Odes et poèmes, 1844· Livre deuxième
IV. À la terre
— Ô mère des vivants,‖ ô terre, ô déité,Nul homme plus que moi‖ n’adore ta beauté !Il n’est pas de rayon‖ au ciel, et pas de globe,Qui me soient plus sacrés‖ qu’une fleur de ta robe.
— Je me souviens de toi ;‖ sur mes plus hauts sommets,Un pied plus amoureux‖ ne se posa jamais.Je t’ai vu, gravissant‖ mes Alpes solitaires,T’abreuver à longs traits‖ dans leurs coupes austères.
— Ah ! j’étais libre et fort,‖ j’étais seul avec Dieu,Pas un vestige humain‖ ne souillait ce saint lieu !Jamais je n’ai senti,‖ depuis cette heure étrange,D’amour et de terreur‖ cet enivrant mélange.Quand il fallut revoir‖ la plaine où l’homme est roi,Mère, je m’indignais‖ et je pleurais sur toi :Car, ô terre, à plaisir‖ l’homme te défigure ;Rien ne te restera‖ de ta noble parure ;Chacun de nos travaux‖ t’enlève une beauté ;Tu vas baissant ton front‖ comme un taureau dompté.Dans ton royaume antique,‖ une aveugle industrieFera céder bientôt‖ l’ordre à la symétrie.Par des murs anguleux‖ les champs sont divisés ;Les fleuves gracieux,‖ dans leurs lits maîtrisés,Ont aligné les plis‖ de leurs courbes divines ;Un lourd niveau s’étend‖ sur le sein des collines,Et le jour n’est pas loin‖ où nous ne verrons plusUn seul arbre debout‖ sur ces monts chevelus ;Jusqu’au dernier sommet,‖ les nations accruesDécharnent le granit‖ sous le fer des charrues.
Ô chênes, ô forêts,‖ ô lieux doux et sacrés,Temple où les premiers dieux‖ à nous se sont montrés,Où de nos jours encor‖ l’esprit d’en haut se cache,Mon cœur saigne pour vous‖ à chaque coup de hache !Je sens une même âme‖ entre nous s’échanger ;Ailleurs que parmi vous‖ je me crois étranger ;Il pleut de vos rameaux‖ des visions sans nombre,Et l’intime soleil‖ me luit mieux sous votre ombre !
Quand l’homme ainsi vainqueur‖ des fleuves et des boisAu plus lointain désert‖ aura donné des loisEt mis à nu des monts‖ les squelettes énormes,Et serré tes beaux flancs‖ de réseaux uniformes,Ô globe, dépouillé‖ de ta vieille splendeur,Pourras-tu d’idéal‖ parler dans ta laideur ?
— Ami de mes secrets‖ et de mes solitudes,Ah ! laisse-moi sourire‖ à tes inquiétudes !L’homme te fait trembler‖ pour nos abris charmantsEt tu le vois déjà‖ vainqueur des éléments.C’est ainsi, je le sais,‖ que parlent vos prophètes ;Vos Titans sont tout prêts‖ à trôner sur mes faîtes ;Ils partagent déjà‖ mes dépouilles entre eux,Et sillonnent mes flancs‖ de leurs fers orgueilleux.Mais ils n’ont pas encore‖ avec leur main rebelleÉbranlé les créneaux‖ de l’antique Cybèle ;Mon vieux front de ses tours‖ n’est pas découronné,Et du Sphinx des déserts‖ l’Œdipe n’est pas né !De plans audacieux‖ soyez toujours prodigues ;Multipliez vos chars,‖ vos vaisseaux et vos digues ;Comme fait un coursier‖ la poudre de ses crins,Je puis tout disperser‖ en secouant mes reins.
Versification
- Forme
- 6 distiquess (distiques)
- Rimes
- 29((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 6 distiquess
- Mots à la rime
- a déité / beauté masculine, classiqueb globe / robe féminine, classiquea sommets / jamais masculine, classiqueb solitaires / austères féminine, classiquea Dieu / lieu masculine, classiqueb étrange / mélange féminine, classiquec roi / toi masculine, classiqued défigure / parure féminine, classiquee beauté / dompté masculine, classiquef industrie / symétrie féminine, classiqueg divisés / maîtrisés masculine, classiqueh divines / collines féminine, classiquei plus / chevelus masculine, classiquej accrues / charrues féminine, classiquea sacrés / montrés masculine, classiqueb cache / hache féminine, classiquec s’échanger / étranger masculine, classiqued nombre / ombre féminine, classiquea bois / lois masculine, classiqueb énormes / uniformes féminine, classiquec splendeur / laideur masculine, classiquea solitudes / inquiétudes féminine, classiqueb charmants / éléments masculine, classiquec prophètes / faîtes féminine, classiqued eux / orgueilleux masculine, classiquee rebelle / Cybèle féminine, classiquef découronné / né masculine, classiqueg prodigues / digues féminine, classiqueh crins / reins masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
58 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, PARIS, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1878· numérisation wikisource.org· Sources