Les symphonies, 1855· Livre troisième
X. Au pied de la croix
Ô Christ ! tu livras donc‖ à nos disputes vainesTa croix même et ton sang‖ que tu viens d’y verser !L’arbre divin fait ombre‖ à nos clartés humaines,Et notre orgueil le sape‖ au lieu de l’embrasser.
Pour moi, Seigneur, si fort‖ que ma raison s’effraie,Je ne puis m’écarter‖ ni douter de la croix ;Car j’ai fait plus que voir‖ et que toucher ta plaie,Je la sens dans mon cœur…‖ c’est par là que je crois !
J’y fus aussi cloué‖ sur l’arbre de torture !Si je rends témoignage‖ à sa divinité,C’est qu’en moi, dominant‖ l’indocile nature,La douleur te démontre‖ à mon sang révolté.
C’est que je porte aussi‖ ta couronne de ronce,Que j’ai goûté le fiel‖ du calice infini ;C’est, ô Christ, qu’à tes pieds,‖ sans obtenir réponse,J’ai crié bien souvent :‖ « Lama Sabacthani ! »
C’est, hélas ! que j’ai vu‖ pleurer sur mon calvaire,C’est que je vois, martyre‖ y monter à son tour,Cet ange maternel‖ qui, sous ta main sévère,A tant souffert pour moi,‖ mais avec tant d’amour ;
C’est que je vois tous ceux‖ que j’admire et que j’aimeS’attacher à ta croix‖ et la porter entre eux ;Et jeter, sous les coups‖ qui m’ont percé moi-même,Des cris plus résignés,‖ mais aussi douloureux.
Et l’homme douterait‖ de l’œuvre salutaireQu’accomplit ici-bas‖ l’arbre aux rameaux sanglants !Lui qui, prêtre et victime‖ en ce profond mystère,Sur le rocher fatal‖ a souffert six mille ans !
L’homme est fier, à bon droit,‖ de sa raison superbe ;Qu’il soit fier de ses maux‖ dont le ciel est l’enjeu !En vain il porte en lui‖ quelques rayons du Verbe,C’est par la croix surtout‖ qu’il ressemble à son Dieu.
Triomphez donc, ô vous,‖ qui gardez pour enseigneLe sanglant labarum‖ à l’amour confié ;Les temps ne verront pas‖ la fin de votre règne :Tout l’univers est plein‖ du grand crucifié.
Ils sont morts ! ils sont morts‖ avec leur allégresse,Ces dieux qu’un monde enfant‖ adorait en sa fleur ;Ils ne revivront plus‖ dans les marbres de Grèce :La croix est immortelle‖ ainsi que la douleur.
Fais-moi donc adorer‖ cette loi qui nous lieAu gibet où ton fils‖ monte encor chaque jour ;Donne-moi d’en chérir‖ la sublime folie,Et d’épouser la croix‖ comme un dernier amour ;
Car il n’est ici-bas‖ qu’un seul bonheur paisible,Qu’on trouve au sein des maux‖ librement acceptés :C’est l’extase où les cœurs,‖ épris de l’invisible,Se font de leurs tourments‖ de saintes voluptés.
Versification
- Forme
- 12 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 12(abab)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 12 quatrains
- Mots à la rime
- a vaines / humaines féminine, classiqueb verser / l’embrasser masculine, classiquea s’effraie / plaie féminine, classiqueb croix / crois masculine, classiquea torture / nature féminine, classiqueb divinité / révolté masculine, classiquea ronce / réponse féminine, classiqueb infini / Sabacthani masculine, classiquea calvaire / sévère féminine, classiqueb tour / d’amour masculine, classiquea j’aime / moi-même féminine, classiqueb eux / douloureux masculine, classiquea salutaire / mystère féminine, classiqueb sanglants / ans masculine, classiquea superbe / Verbe féminine, classiqueb l’enjeu / Dieu masculine, classiquea enseigne / règne féminine, classiqueb confié / crucifié masculine, classiquea allégresse / Grèce féminine, classiqueb fleur / douleur masculine, classiquea lie / folie féminine, classiqueb jour / amour masculine, classiquea paisible / l’invisible féminine, classiqueb acceptés / voluptés masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
48 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, PARIS, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1878· numérisation wikisource.org· Sources