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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les voix du silence, 1864

XX. Le dernier druide

Victor de Laprade· strophes variées, alexandrins, 216 vers

I

La dernière forêt‖ qui reste aux monts ArvernesA l’homme des vieux jours‖ prête encor ses cavernes ;Là, sous les fiers sapins‖ qui seuls ont survécu,Il fuit les temps nouveaux,‖ rebelle et non vaincu.Comme les loups tapis‖ dans les creux du basalte,Le Celte, ami de l’ombre‖ et que la nuit exalte,Vit longtemps à ses pieds,‖ défendu par les bois,Mourir les flots changeants‖ des vainqueurs et des lois.Seul avec ses taureaux,‖ libre sur la montagne,Bravant de père en fils‖ César ou Charlemagne,Il craignait, seulement,‖ de voir le ciel tomber.

Le baptême a touché‖ son front sans le courber.Hier, il allait encor,‖ l’âpre et morne druide,Adorer des forêts‖ l’obscurité fluide ;La lune, aux temps marqués,‖ l’a vu, naguère encor,Trancher le gui du chêne‖ avec la serpe d’or,Et, d’un vase empourpré,‖ répandre avec mystèreUne libation‖ sur le dolmen austère.Jamais d’un autre temple‖ il n’a franchi le seuil,Et de son dieu farouche‖ humilié l’orgueil.Jamais il n’a dormi‖ dans les murs de nos villes ;Ces splendides prisons‖ lui semblaient choses viles.Dans son libre désert,‖ il n’accepta de freinQue sa volonté même‖ et sa fierté d’airain.C’est ainsi qu’il vivait,‖ sans esclave et sans maître,Ses chênes étant morts,‖ il s’abritait du hêtre ;Préférant son feuillage‖ à nos toits odieux,Et l’antique nature‖ à tous les nouveaux dieux.

Je l’ai connu ; j’ai bu‖ l’eau des mêmes fontaines.Je l’eus pour premier guide‖ en mes courses lointaines,Quand cette étrange soif‖ qui s’apaise aujourd’huiAu fond des bois sacrés‖ m’entraînait comme lui.Je l’y trouvai dans l’ombre ;‖ il me vit sans colère ;Dans sa coupe d’érable‖ il m’abreuvait en frère ;Sous ses arbres divins‖ il me laissait dormir ;Je l’écoutais tonner,‖ il m’écoutait gémir.Sur mon front où la neige‖ en tombant les effaceAvait-il démêlé‖ quelques traits de sa race ?Je ne sais ! Il m’aimait ;‖ nous tenions des conseils ;Nous avions une haine‖ et des mépris pareils.Il m’aidait à gravir‖ la cime âpre et fleurie,Évoquant la terreur,‖ et moi la rêverie.Il me disait des chants,‖ assis sur ses taureaux,Chants vieux comme la terre‖ et devenus nouveaux.Puis, le soir, au retour,‖ seul et longeant les seigles,Comme un faucon s’essaye‖ au vol, au cri des aigles,J’essayais, ivre encor‖ du souffle des déserts,J’essayais son accent‖ pour agrandir mes vers ;J’étais plein de sa sève‖ et bouillant de sa flamme,Je croyais du vieux chêne‖ avoir aspiré l’âme ;Aux plus lointains soleils‖ je me sentais uni,Et je possédais mieux‖ ma part de l’infini.

Le désert m’est fermé !‖ J’ai perdu mon vieux guide ;J’ai vu finir les bois‖ et mourir le druide.Parmi ces dieux de l’ombre‖ où je l’allais chercher,Je l’ai vu de sa race‖ allumant le bûcher.Dans la gorge où mugit‖ la sourde cataracte,Couvert du haut rempart‖ de la forêt compacte,Il avait, à lui seul,‖ sans plier sous ce poids,Rangé d’énormes troncs‖ qui distillaient la poix.Une torche fumait‖ à ses côtés plantée.Nu, paré seulement‖ de sa barbe argentée,Ses armes à ses pieds,‖ la serpe d’or en main,Sur l’affreux piédestal‖ il trônait, plus qu’humain.Contre lui, ses trois fils‖ couronnés de verveines,Se serraient ; la fierté‖ gonflait leurs fortes veines ;Confiants, orgueilleux‖ de leur père, exaltésPar ce don de leur sang‖ à leurs dieux insultés,Immobiles et nus !‖ Le vert sombre des arbresDonne à ces corps vermeils‖ la pâleur des vieux marbres.Je tremblais ; je croyais‖ voir le fatal serpentVers ces Laocoons‖ s’avancer en rampant ;Eux debout, rayonnants‖ sous ces voûtes obscures,Ils semblaient l’appeler‖ et braver ses morsures.Cloué par la terreur‖ je n’allai pas plus loin.Comme s’il m’invitait‖ pour juge et pour témoin,Lui, superbe, et parlant‖ de sa voix la plus grande,Commença sous mes yeux‖ l’épouvantable offrande.Ainsi j’ai pu, sans crime‖ et non pas sans remord,Assister impassible‖ à son hymne de mort.

II

Mes dieux s’en vont ! mes dieux‖ ont perdu leur domaine ;D’étranges bûcherons‖ dans nos bois sont venus.Je résistais dans l’ombre‖ aux dieux à face humaine ;Il faut céder la terre‖ aux pouvoirs inconnus ;

A des monstres divins‖ dont le désert s’effraie…Je les entends mugir,‖ siffler de toute part ;Plus prompts qu’un sanglier‖ à travers une haie,De notre vieux basalte‖ ils trouaient le rempart.

Ailés, rampants, plus vifs‖ que la flèche légère,J’ai vu ces lourds dragons‖ fatiguer l’aigle au vol,Mâcher les hauts sapins‖ comme une humble fougèreEt creuser un abîme‖ en glissant sur le sol.

Ils passent ! voyez-vous‖ les montagnes se fendre,Les torrents se combler‖ sous leurs ventres affreux ?Puisque l’épais granit‖ ne peut plus s’en défendre,Ma hache et mes taureaux‖ que feraient-ils contr’eux ?

J’ai vécu, j’ai lutté‖ libre avec un dieu libre ;Nous partagions l’empire‖ et l’amour des forêts ;Ses foudres et mon fer‖ se faisaient équilibre ;Il avait son oracle‖ et j’avais mes secrets.

Dans l’éternel combat‖ des choses contre l’homme,Blessé par la nature,‖ ou par elle endormi,Sans savoir le vrai nom‖ dont son hôte se nomme,J’apprenais le respect‖ de ce saint ennemi.

Vaincu, j’avais l’orgueil‖ à défaut d’une proie ;Quand je bravais la nuit‖ et l’horreur de ces lieux,J’étais seul dans ma force,‖ et je goûtais la joieDe mesurer mon âme‖ à l’âme de mes dieux.

Je les adorais plus‖ ayant su les combattre ;Et nourri de la chair‖ des aurochs et des ours,Sous mes chênes sacrés‖ que nul n’osait abattre ;J’écoutais un esprit‖ qui me parlait toujours.

Entre ces dieux et moi‖ c’étaient de longs échanges,Un commerce éternel‖ de l’âme, ou de la chair ;Je les voyais sourire‖ en mille fleurs étranges,Leurs grands yeux courroucés‖ me luisaient dans l’éclair.

Nous vivions face à face ;‖ ils changeaient de figure ;Mais que leur front sacré‖ fût plus sombre ou plus doux,Je n’imaginais qu’eux‖ et moi dans la nature,Eux et le vague esprit‖ qui circule entre nous.

De quel monde imprévu‖ sortent ces nouveaux êtres,Plus forts que la nature‖ et les pâles humains ?N’êtes-vous pas leurs serfs,‖ vous qui semblez leurs maîtres,Vous, qui saisis par eux,‖ les flattez de vos mains ?

Ils dévorent la pierre,‖ ils vomissent la flamme ;Ils percent de leurs fronts‖ nos volcans étonnés ;De quels accouplements‖ du métal et de l’âme,De quel affreux hymen‖ ces monstres sont-ils nés ?

Les antiques serpents,‖ premiers fils de la terre,Tombèrent sous l’effort‖ de l’Hercule gaulois ;Quel homme, ici, vaincrait,‖ même aidé du tonnerre,Ces hydres qu’il prétend‖ maintenir sous ses lois.

J’ai vu souvent, debout‖ contre mon dernier chêne,Ces humains ignorants‖ le rêve et le repos,Comme s’ils portaient tous‖ une commune chaîne,Passer et repasser,‖ pareils à des troupeaux.

Moi, je vais libre et seul,‖ dans ma force paisible,Eux, entassés toujours,‖ défiants, agités,Semblent, comme frappés‖ d’un fouet invisible,De je ne sais quel dieu‖ subir les volontés.

Leurs travaux, leurs plaisirs‖ me seraient des supplices ;J’exècre ces bonheurs‖ goûtés sous l’aiguillon ;Moi, je marche à mon but‖ sans maître et sans complices ;Je veux pour moi tout seul,‖ mon char et mon sillon.

Sont-ils, ces longs serpents‖ qui percent notre lave,Des démons ou des dieux‖ précurseurs de la paix ?Le troupeau des humains‖ n’est-il pas leur esclave ?Moi, je ne puis lutter‖ contre eux… et je les hais.

Pour ceux que j’adorai‖ leur force est une injure,L’antique esprit des bois‖ se retire attristé ;Ils ont à tout jamais‖ chassé de la natureL’ombre où mes dieux et moi‖ nous avions résisté ?

En admettant ma race‖ au partage du monde,L’invincible nature‖ avait gardé ses droits ;Nous régnions à nous deux‖ dans la forêt profonde ;Nos chênes se tenaient‖ debout devant la croix.

J’y suspendais encor‖ de nocturnes trophéesAux patrons des taureaux,‖ aux esprits familiers ;Les anges s’y mêlaient‖ au cortège des fées,J’avais, dans mon désert,‖ des amis par milliers.

De ces hôtes chéris‖ la terre est dépeuplée ;Et mes vieux compagnons‖ chassés de leurs travaux,Mes bœufs humiliés‖ tremblent dans la vallée :Tout cède, hommes et dieux,‖ à ces démons nouveaux.

Dans le sillon banal‖ je ne veux pas les suivre ;Je sais qu’on les adore‖ et je vois qu’ils sont forts ;Je renonce à lutter,‖ mais je renonce à vivre…Il est temps de mourir,‖ puisque mes dieux sont morts.

Je refuse à jamais‖ un autre dieu pour maître.Ils profanent en vain‖ le sol que je défends ;Pour passer sous le joug‖ je ne veux pas renaître ;Le monstre envahisseur‖ n’aura pas mes enfants.

J’ai vu crouler partout‖ les forêts, mon vieux temple ;Et ce globe asservi‖ perd déjà sa beauté,L’homme y cueillera-t-il‖ une moisson plus ample ;Aura-t-il pour sa part‖ au moins la liberté ?

Quels peuples germeront‖ de la nature esclave ?Quels fiers esprits, quels fils‖ à ces aïeux craintifsAccroupis dans les flancs‖ des monstres que je brave,Ou leur frayant la route‖ ainsi que des captifs ?

Que m’importent ces dieux,‖ ces démons, ce mystère !Je me sens libre encor,‖ j’insulte à leur pouvoir.A ce règne fatal‖ il faut céder la terre ;Mais ni moi, ni mes fils,‖ n’acceptons de le voir.

Mourons ! place aux vainqueurs‖ et qu’ils soient anathèmes ;Place aux dieux inconnus,‖ place au gouffre béant ;Et livrons, sans frémir,‖ en nous frappant nous-mêmes,Le monde à ce progrès…‖ peut-être à ce néant !

III

Unis au grand vieillard‖ de corps et de courage,Ses fils, échos vivants‖ de son hymne sauvage,D’une sombre clameur‖ lui faisaient un refrain,Appuyaient chaque mot‖ de leur geste d’airain.Lui, comme aux jours sacrés‖ où les plantes prescritesSous sa faucille d’or‖ tombaient suivant les rites,Comme s’il eût tranché,‖ d’une paisible main,La verveine et le gui‖ qui renaîtront demain,Comme si, pour la greffe,‖ il fendait ses arbustes,Tourne sa lame autour‖ de ces gorges robustes.Un monde était fini !‖ lui, sans même un frisson,Il reçut à plein bras‖ son horrible moisson ;Rangea sur le bûcher‖ cette gerbe sanglante,Fit flamber la résine‖ à la torche brûlante,Et penché sur ses fils,‖ d’un coup et sans effort,Plongea l’outil sacré‖ dans son cœur déjà mort.

Il tombe ; un souffle aigu‖ d’en haut vint à descendre,Et bientôt, à mes pieds,‖ je n’eus qu’un tas de cendre.Des hêtres aux sapins,‖ un long mugissementTournait, dans l’ombre, autour‖ de ce tertre fumant.Je demeurai, transi‖ de vertige et de crainte,Jusqu’à l’heure où je pus‖ toucher la cendre éteinte.J’ai caché de mes mains,‖ sous un gazon pieux,Ce qui restait des os‖ de ces derniers aïeux.Sous les charbons, la serpe‖ était noire et tordue,Je la pris ; je la garde‖ à ce mur suspendue ;Et souvent, l’œil fixé‖ sur ce morne trésor,Je me dis : Que feront‖ nos enfants de cet or ?

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
54[aa] 27[abab]
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Mots à la rime
a Arvernes / cavernes féminine, classiqueb survécu / vaincu masculine, classiquec basalte / exalte féminine, classiqued bois / lois masculine, classiquee montagne / Charlemagne féminine, classiquef tomber / courber masculine, classiqueb druide / fluide féminine, classiquec encor / d’or masculine, classiqued mystère / austère féminine, classiquee seuil / l’orgueil masculine, classiquef villes / viles féminine, classiqueg frein / d’airain masculine, classiqueh maître / hêtre féminine, classiquei odieux / dieux masculine, classiquea fontaines / lointaines féminine, classiqueb aujourd’hui / lui masculine, classiquec colère / frère féminine, classiqued dormir / gémir masculine, classiquee efface / race féminine, classiquef conseils / pareils masculine, classiqueg fleurie / rêverie féminine, classiqueh taureaux / nouveaux masculine, classiquei seigles / aigles féminine, classiquej déserts / vers masculine, classiquek flamme / l’âme féminine, classiquel uni / l’infini masculine, classiquea guide / druide féminine, classiqueb chercher / bûcher masculine, classiquec cataracte / compacte féminine, classiqued poids / poix masculine, classiquee plantée / argentée féminine, classiquef main / qu’humain masculine, classiqueg verveines / veines féminine, classiqueh exaltés / insultés masculine, classiquei arbres / marbres féminine, classiquej serpent / rampant masculine, classiquek obscures / morsures féminine, classiquel loin / témoin masculine, classiquem grande / offrande féminine, classiquen remord / mort masculine, classiquea domaine / humaine féminine, classiqueb venus / inconnus masculine, classiquea s’effraie / haie féminine, classiqueb part / rempart masculine, classiquea légère / fougère féminine, classiqueb vol / sol masculine, classiquea fendre / défendre féminine, classiqueb affreux / contr’eux masculine, classiquea libre / équilibre féminine, classiqueb forêts / secrets masculine, classiquea l’homme / nomme féminine, classiqueb endormi / ennemi masculine, classiquea proie / joie féminine, classiqueb lieux / dieux masculine, classiquea combattre / abattre féminine, classiqueb ours / toujours masculine, classiquea échanges / étranges féminine, classiqueb chair / l’éclair masculine, classiquea figure / nature féminine, classiqueb doux / nous masculine, classiquea êtres / maîtres féminine, classiqueb humains / mains masculine, classiqueb étonnés / nés masculine, classiquea terre / tonnerre féminine, classiqueb gaulois / lois masculine, classiquea chêne / chaîne féminine, classiqueb repos / troupeaux masculine, classiquea paisible / invisible féminine, classiqueb agités / volontés masculine, classiquea supplices / complices féminine, classiqueb l’aiguillon / sillon masculine, classiquea lave / esclave féminine, classiqueb paix / hais masculine, classiquea injure / nature féminine, classiqueb attristé / résisté masculine, classiquea monde / profonde féminine, classiqueb droits / croix masculine, classiquea trophées / fées féminine, classiqueb familiers / milliers masculine, classiquea dépeuplée / vallée féminine, classiqueb travaux / nouveaux masculine, classiquea suivre / vivre féminine, classiqueb forts / morts masculine, classiquea maître / renaître féminine, classiqueb défends / enfants masculine, classiquea temple / ample féminine, classiqueb beauté / liberté masculine, classiquea esclave / brave féminine, classiqueb craintifs / captifs masculine, classiquea mystère / terre féminine, classiqueb pouvoir / voir masculine, classiquea anathèmes / nous-mêmes féminine, classiqueb béant / néant masculine, classiquea courage / sauvage féminine, classiqueb refrain / d’airain masculine, classiquec prescrites / rites féminine, classiqued main / demain masculine, classiquee arbustes / robustes féminine, classiquef frisson / moisson masculine, classiqueg sanglante / brûlante féminine, classiqueh effort / mort masculine, classiquea descendre / cendre féminine, classiqueb mugissement / fumant masculine, classiquec crainte / éteinte féminine, classiqued pieux / aïeux masculine, classiquee tordue / suspendue féminine, classiquef trésor / or masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

216 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Voix du silence, PARIS, E. DENTU, ÉDITEUR, 1865· numérisation wikisource.org· Sources