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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Odes et poèmes, 1844· Livre deuxième

III. Alma Parens

Victor de Laprade· 41 quatrains, alexandrins, 164 vers

« J’irai boire l’eau vierge‖ aux sources des grands fleuves,Mes pieds se poseront‖ sur l’azur du glacier.Je veux baigner mon corps‖ aux flots des brises neuves,L’éther le trempera‖ comme l’onde l’acier.

Dormons sur une cime‖ avec effort gravie ;Dans la neige éternelle‖ il faut laver nos mains ;L’air fait mouvoir là-haut‖ des principes de vie ;Allons l’y respirer‖ pur des souffles humains.

J’emprunterai ma force‖ aux forces maternelles ;Nature, ouvre tes bras‖ à ton fils épuisé,Laisse ma bouche atteindre‖ à tes fortes mamelles :Jamais l’homme à ton sein‖ n’a vainement puisé.

Je veux monter si haut‖ sur les Alpes sublimes,Que rien ne vienne à moi‖ des miasmes d’en bas ;Un nuage à mes pieds‖ couvrira les abîmes,Si le monde rugit,‖ je ne l’entendrai pas !

Votre regard s’arrête‖ au flanc noir de la nue :Moi, j’en verrai d’en haut‖ le côté lumineux.J’embrasserai de l’âme‖ une sphère inconnue,Je toucherai des mains‖ ce qui fuit à vos yeux.

Montons ! le vent se meurt‖ aux pieds du roc immense,Le doute ne saurait‖ flotter sur ce haut lieu ;Montons ! enveloppé‖ de calme et de silence,Sur ces larges trépieds‖ j’entendrai parler Dieu.

L’air aspiré là-haut‖ vivra dans ma poitrine,Dans l’ombre de la plaine‖ un rayon me suivra ;Ceux qui m’ont vu gravir‖ pesamment la collineNe reconnaîtront plus‖ l’homme qui descendra. »

Ainsi je me parlais,‖ plein d’un espoir insigne.J’ai suivi sans tarder‖ ce guide intérieur ;Du faîte de leurs tours‖ les Alpes m’ont fait signe,Et sur leurs blancs degrés‖ j’ai versé ma sueur.

Plus haut que le sapin,‖ plus haut que le mélèze,Sur la neige sans tache‖ au soleil j’ai marché ;Dans l’éther créateur‖ je me baigne à mon aise ;Le monde où j’aspirais,‖ mes deux pieds l’ont touché.

J’ai dormi sur les fleurs‖ qui viennent sans culture,Dans les rhododendrons‖ j’ai fait mon sentier vert ;J’ai vécu seul à seule‖ avec vous, ô nature !Je me suis enivré‖ des senteurs du désert.

Je me suis garanti‖ de toute voix humainePour écouter l’eau sourdre‖ et la brise voler ;J’ai fait taire mon cœur‖ et gardé mon haleinePour recevoir l’esprit‖ qui devait me parler.

Et voilà qu’entouré‖ de cimes argentées,Cueillant le noir myrtil,‖ buvant un flot sacré,Goûtant sous les sapins‖ les ombres souhaitées,Libre dans mes déserts,‖ voilà que j’ai pleuré !

Le soleil dore en vain‖ les Alpes jusqu’au faîte ;Si je plonge en mon cœur,‖ toujours de l’ombre au fondJ’ai rencontré le sphinx‖ en cherchant le prophète ;L’avide immensité‖ m’absorbe et me confond.

Est-ce donc par orgueil‖ que ton front nous attire,Est-ce pour éblouir‖ que ton œil resplendit.Ô nature ! et n’as-tu‖ rien de plus à me direQue ces mots : Je suis grande‖ et vous êtes petit ?

Est-ce pour mieux sentir‖ ma défaillance intimeQue je suis venu, seul‖ et si loin, t’implorer ?Oh ! je n’ai pas besoin‖ d’un oracle sublimePour me trouver débile‖ et pour savoir pleurer !

Pourquoi de tes enfants‖ tromper la soif, ô mère ?Il faut à leur poitrine‖ un lait puissant et pur ;Si tu ne fais jaillir‖ qu’une boisson amère,Pourquoi leur tendre encor‖ tes mamelles d’azur ?

Pourquoi devant mes yeux‖ ta paupière abaissée ?Tout langage entre nous‖ s’est-il déjà perdu ?Je viens chercher en toi‖ quelque sainte pensée ;Pourquoi, d’un signe au moins,‖ n’as-tu pas répondu ?

Mais, sans doute, mon âme‖ était mal préparée ;Les souvenirs d’en bas‖ voilaient mon œil obscur ;Pour l’huile de lumière‖ et la manne sacréeLe vase n’était pas‖ d’un métal assez pur.

Peut-être l’eau terrestre‖ a flétri ma poitrine ;J’ai bu ces vins trompeurs‖ dont tant d’hommes sont morts ;Je frapperais en vain‖ à la roche divine,Je ne puis plus porter‖ le breuvage des forts.

Serait-ce qu’une main‖ invisible et jalouseEntre nos saints baisers‖ élève un mur d’effroi ?Comme sur les beautés‖ secrètes d’une épouse,Dieu veut jeter peut-être‖ un voile épais sur toi.

Il veut choisir lui-même‖ et compter ses prophètes ;Tout homme n’a pas droit‖ au sacré rameau d’or ;Dieu place à tes côtés‖ d’austères interprètes,L’anathème sur toi‖ plane et menace encor.

Le colloque de l’homme‖ et de la solitudeTe fait-il craindre, ô Dieu,‖ ton nom mis en oubli ?Tu veux le surveiller‖ avec inquiétude.Et tes prêtres ont dit‖ quelque part : Vœ soli !

Si, comme l’univers,‖ l’âme est ta créature,Pourquoi jeter entre eux‖ cet abîme profond ?Laisse s’entrelacer‖ mon cœur et la nature.Pourquoi tant de secret,‖ si le bien est au fond ?

Un esprit de terreur‖ habite dans l’espace,Vole à travers les bois‖ sur les eaux et dans l’air ;Quand l’âme et le désert‖ se trouvent face à face,L’homme sent le frisson‖ roidir toute sa chair.

La nature sourit‖ comme une amante reine ;Elle ouvre un sein vermeil,‖ l’homme va s’y jeter ;Et, quand son bras s’enlace‖ au cou de la sirène,Un bras plus fort se dresse‖ entre eux pour l’arrêter.

Dans la source d’eau bleue‖ où pour boire on se penche,Il met la salamandre,‖ il cache un sel amer ;Sur l’ombre où l’on s’endort‖ il suspend l’avalanche,Sous la barque où l’on chante‖ il fait gronder la mer.

Une secrète horreur‖ qui trouble les plus bravesEntre le monde et nous‖ s’étend pour le voiler ;Notre âme et l’univers‖ sont-ils donc des esclavesÀ qui leur Dieu tremblant‖ défend de se parler ?

Je voulais, ô nature,‖ avoir un lit de mousse,Y dormir avec toi‖ couvert par la forêt ;Mais ton œil tour à tour‖ m’attire et me repousse :De ma tristesse immense‖ est-ce là le secret ?

Un air qui me supporte‖ où donc le trouverai-je ?Je n’ai pu m’enlever‖ sur l’aile d’aucun vent ;J’ai respiré l’ennui‖ dans les fleurs, sur la neige ;Les chênes n’ont pour moi‖ qu’un ombrage énervant.

Serait-ce qu’à mon cœur‖ la solitude pèse ?Ne l’ai-je enfin trouvée,‖ après tant de chemin,Que pour dire aussi, moi,‖ qu’elle est chose mauvaise,Et pour y regretter‖ le tourbillon humain ?

Peut-être en maudissant‖ les prisons où nous sommes,J’aurai trop présumé‖ des vertus du désert ;Plus que je ne l’ai cru‖ l’homme a besoin des hommes ;La terre ne dit rien‖ s’ils cessent leur concert.

Mais ne blasphémons pas‖ la nature éternelle,Son lait pur coulera‖ pour nous au jour marqué ;Pour vivre de sa vie‖ et tout comprendre en elle,Je sens bien, ô mon cœur,‖ ce qui vous a manqué.

Oui, la nature est morne‖ autour du solitaire,La fleur qu’il cueille est pâle‖ et ses jours sont moins bleus,Mais la terre sourit‖ et parle sans mystère,Quand sur sa robe verte‖ on vient dormir à deux.

Elle livre par mille‖ aux amants, aux poètes,Les trésors qu’elle cache‖ au sombre analyseur,Et convie au secret‖ de ses mystiques fêtesL’homme ardent et serein‖ qui pense avec le cœur.

Secoue, ô mon esprit,‖ toutes tes peurs sans causes,Soutiens vers l’infini‖ ton essor filial,Aspire aux vieux sommets,‖ vois les sources des chosesVois poindre sur les monts‖ le soleil idéal.

Poursuis dans les déserts‖ la grande âme du monde,Fouille dans cette mer‖ où chacun peut plonger ;Chante, invoque, bénis :‖ pour qu’elle te réponde.C’est à force d’amour‖ qu’il faut l’interroger.

Oui, l’homme, malgré tout,‖ s’il aspire et s’il aime,Au fond de l’univers‖ voit un Dieu qui sourit.Ô nature ! le mal‖ n’est pas ton mot suprême,L’ouragan fauche moins‖ que le sol ne fleurit.

Oui, dans l’éclat divin‖ dont ta face est empreinte,C’est mieux que la grandeur‖ que l’homme adore en toi ;Quoique ton front chenu‖ répande au loin la crainte,Le nœud qui nous unit‖ n’est pas un nœud d’effroi.

Car, même à travers l’ombre‖ et le bruit des tempêtes,Sur les rochers déserts‖ où triste je rêvais,Même au bas des glaciers‖ qui craquaient sur nos têtesDans tes jours de colère‖ et dans mes jours mauvais,

Sous tes sourcils froncés‖ perçaient des yeux de mère,Toujours près de l’absinthe‖ une ruche de miel,Toujours cent épis d’or‖ pour une ivraie amère,Et partout l’espérance,‖ et partout l’arc-en-ciel !

Partout, des eaux, de l’air,‖ des arbres, de la mousse,De la neige, des fleurs,‖ des ténèbres, du jour,Des antres et des nids,‖ sortait une voix douceQui remplissait l’espace,‖ et qui disait : Amour !

Versification

Forme
41 quatrains (quatrains)
Rimes
41(abab)
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
41 quatrains
Mots à la rime
a fleuves / neuves féminine, classiqueb glacier / l’acier masculine, classiquea gravie / vie féminine, classiqueb mains / humains masculine, classiquea maternelles / mamelles féminine, classiqueb épuisé / puisé masculine, classiquea sublimes / abîmes féminine, classiqueb bas / pas masculine, classiquea nue / inconnue féminine, classiqueb lumineux / yeux masculine, classiquea immense / silence féminine, classiqueb lieu / Dieu masculine, classiquea poitrine / colline féminine, classiqueb suivra / descendra masculine, classiquea insigne / signe féminine, classiqueb intérieur / sueur masculine, classiquea mélèze / aise féminine, classiqueb marché / touché masculine, classiquea culture / nature féminine, classiqueb vert / désert masculine, classiquea humaine / haleine féminine, classiqueb voler / parler masculine, classiquea argentées / souhaitées féminine, classiqueb sacré / pleuré masculine, classiquea faîte / prophète féminine, classiqueb fond / confond masculine, classiquea attire / dire féminine, classiqueb resplendit / petit masculine, classiquea intime / sublime féminine, classiqueb t’implorer / pleurer masculine, classiquea mère / amère féminine, classiqueb pur / d’azur masculine, classiquea abaissée / pensée féminine, classiqueb perdu / répondu masculine, classiquea préparée / sacrée féminine, classiqueb obscur / pur masculine, classiquea poitrine / divine féminine, classiqueb morts / forts masculine, classiquea jalouse / épouse féminine, classiqueb d’effroi / toi masculine, classiquea prophètes / interprètes féminine, classiqueb d’or / encor masculine, classiquea solitude / inquiétude féminine, classiqueb oubli / soli masculine, classiquea créature / nature féminine, classiqueb profond / fond masculine, classiquea l’espace / face féminine, classiqueb l’air / chair masculine, classiquea reine / sirène féminine, classiqueb jeter / l’arrêter masculine, classiquea penche / l’avalanche féminine, classiqueb amer / mer masculine, classiquea braves / esclaves féminine, classiqueb voiler / parler masculine, classiquea mousse / repousse féminine, classiqueb forêt / secret masculine, classiquea trouverai-je / neige féminine, classiqueb vent / énervant masculine, classiquea pèse / mauvaise féminine, classiqueb chemin / humain masculine, classiquea sommes / hommes féminine, classiqueb désert / concert masculine, classiquea éternelle / elle féminine, classiqueb marqué / manqué masculine, classiquea solitaire / mystère féminine, classiqueb bleus / deux masculine, classiquea poètes / fêtes féminine, classiqueb analyseur / cœur masculine, classiquea causes / choses féminine, classiqueb filial / idéal masculine, classiquea monde / réponde féminine, classiqueb plonger / l’interroger masculine, classiquea aime / suprême féminine, classiqueb sourit / fleurit masculine, classiquea empreinte / crainte féminine, classiqueb toi / d’effroi masculine, classiquea tempêtes / têtes féminine, classiqueb rêvais / mauvais masculine, classiqueb miel / l’arc-en-ciel masculine, classiquea mousse / douce féminine, classiqueb jour / Amour masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

164 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, PARIS, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1878· numérisation wikisource.org· Sources