Les voix du silence, 1864
XIX. Le repos sacré
La voix du coq et de l’auroreA réveillé le moissonneur ;Mais rien ici ne bouge encore,Hors moi seul, oisif promeneur.
Pas un frisson, pas une haleineN’ont ridé l’or des blés épais ;Pas un bruit dans l’immense plaine ;La nature entière est en paix.
On dirait que tout se repose :Non, tout se hâte avec lenteur ;L’Esprit caché dans toute chosePoursuit son travail créateur.
La fleur fait doucement sa graine,Le bourgeon s’allonge en rameau,La ruche s’emplit sous le frêne,L’œuf se brise et devient l’oiseau.
Sous les blés prêts à mettre en gerbe,Fourmis, cigales et grillons,Mille insectes, cachés sous l’herbe,Creusent, après nous, leurs sillons.
L’onde invisible qui serpenteFuit des fossés vers le ruisseau,Et la pierre, en suivant sa pente,Glisse de la cime au coteau.
Partout, aux veines de la terreCoule un mystérieux ferment ;La vie accomplit son mystèreDu charbon vil au diamant.
Jamais la grande œuvre ne chôme ;Poussés d’une invisible main,Pas de soleil et pas d’atomesQui s’attardent sur leur chemin.
Mais de l’astre à la fleur, à l’aigle,Au blé qui jaunit dans mon champ,Tout suit sa mesure et sa règle,Pas un bruit qui ne soit un chant.
Voyez quelle paix infinieDans l’éternelle activité !Tout se meut avec harmonie,L’homme seul demeure agité.
Il ne produit rien dans la joie,Comme l’arbre produit sa fleur ;Le plaisir même le foudroie ;Son travail est une douleur.
Qu’il aille ou plus lent ou plus vite,Ses chars grincent dans les sentiers ;Et du chanteur l’oreille éviteLa voix rauque de ses métiers.
A ces leçons de la natureL’homme a beau voir, il ne croit pas ;Pour lui la vertu se mesureAu bruit qui se fait sous ses pas.
Moi, nourri dans ce monde agreste,Toujours calme et toujours dispos,Je le vois à l’œuvre, et j’attesteLa fécondité du repos.
Je sais ce que l’âme y recueilleAlors qu’elle y semble dormir,Sans voir s’agiter une feuille,Sans voir un brin d’herbe frémir.
Je sais quel concert ineffable,Quand tout reste silencieux,J’écoute, étendu sous l’érable,Immobile et fermant les yeux.
Je sais quelle moisson bénieMûrit ce repos bienfaisant,Et quelle éloquence infinieLe cœur y gagne en se taisant.
Versification
- Forme
- 17 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 17(abab)
- Mètre
- Octosyllabes
- Strophes
- 17 quatrains
- Mots à la rime
- a l’aurore / encore féminine, classiqueb moissonneur / promeneur masculine, classiquea haleine / plaine féminine, classiqueb épais / paix masculine, classiquea repose / chose féminine, classiqueb lenteur / créateur masculine, classiquea graine / frêne féminine, classiqueb rameau / l’oiseau masculine, classiquea gerbe / l’herbe féminine, classiqueb grillons / sillons masculine, classiquea serpente / pente féminine, classiqueb ruisseau / coteau masculine, classiquea terre / mystère féminine, classiqueb ferment / diamant masculine, classiquea chôme / d’atomes féminine, non classiqueb main / chemin masculine, classiquea l’aigle / règle féminine, classiqueb champ / chant masculine, non classiquea infinie / harmonie féminine, classiqueb activité / agité masculine, classiquea joie / foudroie féminine, classiqueb fleur / douleur masculine, classiquea vite / évite féminine, classiqueb sentiers / métiers masculine, classiquea nature / mesure féminine, classiqueb pas masculine, classiquea agreste / j’atteste féminine, classiqueb dispos / repos masculine, classiquea recueille / feuille féminine, classiqueb dormir / frémir masculine, classiquea ineffable / l’érable féminine, classiqueb silencieux / yeux masculine, classiquea bénie / infinie féminine, classiqueb bienfaisant / taisant masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.3
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
68 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Voix du silence, PARIS, E. DENTU, ÉDITEUR, 1865· numérisation wikisource.org· Sources