Pernette, 1870
Épilogue
LA VEUVE
Parmi tes souvenirs‖ si doux à la mémoire,Cher pays de Forez,‖ j’ai glané cette histoire ;J’en aimais la tristesse‖ et les mâles couleurs ;Elle me souriait‖ entre toutes tes fleurs.Que de fois, aux genoux‖ de Pernette elle-même,J’ai de mes pleurs d’enfant‖ baigné ce cher poème !Il fut le plus constant‖ de mes rêves diversEt j’en voudrais garder‖ une image en mes vers.
L’âge, en m’interdisant‖ toute longue espérance,Chaque jour me rattache‖ au lieu de ma naissance ;Mon berceau me rappelle,‖ et, par le temps blessé,Chaque jour, j’aime à fuir‖ plus loin dans le passé.Par tes sentiers bordés‖ d’églantine et de ronce,C’est dans tes horizons‖ que mon esprit s’enfonce,Cher pays, et je vais,‖ autour des mêmes bois,Écouter tes vieux airs‖ entendus mille fois.
Je dois à tes leçons,‖ qu’il m’est si doux de suivre,Mon vrai savoir, celui‖ que n’enseigne aucun livre,Celui qu’on sent germer‖ d’un sol plein de vigueur,Qu’on respire dans l’air,‖ qui prend sa source au cœur,Qui passe, avec le sang,‖ de l’aïeul à sa race,Et qu’aux pages de l’âme‖ aucune encre n’efface.
Ton grand air m’a sauvé‖ la vie et la raison,Chez toi, pâle écolier‖ échappé de prison,Libre pendant deux mois‖ des pédants de la ville,Je secouais du front‖ leur sagesse imbécile,Et, parmi tes bouviers‖ chantant, grimpant, rêvant,J’allais refaire en moi‖ l’œuvre du Dieu vivant.Là, d’un souffle emportant‖ l’amas des lettres mortes,Les choses à mon cœur‖ parlaient de leurs voix fortes ;Dans leurs mâles sillons‖ exempts de nos erreurs,Je suivais, pas à pas,‖ l’esprit des laboureurs.À mes doutes, partout,‖ la réponse était prête ;L’âme des vieux parents‖ me servait d’interprète ;Muni de leurs clartés,‖ je n’hésitais sur rien,Et j’avais leur bon sens‖ pour seul historien.
Maints rhéteurs, depuis lors,‖ m’ont prêché sans relâcheLes vertus, les bienfaits‖ du sabre ou de la hache,Le crime nécessaire‖ et le progrès fatal ;On m’a dit que le bien‖ a pour auteur le mal.J’ai regardé de près‖ ces hideuses chimères,Et j’ai donné raison‖ aux haines de nos mères :Tout grand nom de tribun,‖ de peuple, d’empereur,Taché du moindre sang,‖ me soulève d’horreur.L’histoire en a menti !‖ moi, sur nos temps d’épreuves,J’accepte sans appel‖ l’arrêt des pauvres veuves.
Celle qui m’a conté‖ sa vie et ses amoursA ses ressentiments‖ m’a conquis pour toujours ;Il ne reste à mes yeux,‖ de toute cette gloire,Rien qu’une femme en pleurs,‖ sans fils, en robe noire.
Je la retrouve encor‖ telle qu’à mes dix ansJe la suivais, épris‖ de ses traits imposants.J’obéissais près d’elle‖ à ce charme sévèreDes êtres que l’on craint‖ parce qu’on les révère.Dès qu’elle avait parlé,‖ je quittais tous les jeux.Frissonnant au récit‖ de ces jours orageux,Je me serrais contre elle‖ au bruit de la bataille.Je la voyais géante‖ en sa petite taille ;Tant sous sa coiffe blanche‖ elle avait de grands airs,Quand ses yeux noirs brillaient‖ de larmes et d’éclairs.
J’étais pour elle, aimé‖ d’une intime tendresse,L’auditeur entre tous‖ à qui l’âme s’adresse ;Car elle avait senti,‖ de son tact souverain,Chez cet enfant débile‖ un souvenir d’airainEn qui, malgré l’effort‖ du temps et du vulgaire,Tous les cultes premiers‖ ne s’effaceraient guère.Lorsque j’avais pris place‖ entre les écoutants,L’histoire était plus vive‖ et durait plus longtemps ;Puis, le soir, pour moi seul,‖ dans nos longs tête-à-tête,Les reliques sortaient‖ de l’armoire secrète.Ses récits, à mon cœur,‖ terribles et touchants,Faisaient comme une part‖ des beautés de nos champs,Quand j’allais, écolier‖ libre, jusqu’aux vendanges,Me livrer, chaque automne,‖ à leurs pouvoirs étranges.Autour des vieux enclos,‖ près d’elle, il me semblaitQue tout mon cher pays‖ dans sa voix me parlait.
Jeune encore, à se faire‖ envier par plus d’une,C’était, pour nous enfants,‖ une aïeule commune.Et son portrait, toujours‖ présent à mes regards,S’unit dans ma mémoire‖ à ceux des grands vieillards.Si j’avais le pinceau‖ vif comme la mémoire,Pernette serait là,‖ brune aux tempes d’ivoire,Longs cils noirs abaissés,‖ clair et profond coup d’œil,Droite, leste et parée‖ en simple habit de deuil,Glissant d’un pied cambré‖ sur l’herbe ou sur les dalles,Avec je ne sais quoi‖ des fiertés féodales.A ce portrait vivant‖ que je rêve, il faudraitDu soleil, de l’azur,‖ un recoin de forêt,Un des arbres connus‖ de notre paysage,Et la montagne, enfin,‖ pour cadre à son visage.Auprès d’elle, attachés‖ à sa voix, à ses yeux,Marchent quelques enfants‖ dociles et joyeux,Qu’elle entraîne, à travers‖ les bruyères des landes,Par les sentiers fleuris‖ de nos vieilles légendes.
Plus tard et dans l’automne‖ et près de son manoir,Je la peindrais encor,‖ dans la brume du soir,Marchant d’un ferme pas‖ sous une cape grise,Lorsque j’allais l’attendre‖ au sortir de l’église,Ou, dans son grand fauteuil,‖ lorsqu’à ses pieds assis,Devant l’âtre flambant,‖ j’écoutais ses récits.C’était le bon moment !‖ celui des confidences ;Son âme y répandait‖ toutes ses abondances ;L’histoire où nous pleurions‖ y revenait toujours,Et nos longs soirs d’octobre‖ étaient pour moi trop courts.Affranchis une fois‖ de leurs pudeurs suprêmes,Les sacrés souvenirs‖ se déroulaient d’eux-mêmes :Oubliant à ses pieds,‖ l’enfant qui l’écoutait,C’est à son propre cœur‖ qu’elle se racontait,Et la veuve, acharnée‖ à son deuil sans mesure,Pour la savourer mieux‖ rouvrait chaque blessure.
Quand Pierre et le bonheur‖ partirent d’ici-bas,Le devoir survivait ;‖ elle ne mourut pas.Il fallait, vierge et veuve,‖ être chef de famille,Avoir le bras du fils‖ et le cœur de la fille,Veiller, jusqu’au moment‖ de les voir endormis,Et la mère et le père‖ et les deux vieux amis.À toutes ces douleurs‖ elle eut de quoi suffire,Sans dérober une heure‖ à son propre martyre ;Et ces quatre linceuls,‖ en face de la croix,Ils furent filés tous‖ et cousus de ses doigts.
La première entre tous,‖ sa mesure étant pleine,Dieu vers le fils absent‖ rappela Madeleine.
Puis, le gai médecin‖ qui n’avait plus souri,Plus visité les fleurs‖ du désert favori,Dans l’éternel jardin‖ qui là-haut se déploie,Près du disciple aimé‖ reprit sa douce joie.
De sa maison sans fils‖ quittant le long chagrin,Le laboureur s’en fut‖ récolter le bon grain,Chez le maître qui sert,‖ nous mesurant l’épreuve,De père à l’orphelin‖ et d’époux à la veuve.
Le prêtre survécut,‖ quoiqu’il fût le plus vieux.Ce sol avait besoin‖ d’un ouvrier pieux.Dans le commun labeur‖ ayant eu plus à faire,Il alla le dernier‖ recevoir son salaire.Enfant, je l’ai connu ;‖ j’ai le vif souvenirD’un grand vieillard penché‖ sur moi pour me bénir ;La douce majesté‖ dans tout cet homme empreinteMe frappait de respect‖ sans m’inspirer de crainte.La bonté souriait‖ dans ses graves discours.Lorsqu’il m’avait parlé,‖ je comprenais toujours.Pernette me plaçait‖ souvent sur son passage ;J’en revenais, dit-on,‖ plus docile et plus sage.Je ne sais quoi de fort‖ m’en demeure aujourd’hui ;J’aspire à des hauteurs‖ quand je rêve de lui.Le meilleur de mon œuvre‖ aura germé, peut-être,Des endroits de mon front‖ baisés par ce saint prêtre.
Il mourut. Son esprit‖ nous resta tout entier ;Le grand cœur de Pernette‖ était son héritier.Partout, dans le pays,‖ à trente ans, libre et seule,La vierge avait conquis‖ les honneurs d’une aïeule.Son pas était connu,‖ son nom était béniSous les chaumes obscurs‖ où le pauvre a son nid ;Providence attentive,‖ avant qu’on ne l’appelle,Sa main s’ouvre en tous lieux‖ et son cœur avec elle.Chez tous les indigents‖ que visitait son orSa tendre sympathie‖ entrait, plus prompte encor.Elle savait franchir,‖ dans sa pitié discrète,Cet endroit des douleurs‖ où l’aumône s’arrête,Et, puissante à guérir‖ où l’or ne pouvait rien,C’est à l’âme surtout‖ qu’elle faisait du bien.Elle était le travail‖ chez la pauvreté fière,Au lit des moribonds‖ elle était la prière ;Et, chez tous, apportant‖ le rayon de soleil,Elle était le sourire,‖ elle était le conseil.C’est ainsi qu’en forçant‖ leurs bienfaits à survivre,Elle honorait ses morts‖ avant que de les suivre ;Ainsi l’immense amour‖ qu’elle avait eu pour euxSe partageait dans l’ombre‖ à tous les malheureux.Pierre adoré là-haut,‖ son Pierre en toute chose,Était le but de l’œuvre‖ et la voie et la cause !Pierre, vivant toujours‖ dans cette âme sa sœur,Agissait par ses mains,‖ aimait avec son cœur.C’est pour lui dans le ciel,‖ pour que sa gloire y brille,Qu’on lui forme, ici-bas,‖ cette immense famille,Qu’on recrute le faible‖ et le déshéritéPour donner à ce mort‖ une postérité.
Elle aimait entre tous,‖ de son amour de mère,Ceux dont l’âme innocente‖ attend une lumière.Les petits révoltés,‖ les rôdeurs de buissonsPréféraient à leurs jeux‖ ses charmantes leçons.Ces marmots hérissés‖ ayant horreur du livre,Quand elle ouvrait le sien,‖ quittaient tout pour la suivre.Dans nos rudes hameaux,‖ faits pour la liberté,Où jamais magister‖ ne s’était implanté,Son foyer souriant‖ fut la première école ;Elle y prenait l’enfance‖ au miel de sa parole,Et, par elle, aujourd’hui,‖ du maître à l’ouvrier,Tous, en ces champs heureux,‖ savent lire et prier.Elle excitait d’un mot,‖ chez ses petits convives,Les curiosités‖ de leurs âmes naïves :Et son heureux savoir,‖ saine et douce liqueur,Nourrissait la raison‖ en égayant le cœur.C’était là son grand art :‖ la lettre inaniméeVivait, riait, chantait‖ sous son aiguille aimée ;Et, tout à coup, l’image,‖ offerte aux jeunes yeux,Répandait sa clarté‖ sur le livre ennuyeux.
Elle égayait ainsi‖ la lecture morose ;L’épine sous ses doigts‖ s’envolait de la rose.C’était près d’elle à qui‖ se ferait écolier ;Tout enfant chérissait‖ son toit hospitalier.Plus de grossiers ébats,‖ de rixes, de maraude.Oh ! les bons jours d’hiver,‖ dans la salle bien chaude,À chanter doucement‖ les antiques noëls,À se faire conter‖ des contes éternels,À s’empresser autour‖ du vieux livre d’images,À changer mille fois‖ de plaisirs et d’ouvrages,À mêler la prière‖ entre les jeux diversEt même à réciter‖ des fables et des vers !Puis on posait cahier,‖ tricot, livre au plus vite :Les châtaignes fumaient‖ dans l’immense marmite ;Les branches de raisins‖ s’abaissaient du plafond,La corbeille de noix‖ se vidait jusqu’au fond,Et les pomme d’api,‖ fraîches comme l’aurore,Roulaient et bondissaient‖ sur la table sonore.
Mais que tout valait mieux,‖ les jeux et les leçons,Quand l’école en pleins champs‖ errait sous les buissons,Et que le cher soleil‖ avait mis tout en joie,Du marmot qui brunit‖ au chêne qui verdoie !Quand, aux longs jours d’été,‖ partis de grand matin,D’insectes et de fleurs‖ faisant large butin,Nous voyions, heureux gain‖ des pages bien apprises,Les paniers se garnir‖ des premières cerises !Là, parmi les grands blés,‖ autour des pampres verts »Le maître parlait mieux‖ à des cœurs plus ouverts.Pernette avait ce don,‖ comme un rosier des roses,De traduire aux enfants‖ la voix qui sort des choses,Et d’être bien comprise‖ en leur lisant un peuDes splendides feuillets‖ du grand livre de Dieu.
Parfois, ayant choisi —‖ c’étaient de rares fêtes —Les cœurs les plus ardents‖ parmi ces blondes têtes,Ceux qui, déjà plus mûrs,‖ savaient mieux admirerEt qu’aux nobles récits‖ elle avait vus pleurer,Loin des sentiers connus,‖ vers les lieux sans culture,Elle nous conduisait,‖ dans la haute nature,Sur un de ces rochers‖ d’où les yeux incertainsSondent l’immensité‖ des horizons lointains ;Et parmi les détours‖ des forêts tant aiméesDes débris de son cœur‖ encor toutes semées.Puis, de rameaux cueillis‖ en de secrets endroitsOn venait couronner‖ les deux bras d’une croix.C’était sous les sapins,‖ à l’extrême lisièreDu bois noir qui surplombe‖ un coteau de bruyère ;On dominait de là‖ des sites merveilleux,Et tout le cher pays‖ se déroulait aux yeux.
Là cessaient tout à coup‖ le bruit, le jeu frivole ;C’était comme une église‖ où se tiendrait l’école.Alors se déployait,‖ gardé pour ce soleil,Quelque récit fécond‖ en vigoureux conseil.Je ne sais quoi soufflait‖ dans l’esprit de la veuve ;Sa parole plus vive‖ abondait comme un fleuve.Nous, à sa voix, debout,‖ irrités, triomphants,Nous sentions une force‖ et n’étions plus enfants.De Dieu, des grands devoirs,‖ de la liberté fièrePernette nous parlait‖ sur la tombe de Pierre !Nos yeux ardents brillaient‖ d’orgueil et de courroux ;L’âme de son héros‖ semblait passer en nous ;Nous prenions à témoin‖ le ciel, les monts, la plaine,Et nous épousions tous‖ son amour et sa haine.
Elle nous racontait,‖ dans ce lieu solennel,Ce règne qui vécut‖ d’un carnage éternel :Les peuples écrasés‖ comme sous une meule,Les noirs canons broyant‖ la chair à pleine gueule,La terre sans moissons,‖ les cités en débris,Et les mères pleurant‖ de mettre au jour un fils !Elle disait comment,‖ à l’abri du silence,Parlaient et s’imposaient‖ la fourbe et l’insolence,Comment on adorait‖ les horribles exploitsDe ce sanglant orgueil‖ qui remplaçait les lois ;Comment, plus vils encor‖ qu’aux derniers jours de Rome,Tous les hommes léchaient‖ les talons de cet homme.
Elle disait, enfin,‖ Dieu lui-même insulté,D’hypocrites respects‖ couvrant l’impiété,Les prêtres, subjugués‖ par ce fatal génie,Faisant aux livres saints‖ prêcher sa tyrannie,Un catéchisme impur‖ aidant les recruteurs,Le boucher célébré‖ par la voix des pasteurs,L’homme de paix captif‖ d’un soldat qui s’en joue,Et Jésus-Christ frappé‖ de nouveau sur la joue.Elle savait mêler‖ à son histoire en pleursTout ce qui m’enivrait,‖ les bois, les cieux, les fleurs.Tous ces ardents récits,‖ faits en pleine lumière,Me semblaient attestés‖ par la nature entière…J’ai changé vainement‖ de maître et d’horizon,J’en reviens à Pernette,‖ elle a toujours raison.
Aussi bien que les fils‖ elle enseignait les pères :Vantant la douce paix‖ et ses travaux prospères,De pieux souvenirs‖ le trône environnéEt la loi succédant‖ au caprice effréné.Quand les longs soirs d’hiver‖ peuplaient la chaude étable,Quand veillaient ses voisins‖ assis contre sa table,Aux discours de la vierge,‖ éplorés et ravis,Tous, même les vieillards,‖ jugeaient sur ses avis ;Tant la sagesse, ornant‖ son austère veuvage,Imprimait de respect‖ et d’orgueil au village.
Quand, groupés vers la crèche‖ ou devant le brasierIls découpaient l’érable‖ ou qu’ils tressaient l’osier,Que chaque outil luisait‖ nettoyé de sa rouille,Que l’agile fuseau‖ tournait sous la quenouille,Les récits commençaient,‖ sombres, légers, touchants ;Les plus graves leçons‖ s’entremêlaient de chants ;Et, comme aux anciens jours, l’auditoire immobileÉcoutait ardemment‖ la rustique sibylle.
Mais ses récits toujours‖ s’achevaient par des pleurs,Car tous la ramenaient‖ à ses propres douleurs :Et les voisins émus‖ ne se séparaient guèresSans maudire le temps‖ de ces horribles guerres,Et ce fléau de Dieu‖ dont l’exécrable orgueil !Couvrit le monde entier‖ de carnage et de deuil.
Jamais ce nom sanglant‖ n’éblouit la contréeOù Pernette vécut‖ et mourut adorée.En vain, là comme ailleurs,‖ de vieux prétoriensHâblaient, grondaient, chantaient,‖ grossiers historiens,Et, dans chaque taverne,‖ avec force lampées,A d’obscènes refrains‖ mêlaient leurs épopées.Nos sages laboureurs‖ se souvenaient alorsDe leur maison déserte‖ et de leurs enfants morts…Et chers, aujourd’hui même,‖ à tous ceux de mon âge,Pernette et ses récits‖ font foi dans le village.
Elle vécut assez‖ pour nous voir grandir tous,Et son cœur maternel‖ se consolait en nous ;Chaque enfant du pays‖ prenant la bonne voieEt gagnant quelque honneur‖ lui causait une joie.Ses avis respectés‖ nous suivaient tous au loin,Et j’aimais à l’avoir‖ pour juge et pour témoin.Déjà mûr, et parfois‖ hésitant sur ma route,J’allais chercher près d’elle‖ appui contre le doute ;Sûr que mon cher pays,‖ mes modestes aïeuxMe parlaient dans sa voix,‖ me jugeaient par ses yeux ;Que notre ciel aimé,‖ notre douce nature,M’éclairaient à travers‖ cette âme forte et pure.
Chaque automne, en goûtant‖ à ses raisins vermeils,J’allais dans l’air natal‖ aspirer ses conseils ;A tous nos lieux sacrés‖ nous refaisions visite ;Près d’elle une leçon‖ était partout écrite ;Et le sol maternel‖ me rendait ma vigueur,Quand j’y touchais ainsi‖ du regard et du cœur,L’âge vint sans courber‖ ni son corps ni son âme ;Elle abondait toujours‖ en paroles de flamme,Et, quand nous attisions‖ les souvenirs brûlants,Ses grands yeux noirs brillaient‖ sous de beaux cheveux blancs.
Un jour inscrit, hélas !‖ dans mes dates funèbres,Jour de ce mois fertile‖ en œuvres de ténèbres,D’épais brouillards couvrant‖ notre humide cité,Mon esprit languissait‖ dans mon corps attristé,Le feu clair et flambant‖ n’échauffait pas ma veine ;Je ne pouvais penser‖ et je rêvais à peine ;Je portais lourdement‖ le froid de la saisonEt les choses du temps‖ écrasaient ma raison.Une lettre était là :‖ je l’ouvre avec paresse,Et d’un rude aiguillon‖ la douleur me redresse !C’était un coup suprême,‖ il fallait être fort :Pernette me voulait‖ près de son lit de mort !
Je partis. Le chemin‖ fut bien long et bien morne ;Le même où je riais‖ enfant, à chaque borne,Je le fis, consterné,‖ sous un ciel ténébreux.La neige couvrait tout,‖ la plaine et les hauts lieux.Les bois, se détachant‖ sur la blancheur des landes.Tenaient les vastes monts‖ rayés de noires bandes.Le cher pays, tandis‖ qu’on clouait le cercueil,Semblait s’être vêtu‖ pour un immense deuil.
Elle vivait, forçant‖ à vivre un corps inerte.Sur l’antique fauteuil‖ drapé de serge verte,Elle attendait l’ami‖ qu’elle avait appelé ;Mon retour, son départ,‖ tout était calculé,Et, belle dans la mort‖ comme dans la vieillesse,Elle me vit entrer‖ d’un œil plein d’allégresse.Comme autrefois, ma chambre‖ et l’abondant manoirTout était ordonné‖ pour me bien recevoir ;Tant l’esprit qui régnait‖ dans la vieille demeureRéglait tout fermement‖ jusqu’à la dernière heure.
Nous avions une nuit‖ pour nous entretenir,Le matin seulement‖ la mort devait venir.Le prêtre était parti,‖ l’œuvre sainte était faite,Nul ne se mêla plus‖ à notre tête-à-tête ;Nous priâmes à deux.‖ Je reçus en pleurantLes suprêmes conseils,‖ ces ordres du mourant.Après bien des retours sur les choses anciennes,Sur mes affections‖ autant que sur les siennes,Elle ajouta :
« Mon fils, voici des jours mauvais ;J’en gémirai pour toi,‖ même aux lieux où je vais.Ce siècle aveuglément‖ s’est remis à la chaîne :La carrière est ouverte‖ à la bassesse humaine.Toi, qui goûtas l’air libre‖ et les clartés des monts,Tu resteras fidèle‖ à ce que nous aimons.Puisque Dieu t’a donné‖ le vers, arme tranchanteQui frappe encor mille ans‖ après celui qui chante,Sers-t’en pour la justice‖ et pour la liberté ;On sort de ce combat‖ meurtri, mais écouté.Fais donc vivre en tes vers‖ le meilleur de nos âmes,Le souffle des hauteurs‖ où tous deux nous montâmes,La foi des grands parents,‖ ces cœurs mâles et droits,L’amour des souvenirs,‖ le culte des vieux droits,L’esprit religieux‖ que la nature exhaleEt les saines leçons‖ de la terre natale.Note pour tes enfants‖ quelqu’un de nos vieux airs,Exprime le parfum‖ des fleurs de nos déserts ;Dis ces âmes cachant,‖ au fond de nos retraites,Tant de vigueur paisible‖ et de beautés secrètes.Arrache de l’oubli‖ quelque héros obscurQui puisse être un exemple‖ et qui soit resté pur ;Montre-le simple et fort‖ sous sa libre bannière…Sur ta plus noble page‖ écris le nom de Pierre. »
Elle avait dit ce mot‖ de son plus ferme accent,Et son âme partit‖ en me le prononçant,
Jamais aucune mort,‖ dans toute la contrée,Ne retentit plus vite‖ et ne fut tant pleurée.Adieu l’exemple offert‖ aux fidèles amoursEt la tradition‖ vivante des vieux jours !Il me semblait, à voir‖ l’angoisse universelle,Que l’âme du pays‖ s’éteignait avec elle.Des bourgs les plus lointains,‖ et de chaque maison,Une foule accourut‖ malgré l’âpre saison.Tout ce peuple savait,‖ aussi bien que moi-même,Le lieu marqué par elle‖ à son repos suprême.Partis devant le jour,‖ afin que tout fût prêt,Là-haut, des laboureurs,‖ au bord de la forêt,À grands efforts creusant‖ la terre glaciale,Ouvraient sous les sapins‖ la fosse nuptiale.
Le clocher tant aimé‖ sonnait le dernier glas.Nous montions ; sous nos pieds‖ craquait le dur verglas,Au loin, sur les coteaux‖ tapissés par la neige,Lentement serpentait‖ le funèbre cortège.Les bois, ainsi que nous,‖ restaient silencieux.Un crêpe de brouillards‖ s’étendait sur les cieux.De l’endroit solennel‖ nous étions déjà proche ;On entendait encore‖ un peu la triste cloche,Quoique sur les hauteurs,‖ l’air s’était attiédiEt le vent préludait‖ au calme de midi.Voilà qu’autour de nous,‖ sans qu’il soufflât de brise,Reprit à gros flocons‖ une neige indécise :On doutait, à les voir‖ incertains de leur vol,S’ils descendaient du ciel‖ ou s’ils montaient du sol.C’était comme un essaim‖ d’âmes ou de colombesQui venaient chastement‖ voltiger sur ces tombes.
Et, pour bénir nos morts‖ de son divin regard,Le soleil un instant‖ perça l’épais brouillard.
Le prêtre seul parla‖ durant la sépulture ;Tout se taisait, la foule‖ et la pâle nature.Et la terre natale,‖ enfin, selon leur vœu,Se ferma sur leurs corps‖ pour les garder à Dieu.
Leur humble monument,‖ dressé sur la bruyère,Ne manquera jamais‖ de fleurs ni de prière ;Il reçoit, chaque été,‖ nombre de pèlerins,Il entend leurs secrets,‖ il guérit leurs chagrins.
Une antique légende‖ ici se renouvelle :Pierre et Pernette auront‖ leur mémoire immortelleNos fils pourront choisir,‖ dans la vieille chanson,Ou la leçon rêveuse‖ ou la forte leçon…Et, si j’ai su la dire‖ avec ta grâce austère,On t’aimera peut-être,‖ ô Forez, douce terre,Où ce couple charmant,‖ à l’ombre de nos bois,Dort sous les mêmes rieurs et‖ sous la même croix.
1868.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 226((aa))
- Mètre
- Alexandrins surtout (450 de 12, 3 de 13)· profil 6+6, 5÷8
- Strophes
- 38 distiquess, 3 distiques
- Mots à la rime
- a mémoire / histoire féminine, classiqueb couleurs / fleurs masculine, classiquec elle-même / poème féminine, classiqued divers / vers masculine, classiquea espérance / naissance féminine, classiqueb blessé / passé masculine, classiquec ronce / s’enfonce féminine, classiqued bois / fois masculine, classiquea suivre / livre féminine, classiqueb vigueur / cœur masculine, classiquec race / n’efface féminine, classiquea raison / prison masculine, classiqueb ville / imbécile féminine, classiquec rêvant / vivant masculine, classiqued mortes / fortes féminine, classiquee erreurs / laboureurs masculine, classiquef prête / d’interprète féminine, classiqueg rien / historien masculine, classiquea relâche / hache féminine, classiqueb fatal / mal masculine, classiquec chimères / mères féminine, classiqued d’empereur / d’horreur masculine, classiquee d’épreuves / veuves féminine, classiquea amours / toujours masculine, classiqueb gloire / noire féminine, classiquea ans / imposants masculine, classiqueb sévère / révère féminine, classiquec jeux / orageux masculine, classiqued bataille / taille féminine, classiquee airs / d’éclairs masculine, classiquea tendresse / s’adresse féminine, classiqueb souverain / d’airain masculine, classiquec vulgaire / guère féminine, classiqued écoutants / longtemps masculine, classiquee tête-à-tête / secrète féminine, classiquef touchants / champs masculine, classiqueg vendanges / étranges féminine, classiqueh semblait / parlait masculine, classiquea d’une / commune féminine, classiqueb regards / vieillards masculine, classiquec mémoire / d’ivoire féminine, classiqued d’œil / deuil masculine, classiquee dalles / féodales féminine, classiquef faudrait / forêt masculine, classiqueg paysage / visage féminine, classiqueh yeux / joyeux masculine, classiquei landes / légendes féminine, classiquea manoir / soir masculine, classiqueb grise / l’église féminine, classiquec assis / récits masculine, classiqued confidences / abondances féminine, classiquee toujours / courts masculine, classiquef suprêmes / d’eux-mêmes féminine, classiqueg l’écoutait / racontait masculine, classiqueh mesure / blessure féminine, classiquea d’ici-bas / pas masculine, classiqueb famille / fille féminine, classiquec endormis / amis masculine, classiqued suffire / martyre féminine, classiquee croix / doigts masculine, classiquea pleine / Madeleine féminine, classiquea souri / favori masculine, classiqueb déploie / joie féminine, classiquea chagrin / grain masculine, classiqueb l’épreuve / veuve féminine, classiquea vieux / pieux masculine, classiqueb faire / salaire féminine, classiquec souvenir / bénir masculine, classiqued empreinte / crainte féminine, classiquee discours / toujours masculine, classiquef passage / sage féminine, classiqueg aujourd’hui / lui masculine, classiqueh peut-être / prêtre féminine, classiquea entier / héritier masculine, classiqueb seule / aïeule féminine, classiquec béni / nid masculine, non classiqued l’appelle / elle féminine, classiquee or / encor masculine, classiquef discrète / s’arrête féminine, classiqueg rien / bien masculine, classiqueh fière / prière féminine, classiquei soleil / conseil masculine, classiquej survivre / suivre féminine, classiquek eux / malheureux masculine, classiquel chose / cause féminine, classiquem sœur / cœur masculine, classiquen brille / famille féminine, classiqueo déshérité / postérité masculine, classiquea mère / lumière féminine, classiqueb buissons / leçons masculine, classiquec livre / suivre féminine, classiqued liberté / implanté masculine, classiquee école / parole féminine, classiquef l’ouvrier / prier masculine, classiqueg convives / naïves féminine, classiqueh liqueur / cœur masculine, classiquei inanimée / aimée féminine, classiquej yeux / ennuyeux masculine, classiquea morose / rose féminine, classiqueb écolier / hospitalier masculine, classiquec maraude / chaude féminine, classiqued noëls / éternels masculine, classiquee d’images / d’ouvrages féminine, classiqueg vite / marmite féminine, classiqueh plafond / fond masculine, classiquei l’aurore / sonore féminine, classiquea leçons / buissons masculine, classiqueb joie / verdoie féminine, classiquec matin / butin masculine, classiqued apprises / cerises féminine, classiquee verts / ouverts masculine, classiquef roses / choses féminine, classiqueg peu / Dieu masculine, classiquea fêtes / têtes féminine, classiqueb admirer / pleurer masculine, classiquec culture / nature féminine, classiqued incertains / lointains masculine, classiquee aimées / semées féminine, classiquef endroits / croix masculine, classiqueg lisière / bruyère féminine, classiqueh merveilleux / yeux masculine, classiquea frivole / l’école féminine, classiquec veuve / fleuve féminine, classiqued triomphants / enfants masculine, classiquee fière / Pierre féminine, classiquef courroux / nous masculine, classiqueg plaine / haine féminine, classiquea solennel / éternel masculine, classiqueb meule / gueule féminine, classiquec débris / fils masculine, équivalented silence / l’insolence féminine, classiquee exploits / lois masculine, classiquef Rome / homme féminine, classiquea insulté / l’impiété masculine, classiqueb génie / tyrannie féminine, classiquec recruteurs / pasteurs masculine, classiqued joue féminine, classiquee pleurs / fleurs masculine, classiquef lumière / entière féminine, classiqueg d’horizon / raison masculine, classiquea pères / prospères féminine, classiqueb environné / effréné masculine, classiquec étable / table féminine, classiqued ravis / avis masculine, classiquee veuvage / village féminine, classiquea brasier / l’osier masculine, classiqueb rouille / quenouille féminine, classiquec touchants / chants masculine, classiqued immobile / sibylle féminine, classiquea pleurs / douleurs masculine, classiqueb guères / guerres féminine, classiquec orgueil / deuil masculine, classiquea contrée / adorée féminine, classiqueb prétoriens / historiens masculine, classiquec lampées / épopées féminine, classiqued alors / morts masculine, classiquee âge / village féminine, classiquea tous / nous masculine, classiqueb voie / joie féminine, classiquec loin / témoin masculine, classiqued route / doute féminine, classiquee aïeux / yeux masculine, classiquef nature / pure féminine, classiquea vermeils / conseils masculine, classiqueb visite / écrite féminine, classiqued âme / flamme féminine, classiquee brûlants / blancs masculine, classiquea funèbres / ténèbres féminine, classiqueb cité / attristé masculine, classiquec veine / peine féminine, classiqued saison / raison masculine, classiquee paresse / redresse féminine, classiquef fort / mort masculine, classiquea morne / borne féminine, classiqueb ténébreux / lieux masculine, classiquec landes / bandes féminine, classiqued cercueil / deuil masculine, classiquea inerte / verte féminine, classiqueb appelé / calculé masculine, classiquec vieillesse / d’allégresse féminine, classiqued manoir / recevoir masculine, classiquee demeure / heure féminine, classiquea entretenir / venir masculine, classiqueb faite / tête-à-tête féminine, classiquec pleurant / mourant masculine, classiqued anciennes / siennes féminine, classiquea ajouta / mauvais / vais masculine, classiqueb chaîne / humaine féminine, classiquec monts / aimons masculine, classiqued tranchante / chante féminine, classiquee liberté / écouté masculine, classiquef âmes / montâmes féminine, classiqueg droits masculine, classiqueh exhale / natale féminine, classiquei airs / déserts masculine, classiquej retraites / secrètes féminine, classiquek obscur / pur masculine, classiquel bannière / Pierre féminine, classiquea accent / prononçant masculine, classiquea contrée / pleurée féminine, classiqueb amours / jours masculine, classiquec universelle / elle féminine, classiqued maison / saison masculine, classiquee moi-même / suprême féminine, classiquef prêt / forêt masculine, classiqueg glaciale / nuptiale féminine, classiquea glas / verglas masculine, classiqueb neige / cortège féminine, classiquec silencieux / cieux masculine, classiqued proche / cloche féminine, classiquee attiédi / midi masculine, classiquef brise / indécise féminine, classiqueg vol / sol masculine, classiqueh colombes / tombes féminine, classiquea regard / brouillard masculine, classiquea sépulture / nature féminine, classiqueb vœu / Dieu masculine, classiquea bruyère / prière féminine, classiqueb pèlerins / chagrins masculine, classiquea renouvelle / immortelle féminine, classiqueb chanson / leçon masculine, classiquec austère / terre féminine, classiqued bois / croix masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
453 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, PARIS, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1878· numérisation wikisource.org· Sources