Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les symphonies, 1855· Livre troisième

XI. Symphonie alpestre

Victor de Laprade· strophes variées, vers de 12, 7 et 8 syllabes, 530 vers

À LAMARTINE

Chœur des alpes

Vois ces vierges, là-haut,‖ plus blanches que les cygnes,Assises dans l’azur‖ sur les gradins des cieux !Viens ! nous invitons l’âme‖ à des fêtes insignes,Nous, les Alpes, veillant‖ entre l’homme et les dieux.

Des amants indiscrets‖ l’abîme nous protège ;Notre front n’a rougi‖ qu’aux baisers du soleil,Et les rosiers du soir‖ sur notre sein de neigeRépandent seuls l’ardeur‖ de l’ambre et du vermeil.

Nos flancs ont retenu‖ leur première ceinture ;Nul œil n’en profana‖ les mystiques attraits ;Là, sous l’épais rideau‖ des grands bois sans culture,Le cœur seul est admis‖ à goûter nos secrets.

Nous laissons sur nos pieds‖ verdoyants de prairiesSe jouer les pasteurs‖ et croître les troupeaux ;Viens, nous t’y verserons‖ le lait des vacheriesSur nos tapis de fleurs‖ argentés de ruisseaux.

Notre souffle y répand‖ toute vie, et nous sommesLe réservoir sacré‖ de toutes les vigueurs ;Nous gardons purs le sang‖ des taureaux et des hommes ;Chez nous est le remède‖ à tes vaines langueurs.

Pour qu’il reste ici-bas‖ une place au mystère,Nous cachons nos déserts‖ avec un soin jaloux.Nos bases de granit‖ sont les reins de la terre,Et ce vieux continent‖ s’étaye encor sur nous.

L’Europe, où grandit l’âme,‖ à nos urnes s’abreuve ;Nous portons notre sève‖ aux Celtes, aux Germains.Chaque peuple, à nos pieds,‖ reçoit de nous son fleuveEt le bois des vaisseaux‖ façonné de nos mains.

En vain l’Himalaya‖ mit le vieux Gange au monde,Et vit les fils du ciel‖ descendre et s’y baigner :Les hommes et les dieux‖ qui sont nés de notre ondeSont forts entre les forts‖ et seuls doivent régner.

Nous avons donné l’âme‖ à des races guerrièresQue nous berçons encor‖ sous les chênes gaulois ;Nous sommes les autels‖ d’où montent leurs prières ;Nous sommes les remparts‖ de leurs antiques lois.

Chez nos rudes pasteurs,‖ nourris d’orge et de seigle,Naquit la liberté,‖ cet enfant des hauts lieux ;Et c’est là, dans le nid‖ du chamois et de l’aigle,Qu’elle viendra mourir‖ quand vous serez trop vieux.

Si vos lâches cités‖ l’accusent de leurs fautes,Sous notre dernier chêne‖ elle aura son autel ;Car nous resterons, nous,‖ dont les dieux sont les hôtes,Fières d’avoir tendu‖ l’arc de Guillaume Tell.

Toi donc, puisqu’il te faut‖ un sol chaste, un air libre,Viens et fuis les bas lieux‖ et leur souffle grossier ;Si ton corps amolli‖ veut retremper sa fibre,Viens le frotter de neige‖ au sommet du glacier.

Viens réveiller ton âme‖ aux sources éternelles,Toi, somnolent rêveur‖ par la ville engourdi !L’Alpe, fille du ciel,‖ de ses blanches mamellesVerse un lait généreux‖ qui fait le cœur hardi.

Viens ! si tu veux monter‖ au niveau de ton rêveEt gravir l’idéal‖ par son échelle d’or ;Nous prenons dans nos mains‖ l’âme qui se soulève,Et l’emportons vers lui‖ d’un invincible essor.

De nos premiers parvis,‖ tout roses de bruyères,Monte aux créneaux d’argent‖ perdus dans le ciel bleu.C’est là, de nos fronts purs,‖ que l’aigle et la prièreS’élancent dans leur vol‖ vers le soleil et Dieu.

Sur nos mille degrés‖ qui mènent à son trôneFleurissent les moissons‖ dont ton âme a besoin ;Recueille, en y passant,‖ le fruit de chaque zone,La vertu qu’il te faut‖ pour atteindre plus loin.

D’abord nous donnerons‖ la force à tes pieds frêles,Puis le calme à ton cœur‖ plein de trouble et de fiel ;Puis à ton âme enfin‖ tu sentiras des ailes,Et l’aigle dépassé‖ te cédera le ciel.

Là tu respireras‖ l’éther incorruptibleOù germe toute chose,‖ où s’allume le jour,Et, par delà ce monde‖ et l’univers visible,Tes haines s’éteindront‖ dans un immense amour.

I

Frantz

Salut ! ô noirs sapins‖ que les glaciers défendent !Temple contre l’homme abrité,Asile des vaincus,‖ mes douleurs te demandentTa sauvage hospitalité.

Ici je n’entends plus‖ gronder comme une injureLa voix des cités que je hais ;Si je puis respirer‖ ton silence, ô nature,Je serai guéri pour jamais !

Je suis venu croyant‖ à ta verte jeunesse,À l’éternité du désert,T’apportant, pour qu’un jour‖ leur empire y renaisse,Mes dieux dont le culte se perd.

J’ai cru que la forêt,‖ m’abritant sous sa robe,Régnait en paix sur tes hauteurs…Mais voilà que j’entends,‖ sur ces confins du globe,Crier les outils destructeurs !

Les sapins

Oui, les bois gémissants‖ sont pleins de noirs présages ;Un monde qui t’est cher‖ avec nous disparaît.Viens donc ! Recueille encor‖ les leçons des vieux âgesDans les derniers soupirs‖ de la sainte forêt !

Elle meurt ! Nos remparts‖ de rochers et de neige,Rien n’arrête un seul jour‖ ce siècle audacieux ;Les chênes sont tombés‖ sous un fer sacrilège,Le même dont il frappe‖ et les rois et les dieux.

C’est notre tour, à nous,‖ de combler les abîmes !Souillant sa chevelure‖ aux fanges du torrent,Le sapin qui trônait,‖ voix des Alpes sublimes.Croule avec les débris‖ de tout ce qui fut grand.

Les sévères chansons‖ avec nous sont bannies !Hâte-toi, si ton cœur,‖ disciple des hauts lieuxVeut savourer encor‖ les grandes harmoniesDont la terre a nourri‖ l’âme de tes aïeux !

Frantz

Me voici ! Du désert‖ je ne veux plus descendre :Plus de pacte avec les humains !Mes pieds de leurs foyers‖ ont secoué la cendreEt la poudre de leurs chemins.

Les dieux, la liberté,‖ seuls biens d’une âme forte.Sont nés chez vous sur les sommets ;Ils y viennent mourir‖ et je vous les rapporte :La terre y renonce à jamais.

Chez vous, en plein soleil,‖ sur ce lit de bruyèreOù nos amours avaient dormi,Nous trouverons là-haut‖ une mort libre et fière,Loin des yeux d’un monde ennemi.

Mais avant de tomber‖ avec tout ce que j’aime,Avant de brûler mon drapeau,Je veux lancer encor‖ un dernier anathème,Sur les hommes, ce vil troupeau !

Les torrents

Prêtant ses fureurs à ta haine,Le torrent se gonfle à ta voix ;Il court en grondant vers la plaine,Par la cime où furent les bois.Tremblez, humains, stupide engeance !C’est nous qui sommes la vengeanceDes monts dépouillés jusqu’aux os.Vos désirs, qui lui font injure,Ont forcé la sainte natureÀ déchaîner les grandes eaux.

La trombe éclate, et sur la penteQu’abritaient les chênes divins,Vos champs où la vigne serpenteSont emportés dans les ravins.Le sol, œuvre de mille années,Les chaumières déracinées,Les sapins croulant des hauteurs,La glèbe arrachée aux collinesVont enfouir sous les ruinesLa cité des profanateurs.

Aide, ô foudre, à notre colère !Frappe aussi le glacier d’azur !Car l’homme, aujourd’hui, ne tolèreRien de sublime et rien de pur.La neige est trop blanche et trop belle ;Qu’un limon vil fonde avec ellePour grossir nos flots irrités !Allons, roulant ce noir mélange,Noyer dans une mer de fangeVotre orgueil et vos lâchetés.

Frantz

Moi, je veux que le cri‖ de mon âpre justiceÉgale ces rugissements ;Afin que l’âme aussi‖ gronde et vous avertisseJusqu’à l’heure des châtiments.

Vous savez s’il jaillit‖ de quelque lâche envie,L’anathème que j’ai lancé ;Leurs coups ne sont pour rien‖ dans le deuil de ma vie ;Je ne suis pas leur offensé.

Mais je maudis en eux‖ leur propre servitude,L’orgueil qui leur cache leurs fers,Leur main cupide osant,‖ jusqu’en ma solitude,Dépouiller les dieux que je sers.

Je les hais de l’amour‖ que j’ai pour la nature,Les vieux droits et la liberté.Je puis mêler sans honte‖ à votre saint murmureLa voix de l’honneur irrité.

Je sais bien qu’à leur souffle‖ il est aisé d’éteindreEt ma flamme et ces vains discours ;Mais, ô volcans ! ô flots‖ qui les forcez à craindre,Sur eux vous gronderez toujours.

Portez, fléaux vengeurs,‖ dans vos feux, dans votre onde.Portez, à ce siècle odieux,La menace qui sort‖ des entrailles d’un mondeD’où l’homme osa chasser les dieux.

Ranz des vaches

Voici les beaux jours, alerte !L’herbe est verte.La montagne nous attend ;Les troupeaux couvrent les routes ;Venez toutes,Mes vaches que j’aime tant !

Par vos noms je vous appelle ;La plus belle,Fauve et blanche au brun naseau,Tend son cou pour que j’y metteSa clochette ;C’est la reine du troupeau.

Elle marche la première,Et derrière.Bondissant vers l’abreuvoir,Vont, sans cloches argentines,Les mutines,Celles dont le poil est noir.

Mais du cornet de vos pâtres,Mes folâtres,Vous aimez toujours les sons ;Et sur le versant rapide,Je vous guideAvec mes seules chansons.

L’oiseau gris de nos bruyèresFamilièresVole, et sans s’effaroucher,Joyeux de notre venue,Bien connue,Sur vos fronts veut se percher.

Qu’on est bien sous le mélèze,Bien à l’aisePour traire et battre son lait,En sifflant dès que l’aurorePasse et doreLe toit noir du vieux chalet !

Hier, J’ai vu seul et l’air sombre,Cherchant l’ombre,Descendre un jeune étranger :Quel ennui dans la montagneL’accompagne ?J’y sens mon cœur si léger !

Oh ! comme la vie est douceSur la mousse,À l’ombre des grands taillis,Sous le chêne ou sous le trembleOù s’assembleLe groupe des armaillis !

Qu’il fait bon, sous les arcadesDes cascades,Voir, au refrain de nos chants,Briller, sur l’eau transparente,L’amaranteEt l’or des soleils couchants !

L’écho du long précipiceM’est propice ;Le signal de mon cornet,Sans y réveiller personne.Y résonne,Et Mina le reconnaît ;

Mina folle et toute en joieQu’on l’envoieRamasser de grand matinLes fraises, dans ses corbeilles.Moins vermeillesQue sa bouche au ris mutin.

Voici les beaux jours, alerte !L’herbe est verte,La montagne nous attend ;Les troupeaux couvrent les routes ;Venez toutes,Mes vaches que j’aime tant !

II

Les fleurs du désert

Les Alpes nous gardent encore,Sur quelques sommets préservés,Des jardins que le monde ignore,Et que Dieu seul a cultivés.

Là, nos fleurs vivent dans la joieD’un parfum qui reste inconnu ;Mais, s’il faut qu’un homme nous voie,Poëte, sois le bienvenu !

L’orgueil, dont tu connais l’empire,T’avait dit peut-être : À quoi sertLa fleur que pas un ne respire,Et qui sèche au fond du désert ?

Eh bien, à l’auguste nature,Quand elle compte son trésor,Le bouquet de fleurs sans cultureEst plus cher que la mine d’or.

Nous sommes les beautés secrètesDont la terre, aux jours de bonheur,Se pare en ses chastes retraitesPour s’offrir aux yeux du Seigneur.

Dieu voit la pervenche sourireÀ l’ombre du rocher natal,Pareil aux yeux bleus qu’on admireVoilés du bandeau virginal.

Dans son ravin, seule et paisible,La fleur n’y connaît pas l’ennui ;Car le jardinier invisibleNous cultive au désert pour lui.

Il nous aime, il nous connaît toutes.Or, malgré son amour jaloux,Il cède aux humains quelques gouttesDu baume qu’il prépare en nous.

S’il cache au désert ses corbeilles,S’il a fait si haut son jardin,

Il permet à quelques abeillesDe boire aux fleurs de notre Éden.

Tout âme, aspirant à les suivre,Goûte, avec leur miel merveilleux,Un parfum qui l’excite à vivrePour atteindre aussi les hauts lieux.

Frantz

Chastes fleurs du désert‖ dont l’haleine est si douce,Près de vous je respire‖ un calme inattendu.L’orage qui grondait‖ en mon cœur éperduSe dissipe en touchant‖ la bruyère et la mousse.

Jusqu’à vous n’atteint pas‖ le bruit de la cité,Et sa noire vapeur‖ rampe, au loin, dans les plaines ;Vos soleils ont chassé‖ toutes mes ombres vaines ;Et convié mon âme‖ à la sérénité.

Je m’enivre d’oubli,‖ de repos, de silence ;Je ne sais plus s’il est‖ des cœurs vils, des tyrans ;Et le mol éventail‖ que le zéphir balanceM’endort sur le velours‖ des gazons odorants.

Les lacs des montagnes

Monte encore, et sur les faîtesCherche, à l’orient vermeil,Des voluptés plus parfaitesQue l’oubli dans le sommeil.Ton âme, en nos flots trempée,Comme l’acier de l’épée,Doit flamboyer au soleil.

L’argent de ma zone blancheEncadre mon bleu miroir ;Le ciel est proche et se pencheSur l’eau sans plis pour s’y voir.Mon sein, des chastes fontainesQui vont jaillir dans vos plaines,Est le profond réservoir.

Déjà ton pied qui s’allègeA dépassé les grands bois ;Viens vers la coupe de neige,Où s’abreuvent les chamois ;Jamais une main grossière,Jamais l’homme et sa poussièreN’ont souillé l’onde où tu bois.

Viens t’y plonger ! et, peut-être,Toi qui rêves liberté,Des vertus qui la font naître,Par nous tu seras doté.Notre eau d’azur et de glacePrête à tous ceux qu’elle enlaceSa force et sa pureté.

Frantz

C’est toi que je demande‖ à la lumière, aux ondes,Toi qu’enferme la terre‖ en ses reins de granit.Toi que je veux puiser‖ à ces roches fécondesD’où jaillit le grand fleuve,‖ où l’aigle a fait son nid.

Toi qui meus l’univers‖ en ta base immobile,Ô force ; ô bien suprême,‖ ô mère des vertus !Viens rapporter le calme‖ en mes flancs abattus :L’homme reste agité‖ quand son cœur est débile.

Ce repos que j’invoque,‖ il n’appartient qu’aux forts ;Eux seuls auront connu‖ cette paix souveraineQui n’est point le sommeil,‖ la torpeur où je dors ;Eux seuls sont à jamais‖ sans colère et sans haine.

Ici je sens mon âme‖ et mon corps raffermis ;J’aspire à pleins poumons‖ la vie universelle ;Un soleil créateur‖ sur tout mon corps ruisselle.Et, mieux prêt au combat,‖ je n’ai plus d’ennemis.

Ici, la nature ouvre‖ à mon nouveau courageUn monde à conquérir‖ sans y causer de pleursJ’y suis fier d’arracher‖ les cristaux et les fleursÀ ces sommets abrupts‖ défendus par l’orage.

J’y sens, à chaque essor‖ vers l’horizon vermeil,À chaque halte au bout‖ d’une cime élancée,J’y sens la passion‖ qui cède à la penséeComme un feu plus grossier‖ éteint par le soleil.

Les chamois

Si tu veux briser tes chaînes,Fuis au delà des grands chênes ;L’homme est encor trop près d’eux.Prends, pour éviter ses pièges,Dans les rochers et les neiges,Prends nos sentiers hasardeux.

Le chamois à barbe blancheAu-dessus de l’avalancheMonte avec son pied de fer ;Le vieux chamois solitaire,Le seul des fils de la terreQui soit resté libre et fier !

S’il te faut gras pâturage,Lit de fleurs et tiède ombrage,Retourne avec les troupeaux ;Fuis ces rocs où le pied saigne ;L’amant des hauteurs dédaigneLa richesse et le repos !

Jamais, au prix d’une chaîne.Je n’ai dans la tourbe humaineAccepté l’herbe ou le pain.La liberté seule est douce ;Avec elle un peu de moussePrise au tronc d’un vieux sapin.

Sous un joug, fût-il de soie,Mon cou jamais ne se ploieComme celui du chevreuil ;Et jamais une caresseN’éteint, quand mon front se dresse,Le feu sombre de mon œil.

Le chamois noble et sauvage,Vivant au nid de l’orage,Mourra fidèle aux sommets.Le chasseur qui suit ma tracePeut exterminer ma race…Mais l’apprivoiser, jamais.

Courage, enfants de l’aurore !Bravons l’homme un jour encore,Demain nous serons sauvés ;Son pied chancelle à mesureQu’il trouve une arme plus sûre,Et ses reins sont énervés ;

Il a perdu toute haleineDans l’air épais de la plaine ;Tous ses enfants naissent vieux,Et l’âme, dans leurs corps frêles,N’a plus d’essor et plus d’ailesPour monter si près des cieux.

Mais, sur sa cime éternelle,Toujours l’Alpe maternelleVerra bondir d’un pied sûr,Fier de sa robuste adresse,Le noir chamois, qui se dresseEntre la neige et l’azur.

III

Le glacier

Il est sur l’Alpe immense,‖ il est un froid empireOù plus rien ne végète,‖ où la nature expire,Et dont nulle saison‖ de joie ou de douleurNe change au gré des jours‖ l’immobile couleur.Là nul être vivant‖ n’a laissé de vestige,Et le sang le plus chaud‖ dans les veines se fige.Lorsqu’à ces blancs sommets‖ l’âme atteint dans son vol,Le feu des passions‖ meurt en louchant le sol ;Car sur cette hauteur‖ lumineuse et glacéeRien ne peut habiter,‖ si ce n’est la pensée.Délivré de ton cœur‖ et de tes sens épais,Là ton esprit plus pur‖ aura trouvé sa paix.Va donc ! pour embrasser‖ cette vierge sans tache,Monte à travers la brume‖ où sa tête se cache,Tu verras, de là-haut,‖ s’élargir l’horizonDans la sérénité‖ de l’auguste raison,En ton âme, ô poëte,‖ aura su faire en elleLe calme et la clarté‖ de ma neige éternelle.

Frantz

Ici le jour rayonne,‖ égal, tranquille et pur,Sur la vie et les choses,Et je vois du même œil,‖ du haut de mon azur,Les cyprès et les roses.

Je promène au hasard‖ un œil indifférentSur cette foule humaine,Et regarde couler‖ le fleuve et le torrentSans amour et sans haine.

Ici, tout vain regret‖ s’est éteint dans mon cœur ;J’y pourrais voir paraîtreMon siècle tout entier‖ sans éprouver d’horreur,Ni de mépris peut être.

Sur ces hauteurs de l’âme,‖ établi sans retour,Loin des lieux où l’on pleure,J’y sens flotter, avec‖ un impassible amour,L’infini qui m’effleure.

Montons enveloppé‖ dans notre austère orgueil,Et si la foudre gronde,Là, nous aurons du moins‖ soustrait notre cercueilÀ la pitié du monde.

La cloche de l’hospice

Voyageur errant,La nuit te surprend,L’avalanche est proche.Entends-tu, dans l’air,Vibrer un son clair ?Entends-tu la cloche ?

Pour si haut volerEt pour t’appelerPar des sons fidèles,Notre lourd métalDans le feu natalA trouvé des ailes.

Le fondeur pieux,Qui fit pour les cieuxLa cloche aumônière,Au bronze écumantMêla saintementL’or de sa prière.

Et l’oiseau d’airain,Cher au pèlerinQui sur lui se règle.S’est venu percherAu bout du clocher,Plus haut qu’un nid d’aigle.

Or, toutes les foisQu’on entend sa voixTinter à l’oreille,La nuit ou le jour,C’est l’ardent amourQui frappe et l’éveille.

Il dit : qu’au désertUn cœur reste ouvert,Un toit qui protège ;Qu’en des lampes d’orUn feu brûle encorÀ travers la neige !

Frantz

Qui m’a parlé plus haut‖ que le glacier géant ?Est-ce une voix des hommes ?Vertu, qui fais ici‖ subsister leur néant,Il faut que tu te nommes !

Chœur des hospitaliers

Il est un feu dans l’âme‖ et plus pur et plus chaud,Éclairant mieux pour elle‖ un horizon sans borne ;Il est une vertu‖ qui la porte plus hautQue ton orgueil vantant‖ sa sérénité morne.Près de la sphère ardente‖ où l’amour nous conduit,L’astre de ta raison‖ est froid comme la nuit.

Tu ne la connus pas,‖ en ta vie infertile,Cette clarté plus chaude‖ et pourtant plus subtile.Cette flamme étrangère‖ aux cœurs où tu frappais !Tes amours ont vécu‖ dans les pleurs, dans les chaînes ;Tous sont morts au milieu‖ des mépris ou des haines…Le nôtre est immortel‖ et nous consume en paix !

Un perfide sommeil‖ t’a surpris sur la neigeEt va livrer ton cœur‖ au néant qui t’assiège.Sur sa froide raison‖ malheur à qui s’endort !Ne tiens pas pour sagesse‖ et vrai repos de l’âme

Ton impassible orgueil,‖ cette lueur sans flamme ;La pâle indifférence‖ est la sœur de la mort.Mais va ! sous ta froideur‖ qui n’est rien qu’un mensonge,Un souci noble et pur‖ à ton insu te ronge ;Un amour doit renaître‖ en ton cœur agité :Celui par qui notre âme,‖ en son printemps vivace,Se couvre encor de fleurs‖ dans ces déserts de glace…Viens l’apprendre avec nous :‖ son nom est charité !

Viens ! tu n’auras de paix‖ que dans le sacrifice ;Goûte au moins les douceurs‖ de ton amer caliceL’homme, tu le sais bien,‖ n’excelle qu’à souffrir ;Mais il peut de ses maux‖ faire sa joie intime,Si du prix de son sang‖ il sauve une victime.Tu serais épargné‖ si tu voulais t’offrir,

Si tu voulais monter‖ sur la hauteur sereineOù s’éclipsent les sens,‖ où l’âme est souveraine,Non pour fouler aux pieds‖ tes souvenirs d’avril,Non pour t’ensevelir‖ sous la neige qui tombeEt prendre ton orgueil‖ pour chevet de ta tombe…Mais pour rester debout‖ au poste du péril.

Nous n’avons pas si haut‖ porté notre demeurePour y rêver sans vivre‖ et devancer notre heure,Et pour nous adorer‖ dans notre oisif orgueil ;Mais, comme l’aigle aux cieux‖ planant ivre de joie,Notre amour y vola‖ pour découvrir sa proieEt l’embrasser au loin‖ d’un plus large coup d’œil.

L’âme qui sait atteindre‖ à la cime où nous sommesS’y rapproche de Dieu‖ sans s’éloigner des hommes ;Elle est là pour descendre‖ et monter tour à tour,Et, des sommets parés‖ de neige et de bruyères,Elle s’élance au ciel‖ en gerbes de prières.Et revient sur la terre‖ en semences d’amour.

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
59[abab] 47[aa] 43[abba] 4[ababccb]
Mètre
Vers de 12, 7 et 8 syllabes (230 de 12, 130 de 7, 98 de 8, 36 de 5, 24 de 3, 12 de 6)· profil 3, 5, 6, 7, 8, 6+6
Mots à la rime
a cygnes / insignes féminine, classiqueb cieux / dieux masculine, classiquea protège / neige féminine, classiqueb soleil / vermeil masculine, classiquea ceinture / culture féminine, classiqueb attraits / secrets masculine, classiquea prairies / vacheries féminine, classiqueb troupeaux / ruisseaux masculine, classiquea sommes / hommes féminine, classiqueb vigueurs / langueurs masculine, classiquea mystère / terre féminine, classiqueb jaloux / nous masculine, classiquea s’abreuve / fleuve féminine, classiqueb Germains / mains masculine, classiquea monde / onde féminine, classiqueb baigner / régner masculine, classiquea guerrières / prières féminine, classiqueb gaulois / lois masculine, classiquea seigle / l’aigle féminine, classiqueb lieux / vieux masculine, classiquea fautes / hôtes féminine, classiqueb autel / Tell masculine, classiquea libre / fibre féminine, classiqueb grossier / glacier masculine, classiquea éternelles / mamelles féminine, classiqueb engourdi / hardi masculine, classiquea rêve / soulève féminine, classiqueb d’or / essor masculine, classiquea bruyères / prière féminine, non classiqueb bleu / Dieu masculine, classiquea trône / zone féminine, classiqueb besoin / loin masculine, classiquea frêles / ailes féminine, classiqueb fiel / ciel masculine, classiquea incorruptible / visible féminine, classiqueb jour / amour masculine, classiquea défendent / demandent féminine, classiqueb abrité / hospitalité masculine, classiquea injure / nature féminine, classiqueb hais / jamais masculine, classiquea jeunesse / renaisse féminine, classiqueb désert / perd masculine, classiquea robe / globe féminine, classiqueb hauteurs / destructeurs masculine, classiquea présages / âges féminine, classiqueb disparaît / forêt masculine, classiquea neige / sacrilège féminine, classiqueb audacieux / dieux masculine, classiquea abîmes / sublimes féminine, classiqueb torrent / grand masculine, classiquea bannies / harmonies féminine, classiqueb lieux / aïeux masculine, classiquea descendre / cendre féminine, classiqueb humains / chemins masculine, classiquea forte / rapporte féminine, classiqueb sommets / jamais masculine, classiquea bruyère / fière féminine, classiqueb dormi / ennemi masculine, classiquea j’aime / anathème féminine, classiqueb drapeau / troupeau masculine, classiquea haine / plaine féminine, classiqueb voix / bois masculine, classiquec engeance / vengeance féminine, classiqued os / eaux masculine, classiquea pente / serpente féminine, classiqueb divins / ravins masculine, classiquec années / déracinées féminine, classiqued hauteurs / profanateurs masculine, classiquee collines / ruines féminine, classiquea colère / tolère féminine, classiqueb d’azur / pur masculine, classiquec belle / elle féminine, classiqued irrités / lâchetés masculine, classiquee mélange / fange féminine, classiquea justice / avertisse féminine, classiqueb rugissements / châtiments masculine, classiquea envie / vie féminine, classiqueb lancé / offensé masculine, classiquea servitude / solitude féminine, classiqueb fers / sers masculine, classiquea nature / murmure féminine, classiqueb liberté / irrité masculine, classiquea d’éteindre / craindre féminine, classiqueb discours / toujours masculine, classiquea onde / monde féminine, classiqueb odieux / dieux masculine, classiquea alerte / verte féminine, classiqueb attend / tant masculine, classiquec routes / toutes féminine, classiquea appelle / belle féminine, classiqueb naseau / troupeau masculine, classiquec mette / clochette féminine, classiquea première / derrière féminine, classiqueb l’abreuvoir / noir masculine, classiquec argentines / mutines féminine, classiquea pâtres / folâtres féminine, classiqueb sons / chansons masculine, classiquec rapide / guide féminine, classiquea bruyères / Familières féminine, classiqueb s’effaroucher / percher masculine, classiquec venue / connue féminine, classiquea mélèze / l’aise féminine, classiqueb lait / chalet masculine, classiquec l’aurore / dore féminine, classiquea sombre / l’ombre féminine, classiqueb étranger / léger masculine, classiquec montagne / L’accompagne féminine, classiquea douce / mousse féminine, classiqueb taillis / armaillis masculine, classiquec tremble / s’assemble féminine, classiquea arcades / cascades féminine, classiqueb chants / couchants masculine, classiquec transparente / L’amarante féminine, classiquea précipice / propice féminine, classiqueb cornet / reconnaît masculine, classiquec personne / résonne féminine, classiquea joie / l’envoie féminine, classiqueb matin / mutin masculine, classiquec corbeilles / vermeilles féminine, classiquea encore / ignore féminine, classiqueb préservés / cultivés masculine, classiquea joie / voie féminine, classiqueb inconnu / bienvenu masculine, classiquea l’empire / respire féminine, classiqueb sert / désert masculine, classiquea nature / culture féminine, classiqueb trésor / d’or masculine, classiquea secrètes / retraites féminine, classiqueb bonheur / Seigneur masculine, classiquea sourire / admire féminine, classiqueb natal / virginal masculine, classiquea paisible / invisible féminine, classiqueb l’ennui / lui masculine, classiquea toutes / gouttes féminine, classiquea corbeilles / abeilles féminine, classiqueb jardin / Éden masculine, classiquea suivre / vivre féminine, classiqueb merveilleux / lieux masculine, classiqueb inattendu / éperdu masculine, classiquea cité / sérénité masculine, classiqueb plaines / vaines féminine, classiquea silence / balance féminine, classiqueb tyrans / odorants masculine, classiquea faîtes / parfaites féminine, classiqueb vermeil / sommeil / soleil masculine, classiquec trempée / l’épée féminine, classiquea blanche / penche féminine, classiqueb miroir / voir / réservoir masculine, classiquec fontaines / plaines féminine, classiquea s’allège / neige féminine, classiqueb bois / chamois masculine, classiquec grossière / poussière féminine, classiquea peut-être / naître féminine, classiqueb liberté / doté / pureté masculine, classiquec glace / enlace féminine, classiquea ondes / fécondes féminine, classiqueb granit / nid masculine, classiquea immobile / débile féminine, classiqueb vertus / abattus masculine, classiquea forts / dors masculine, classiqueb souveraine / haine féminine, classiquea raffermis / d’ennemis masculine, classiqueb universelle / ruisselle féminine, classiquea courage / l’orage féminine, classiqueb pleurs / fleurs masculine, classiquea vermeil / soleil masculine, classiqueb élancée / pensée féminine, classiquea chaînes / chênes féminine, classiqueb d’eux / hasardeux masculine, classiquec pièges / neiges féminine, classiquea blanche / l’avalanche féminine, classiqueb fer / fier masculine, classiquec solitaire / terre féminine, classiquea pâturage / ombrage féminine, classiqueb troupeaux / repos masculine, classiquec saigne / dédaigne féminine, classiquea chaîne / humaine féminine, classiqueb pain / sapin masculine, classiquea soie / ploie féminine, classiqueb chevreuil / œil masculine, classiquec caresse / dresse féminine, classiquea sauvage / l’orage féminine, classiquec trace / race féminine, classiquea l’aurore / encore féminine, classiqueb sauvés / énervés masculine, classiquec mesure / sûre féminine, classiquea haleine / plaine féminine, classiqueb vieux / cieux masculine, classiquec frêles / d’ailes féminine, classiquea éternelle / maternelle féminine, classiqueb sûr / l’azur masculine, classiquec adresse / dresse féminine, classiquea empire / expire féminine, classiqueb douleur / couleur masculine, classiquec vestige / fige féminine, classiqued vol / sol masculine, classiquee glacée / pensée féminine, classiquef épais / paix masculine, classiqueg tache / cache féminine, classiqueh l’horizon / raison masculine, classiquei elle / éternelle féminine, classiquea pur / azur masculine, classiqueb choses / roses féminine, classiquea indifférent / torrent masculine, classiqueb humaine / haine féminine, classiquea cœur / d’horreur masculine, classiqueb paraître / être féminine, classiquea retour / amour masculine, classiqueb pleure / m’effleure féminine, classiquea orgueil / cercueil masculine, classiqueb gronde / monde féminine, classiquea errant / surprend masculine, classiqueb proche / cloche féminine, classiquec l’air / clair masculine, classiquea voler / t’appeler masculine, classiqueb fidèles / ailes féminine, classiquec métal / natal masculine, classiquea pieux / cieux masculine, classiqueb aumônière / prière féminine, classiquec écumant / saintement masculine, classiquea d’airain / pèlerin masculine, classiqueb règle / d’aigle féminine, classiquec percher / clocher masculine, classiquea fois / voix masculine, classiqueb l’oreille / l’éveille féminine, classiquea désert / ouvert masculine, classiquec d’or / encor masculine, classiquea géant / néant masculine, classiqueb hommes / nommes féminine, classiquea chaud / haut masculine, classiqueb borne / morne féminine, classiquec conduit / nuit masculine, classiquea infertile / subtile féminine, classiqueb frappais / paix masculine, classiquec chaînes / haines féminine, classiquea neige / t’assiège féminine, classiqueb s’endort / mort masculine, classiquec l’âme / flamme féminine, classiquec mensonge / ronge féminine, classiqued agité / charité masculine, classiquee vivace / glace féminine, classiquea sacrifice / calice féminine, classiqueb souffrir / t’offrir masculine, classiquec intime / victime féminine, classiquea sereine / souveraine féminine, classiqueb d’avril / péril masculine, classiquec tombe féminine, classiquea demeure / heure féminine, classiqueb orgueil / d’œil masculine, classiquec joie / proie féminine, classiqueb tour / d’amour masculine, classiquec bruyères / prières féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

530 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, PARIS, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1878· numérisation wikisource.org· Sources