Les symphonies, 1855· Livre troisième
VII. Une voix dans l’herbe
Voix des torrents, des mers,‖ dominant toute voix,Pins au large murmure.Vous ne dites pas tout,‖ grandes eaux et grands bois,Ce que sent la nature.
Vous n’exhalez pas seuls,‖ ô vastes instruments,Ses accords gais ou mornes,Vous ne faites pas seuls,‖ en vos gémissements,Parler l’être sans bornes.
Vous ne dites pas seuls‖ les mots révélateursD’un invisible monde ;L’âme éclate à travers‖ de plus humbles chanteurs,Une âme aussi profonde !
Le filet d’eau caché‖ sous l’herbe, le buisson,La touffe de bruyère,L’épi, le brin de mousse,‖ ont aussi leur chanson,Ont aussi leur prière.
Bruit de la goutte d’eau‖ monotone et plaintif,Cri des feuilles froissées,Où, seul, trouve un accent‖ le poëte attentifAux choses délaissées,
Murmure inaperçu‖ du brin d’herbe odorantQui tremble à ma fenêtre,Tu sors, comme les voix‖ du chêne et du torrentDes entrailles de l’être !
Tu parles d’infini,‖ comme sur les sommetsL’orgue des bois immenses,Qui commencent aussi,‖ sans l’achever jamais,L’accord que tu commences.
Ainsi vous, cœurs perdus‖ dans l’ombre et dans l’oubli,Cœurs muets pour la foule.Filet d’eau sous la pierre‖ ou l’herbe enseveli,Brin de mousse qu’on foule ;
L’harmonie est en vous,‖ l’accord triste ou joyeux !Et qui bien vous écoute,Distingue avec amour‖ le flot mystérieuxQui filtre goutte à goutte.
Ce soupir contenu‖ qui s’exhale à regretN’en est pas moins sublime ;C’est un monde profond‖ autant qu’il est secret,Que ce murmure exprime.
Mais pour l’entendre, il faut,‖ vers l’humble voix penché,Dans un lieu solitaire,Comme vers le ruisseau‖ sous ces gazons caché,S’arrêter et se taire.
Or, le sage écoutant,‖ loin du monde moqueur,Dieu dans la moindre brise,Saisit pour son clavier‖ et garde dans son cœurTous ces bruits qu’on méprise ;
Car tous, là-haut, soupirs‖ exhalés, sans témoin,Du brin d’herbe ou du hêtre,Pour l’éternel concert,‖ avec le même soin,Sont notés par le maître !
Versification
- Forme
- 13 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 13(abab)
- Mètre
- Hexasyllabes et alexandrins (26 de 6, 26 de 12)· profil 6, 6+6
- Strophes
- 13 quatrains
- Mots à la rime
- a voix / bois masculine, classiqueb murmure / nature féminine, classiquea instruments / gémissements masculine, classiqueb mornes / bornes féminine, classiquea révélateurs / chanteurs masculine, classiqueb monde / profonde féminine, classiquea buisson / chanson masculine, classiqueb bruyère / prière féminine, classiquea plaintif / attentif masculine, classiqueb froissées / délaissées féminine, classiquea odorant / torrent masculine, classiqueb fenêtre / l’être féminine, classiquea sommets / jamais masculine, classiqueb immenses / commences féminine, classiquea l’oubli / enseveli masculine, classiqueb foule féminine, classiquea joyeux / mystérieux masculine, classiqueb écoute / goutte féminine, classiquea regret / secret masculine, classiqueb sublime / exprime féminine, classiquea penché / caché masculine, classiqueb solitaire / taire féminine, classiquea moqueur / cœur masculine, classiqueb brise / méprise féminine, classiquea témoin / soin masculine, classiqueb hêtre / maître féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.9· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
52 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, PARIS, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1878· numérisation wikisource.org· Sources