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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Odes et poèmes, 1844· Livre deuxième

V. Contre le repos

Victor de Laprade· 18 quatrains, alexandrins, 72 vers

Va ! marche au but suprême‖ où marche toute chose :Vois, d’un souffle divin‖ l’espace est tourmenté ;Quel globe est endormi ?‖ Quel astre se repose ?Toi seul tu prétendrais‖ à l’immobilité !

Attends-tu là, couché,‖ que le désert t’apporteSes fontaines d’eau vive‖ où tu veux t’étancher ;Et, venu pour toi seul,‖ que Dieu frappe à ta porte,Sans que tu daignes faire‖ un pas pour le chercher ?

Ses bras te sont tendus ;‖ va toi-même, et réclameLa part qui te revient‖ d’air pur et de soleil ;Et s’il pleut quelque part‖ de la manne pour l’âme,Sache, pour la cueillir,‖ t’arracher au sommeil.

Suis l’instinct qui t’invite‖ à sortir de toi-même,Si tu veux croître en force,‖ en sagesse, en beauté ;Vois le saint univers‖ qui t’appelle et qui t’aime :Cherche en lui ce qui manque‖ à ta divinité.

Monte sur les sommets,‖ fouille dans les cavernes ;Aux astres, aux volcans,‖ allume tes flambeaux ;Agrandis chaque jour‖ l’empire où tu gouvernes ;De ton sceptre brisé‖ réunis les lambeaux.

Dompte les éléments‖ et rends-les tributaires ;Mets aux chaînes Protée ;‖ emploie à tes desseinsLa nymphe des glaciers‖ et l’esprit des cratères ;Multiplie, ô Titan !‖ tes sublimes larcins.

Du vol de la pensée‖ aide tes bras trop frêles ;La volonté des monts‖ sait courber les sommets ;Fatigue tour à tour‖ ou tes pieds ou tes ailes,Et rampe, s’il le faut,‖ mais ne t’assieds jamais.

Lève-toi ! Dieu maudit‖ les races accroupiesDes stagnantes cités‖ respirant l’air mauvais ;Le doute et le repos‖ aujourd’hui sont impies :Homme, sache trouver‖ ce qu’enfant tu rêvais.

Marche seul, si ton frère‖ en chemin t’abandonneEt des désirs sacrés‖ ne sent plus l’aiguillon.Vois là-bas, au désert,‖ ce champ que Dieu te donne :Au sol de l’inconnu‖ va creuser ton sillon.

Souffre et combats ; la lutte‖ a des palmes certaines !C’est trop peu d’en gémir,‖ il faut dompter le mal ;Il faut chercher et vaincre,‖ au bout des mers lointaines,Le monstre vigilant‖ qui garde l’idéal.

Passe, et n’écoute pas‖ qui taxe de mensongeCet invincible espoir,‖ ton guide et ton soutien :Tout abîme à sa perte ;‖ et quand le cœur y plonge,Sous l’horrible douleur‖ il trouve encor le bien.

Va, sans le renier,‖ jusqu’au bout de ton rêve,Qu’aperçois-tu, mon âme ?‖ Au fond, n’est-ce pas Dieu ?Tu vas à lui. Crains-tu‖ d’échouer sur la grève ?Est-ce pour te tromper‖ qu’y luit son œil de feu ?

Pars, recueillant les bruits‖ sous les chênes prophètes,Les parfums, les rayons‖ que darde l’avenir ;Demande au vin sacré‖ que versent les poètesL’ardeur de proclamer‖ celui qui doit venir !

Remplis donc à deux mains‖ la coupe où tu t’enivres ;Puise dans le désert,‖ puise dans la cité.Va ! lis dans la nature,‖ et même dans les livres ;Où l’amour n’est-il pas ?‖ où n’est pas la beauté ?

Prends à la terre, aux flots,‖ tout ce qui s’en exhale ;Emporte dans ton vol‖ les rumeurs des chemins ;Prends aux fleurs des sommets‖ l’haleine matinale ;Respire-la mêlée‖ à celle des humains !

Vole au terme entrevu‖ de tes courses fécondes,Sans t’arrêter ici,‖ car le but est ailleurs :Car, ô souffle immortel,‖ tu dois à d’autres mondesPorter ce que le nôtre‖ a d’atomes meilleurs.

Va donc, homme, va donc !‖ ta moisson n’est pas mûre ;Tu n’as pas tout aimé,‖ tu n’as pas tout compris ;Tu n’as pas accompli,‖ sous l’œil de la nature,Les rites de l’hymen‖ avec tous ses esprits !

Marche sans t’endormir,‖ même parmi les roses,Pour aller, quand la terre‖ aura repris tes os,Vers l’être que tu sens‖ à travers toutes choses,Te reposer en lui…‖ s’il connaît le repos !

Versification

Forme
18 quatrains (quatrains)
Rimes
18(abab)
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
18 quatrains
Mots à la rime
a chose / repose féminine, classiqueb tourmenté / l’immobilité masculine, classiquea t’apporte / porte féminine, classiqueb t’étancher / chercher masculine, classiquea réclame / l’âme féminine, classiqueb soleil / sommeil masculine, classiquea toi-même / t’aime féminine, classiqueb beauté / divinité masculine, classiquea cavernes / gouvernes féminine, classiqueb flambeaux / lambeaux masculine, classiquea tributaires / cratères féminine, classiqueb desseins / larcins masculine, classiquea frêles / ailes féminine, classiqueb sommets / jamais masculine, classiquea accroupies / impies féminine, classiqueb mauvais / rêvais masculine, classiquea t’abandonne / donne féminine, classiqueb l’aiguillon / sillon masculine, classiquea certaines / lointaines féminine, classiqueb mal / l’idéal masculine, classiquea mensonge / plonge féminine, classiqueb soutien / bien masculine, classiquea rêve / grève féminine, classiqueb Dieu / feu masculine, classiquea prophètes / poètes féminine, classiqueb l’avenir / venir masculine, classiquea t’enivres / livres féminine, classiqueb cité / beauté masculine, classiquea exhale / matinale féminine, classiqueb chemins / humains masculine, classiquea fécondes / mondes féminine, classiqueb ailleurs / meilleurs masculine, classiquea mûre / nature féminine, classiqueb compris / esprits masculine, classiquea roses / choses féminine, classiqueb os / repos masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

72 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, PARIS, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1878· numérisation wikisource.org· Sources