes féminine, classiqueb pur / obscur masculine, classiquea dédaignés / enseignés masculine, classiqueb bleuâtres / pâtres féminine, classiquea mal / d’idéal masculine, classiqueb chaînes / chênes féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
100 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, PARIS, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1878· numérisation wikisource.org· Sources