Pernette, 1870
CHANT SEPTIÈME. Les noces
D’une pesante nuit‖ subitement couverts,Les yeux du jeune chef‖ ne s’étaient pas rouverts ;Et, penchés sur son corps,‖ le docteur, Madeleine,Sollicitaient en vain‖ son pouls et son haleine.Le groupe des amis,‖ autour d’eux empressé,Sur le sol inégal‖ soulevant le blessé,Formait des longs manteaux‖ une plus molle couche,Et du vin de la gourde‖ ils humectaient sa bouche.
Pernette, entre ses doigts‖ glacés d’un froid nerveux,Tenait sur ses genoux‖ la tête aux longs cheveux,Accroupie et le dos‖ appuyé contre un arbre,Pâle et sans voix, pareille‖ à ces vierges de marbreQue l’on voit défaillir‖ au pied du crucifix.Madeleine appelait :‖ « O mon fils ! ô mon fils ! »Et poussait vers le ciel,‖ en paroles ailées,Les vives oraisons‖ à ses sanglots mêlées,Disant tous les saints noms‖ qui conjurent la mort,Pour hâter le réveil‖ de son enfant qui dort.
Cependant, d’un doigt sûr,‖ d’un œil que rien n’effraie,Le sagace docteur‖ avait sondé la plaie ;Veste ni ceinturon‖ ne serraient plus le flancEt laissaient mieux jaillir‖ et circuler le sang.On vit du doux blessé‖ se mouvoir la paupière,Se rouvrir, se fermer‖ au coup de la lumière ;Un murmure sortit‖ des cœurs presque joyeux.
Observant le docteur‖ d’un regard anxieux,Sans respirer, Pernette‖ épiait au passageL’arrêt qui se lira‖ d’abord sur ce visage.Tout à scruter le mal,‖ l’œil du ferme vieillard,Longtemps fixé, resta‖ muet, comme son art ;Puis, sans plus rien celer —‖ l’épreuve étant complète —Il leva son front pâle‖ et regarda Pernette.Elle reçut le coup,‖ mais sans le laisser voir ;Elle reprit sa force‖ en quittant tout espoir,Et de ses bras ardents,‖ sans cris, sans plainte amère,Embrassa Madeleine‖ et lui dit : « O ma mère ! »
Mais le blessé déjà‖ se soulevait un peu,Rouvrait plus largement‖ son œil limpide et bleu,Et le docteur, sans croire‖ à des chances meilleures,Témoin de ce réveil,‖ leur promit quelques heures.
Pierre avait tout compris‖ dès le premier moment ;À sa mère, à Pernette,‖ il sourit doucement ;Et, sentant qu’il touchait‖ aux dernières épreuves,Du cœur et du regard‖ il bénit les deux veuves.La parole revint ;‖ les noms de son amourSur ses lèvres erraient,‖ murmurés tour à tour ;Puis, de ses faibles mains‖ enlaçant les deux femmes,À jamais dans leur deuil‖ il souda ces deux âmes,Et, par un testament‖ impossible à briser,Les légua l’une à l’autre‖ en ce double baiser.Quand l’amant, quand le fils‖ eut à tout ce qu’il aimeVersé le miel amer‖ de cet adieu suprême,Le guerrier se souvint,‖ reprenant tout son cœur,Des hasards du combat‖ dont il mourait vainqueur.Il exhorta les siens,‖ honneur de la contrée,À défendre nos bois,‖ citadelle sacrée,À rester jusqu’au bout‖ libres sur ces hauts lieux,Où se dressent encor‖ les tombes des aïeux.L’esprit toujours vivant‖ forçait le corps à vivre ;D’une plus ferme voix‖ on l’entendit poursuivre.Du chef prêt à partir‖ la sagesse en éveilMunissait ses soldats‖ d’un prévoyant conseil.Familier des forêts,‖ sachant les avenues,Les sinueux abris‖ des gorges inconnues,Il disait par quel art,‖ de mille engins de mortUn franc-chasseur des bois‖ peut hérisser l’abord,Et des créneaux roulant‖ du rocher qui surplombeFaire aux envahisseurs‖ une infaillible tombe.
Or la mère savait‖ qu’au delà du trépasOn peut s’aimer encore‖ et que tout ne meurt pas ;Elle avait songé vite‖ au médecin suprêmePar qui naît le salut‖ de la mort elle-même.Un rapide envoyé,‖ déjà sur la hauteur,Revenait annonçant‖ le vénéré pasteur.Par les plus courts sentiers‖ se hâtait le bon prêtre ;Dans les genêts, là-bas,‖ on le voyait paraître ;Et bientôt, près du lit,‖ aux pieds du cher mourant,Le vieillard fut debout,‖ armé du Dieu vivant.
Un long cri de douleur‖ accueillit sa venue,Et la foule éclata,‖ jusqu’ici contenue.Tous les pieux amours‖ au désespoir mêlésFirent explosion‖ dans ces cœurs désolés.Et le vieillard aussi,‖ le prêtre sous les armes,Élevant le ciboire,‖ était baigné de larmes ;Et les mots qu’il tentait‖ pour prier et bénir,Couverts du bruit des pleurs,‖ il ne put les finir.
L’apôtre commença‖ l’œuvre de pénitence,Du geste et du regard‖ écarta l’assistance,Et, comprimant son cœur‖ qui saigne et qui se fend,Il vint s’agenouiller‖ près de son pauvre enfant,Le baisa doucement‖ sur la funèbre couche,Et puis il approcha‖ l’oreille de sa bouche.Le faible cœur de l’homme,‖ alors, resta dompté,Et le prêtre attentif‖ reprit sa majesté ;Et, sans cacher l’ami‖ tout à fait sous le juge,Il ouvrit au pécheur‖ son intime refuge.
Le soldat commença,‖ dans un plein abandon,Cet aveu du chrétien‖ qui force le pardon ;Aveu facile à Pierre‖ et doux à son vieux maître,Fait pour mettre la joie‖ au chaste cœur du prêtre,Aveu d’un noble cœur‖ préservé de tout malEt qui n’a pas trahi‖ le serment baptismal,Qui paya son tribut‖ à l’humaine nature,Sans faire aux grands devoirs‖ même une ombre d’injure :Et qui n’offre au Seigneur‖ à pardonner en luiQue l’héroïque orgueil‖ dont il meurt aujourd’hui.
Dès que l’apôtre eut dit‖ la formule adorableQui délie à jamais‖ le bienheureux coupable,Et qui le rend, au prix‖ d’un sincère remord,Assez pur pour le ciel‖ et joyeux de la mort,Il se leva tranquille‖ et sûr de la victoire ;D’une pieuse main‖ prit l’auguste ciboire,Et, de l’autre, il tira‖ du vase de vermeilLe pain des forts brillant‖ aux rayons du soleil.
Tout le peuple, à genoux‖ tombé sur la bruyère,Formait autour du prêtre‖ un cercle de prière ;Tous les fronts prosternés,‖ tremblants, silencieux,S’abaissaient ; tous les cœurs‖ se dressaient vers les deux.Tout s’inclinait aussi‖ dans l’immense nature :Les feuilles des forêts‖ n’osaient plus un murmure ;Les vents évanouis‖ n’effleuraient pas le sol ;Les oiseaux arrêtaient‖ leur musique et leur vol ;Les seuls parfums, montant‖ d’un essor invisible,Remplissaient l’air au loin‖ de leur hymne paisible ;Tout l’univers enfin,‖ du bois sombre au ciel bleu,Semblait se recueillir‖ dans l’amour de son Dieu.
Or, tenant de ses doigts‖ l’éblouissante hostie,Oubliant tout autour‖ la foule anéantie,En ces mots, le pasteur,‖ tourné vers les sommets,Exhorta ce mourant‖ qui va vivre à jamais :
« Bénis, ô mon enfant,‖ ce Dieu qui, tout à l’heure,Doit t’ouvrir de son sein‖ l’éternelle demeure,Qui t’exempte ici-bas‖ d’un combat incertain,Te payant ta journée‖ au milieu du matin :Qui te prend jeune et pur‖ et sans laisser au mondeLe temps de te flétrir‖ de son haleine immonde.Peut-être qu’à midi,‖ sous l’ardeur du péché,Ton cœur tari d’amour‖ se serait desséché ;Que la vie aurait fait‖ dans la foule grossière,De tes plus fraîches fleurs‖ une infecte poussière ;Peut-être que l’orgueil‖ et le doute moqueurAuraient chassé ce Dieu‖ qui se plaît dans ton cœur.Tu pars aimé de lui,‖ chaste et pieux encore ;Les favoris du ciel‖ meurent en pleine aurore.Le maître épargne ainsi‖ des périls superflusÀ ceux qu’il a marqués‖ pour être ses élus.Réjouis-toi, mon fils,‖ en son nom je t’appelleÀ ceindre au milieu d’eux‖ la couronne immortelle !Tu peux t’offrir au juge‖ et partir sans effroi ;L’ombre même du mal‖ n’existe plus en toi.Ton sang et ta jeunesse,‖ offerts en sacrifice,Ont attendri pour toi‖ sa clémente justice.Fais donc avec amour‖ dans ses divines mainsLe joyeux abandon‖ de tes bonheurs humains ;Fais sortir un encens‖ du feu de tes souffrances ;Brûle au fond de ton cœur‖ tes jeunes espérances ;Et, sans disputer rien‖ à ce Dieu que tu crois,Donne-toi tout entier,‖ comme lui sur la croix !Il sait, ce Dieu fait chair,‖ que le passage est rudeQui conduit par la mort‖ à la béatitude ;Et le voilà qui vient,‖ pour franchir ce moment,À ton âme, à ton corps‖ s’unir étroitement,Afin que tu sois forte,‖ il vient, âme chrétienne.Mêler divinement‖ sa substance à la tienne ;Pour qu’ici même, avant‖ que le ciel ne t’ait lui,Ce Dieu bon vive en toi,‖ lorsque tu meurs en lui :Reçois ce pain sacré‖ fait pour l’homme et pour l’ange,De l’âme et de la chair‖ ineffable mélange,Où ton Dieu descendu,‖ quand ma main l’a béni,Pour se donner à toi‖ fait tenir l’infini.Reçois de ton pardon‖ cet infaillible gage.Reçois cet aliment‖ du suprême voyage.Va, dans le sein du père,‖ au foyer de l’amour,Prépare à tous les tiens‖ leur place et leur retour…Et souviens-toi là-haut,‖ jusqu’à ma dernière heure,Du prêtre qui t’absout,‖ de l’ami qui te pleure. »
Soulevé de sa couche,‖ au moment solennel,Pierre, assis, reposait‖ sur le sein maternel.Madeleine à genoux,‖ la femme forte et tendre,Soutenait dans ses bras‖ celui que Dieu va prendre.Le feu de sa prière‖ avait séché ses pleurs ;Sa foi brûlait plus vive‖ encor que ses douleurs.Les splendeurs de l’extase‖ illuminaient sa face,Comme si du mourant‖ elle obtenait la place ;Et son âme, en un vol‖ suprême et triomphant,Croyait monter au ciel‖ avec le doux enfant,
Mais lui, sans plus rien voir‖ que les espèces saintes,Ardemment vers son Dieu‖ se penchait les mains jointes.
Le peuple est prosterné ;‖ les pleurs coulent des yeux ;La prière s’épanche‖ à flots silencieux ;Le pain fait chair descend‖ sur les lèvres de l’homme,Et de l’âme à son Dieu‖ l’union se consomme.
Les rustiques soldats,‖ dans leur double ferveurDe regrets pour l’ami,‖ de foi pour le Sauveur,Immobiles, courbés,‖ le front contre leurs armes,Serraient les noirs fusils‖ mouillés de grosses larmes.Les femmes pour prier‖ fortement, les yeux clos,La tête dans leurs mains‖ étouffaient leurs sanglots.
Longuement, s’éleva‖ vers le Dieu qui s’immoleCette intense oraison,‖ sans regards, sans parole ;Et quand les yeux rouverts‖ allèrent en pleurantChercher encor les traits‖ du bien aimé mourant,Sous ses longs cheveux blonds‖ sa face humble et penchéeDans son extase encor‖ restait demi-cachée ;Tant d’une forte étreinte,‖ au seuil de ce bas lieu,Son esprit s’enlaçait‖ à l’esprit de son Dieu !
Vers ses amis enfin‖ son beau front se relève.Ce fut, à le revoir,‖ comme au sortir d’un rêve :De vivantes couleurs‖ il s’était éclairé ;La vigueur de sa foi‖ l’avait transfiguré.Le céleste aliment,‖ fait pour son âme pure,Semblait nourrir son corps‖ et guérir sa blessure ;L’accent de ses yeux clairs‖ et de sa franche voixÉclatait aussi ferme,‖ aussi frais qu’autrefois ;Autour de lui l’espoir‖ rentrait au fond des âmes,Et souriait déjà‖ sous les pleurs des deux femmes.
Seul, le sage docteur‖ ne se déridait pas ;Des signes trop certains‖ présageaient le trépas.L’ami repousse en vain‖ l’augure qui l’accable,La science a porté‖ son arrêt implacable.Dans l’aspect du vieillard,‖ sur son front pâlissant,On lit le morne aveu‖ de son art impuissant :Muet, les bras croisés‖ comme un guerrier sans armes,Dans ses yeux paternels‖ tremblaient deux grosses larmes.
Mais Pierre, ayant levé‖ les mains vers le pasteur,Maître de ses esprits,‖ lui dit avec lenteur :
« Me voilà citoyen‖ du royaume céleste :Je suis libre ici-bas‖ pour le temps qui me reste :L’homme par qui je meurs‖ ne peut plus rien sur moi,O mon père, et j’échappe‖ à toute injuste loi.Rien ne m’interdit plus,‖ dans ce moment suprême,D’obéir à mon cœur‖ et d’être à ce que j’aime,Et de donner mon nom,‖ ma main, mon dernier vœu,À celle que je vais‖ attendre au sein de Dieu.Mon père, unissez-nous !‖ prononcez sur nos têtesLe mot qui nous convie‖ à d’éternelles fêtes.Chargez nos fronts bénis‖ de ces puissants liensQui jusque dans le ciel‖ suivent deux cœurs chrétiens,Et qu’une fois serrés‖ sur la terre où nous sommes,Nul pouvoir ne rompra,‖ pas plus Dieu que les hommes,Vous qui savez mon cœur,‖ qui l’avez éprouvé,Cher pasteur ! donnez-lui‖ ce qu’il a tant rêvé :Ce titre où je voyais,‖ dans mes jours les plus sombres,La cause de ma vie‖ et mon bonheur sans ombres,La main de cette enfant,‖ mon unique douceur,Le droit d’être son frère‖ et de l’avoir pour sœur,De ne faire à nous deux,‖ par un chaste mélange,Qu’un seul cœur ici-bas‖ et là-haut qu’un seul ange.Accordez-moi ce prix,‖ mon espoir, ma vertu…Le voulez-vous, mon Dieu ?‖… Pernette, le veux-tu ? »
Un sanglot éclatant‖ répondit pour Pernette.À genoux, près du lit,‖ elle tomba, muette ;Saisit la pâle main‖ que tendait le mourant,De sa lèvre à son sein‖ la baisant, la serrant,La baigna de ses pleurs,‖ et, du geste et de l’âme,À Pierre, mille fois,‖ fit l’aveu qu’il réclame,Disant par tout son être‖ un oui silencieuxÉtouffe dans sa voix,‖ mais inscrit dans les cieux.
Quand des premiers sanglots‖ l’angoisse étant passée,La vierge eut recueilli‖ sa voix et sa pensée,Le prêtre autour de lui,‖ comme il était besoin,Appela les parents,‖ prit le peuple à témoin ;Et sous les hauts piliers‖ de ce vert sanctuaire,Commença devant Dieu‖ la noce mortuaire.
Les hauteurs s’éclairaient‖ aux approches du soir ;Sur la couche de fleurs‖ prête à le recevoir,Le soleil amoureux‖ s’apprêtait à descendre.La neige ouvrait au loin‖ son rideau rose tendre.À l’Orient, jamais‖ si profond et si purL’infini grand ouvert‖ n’avait lui dans l’azur ;Jamais ciel, par delà‖ notre ombre où tout se noie,Ne promit plus d’espace‖ à l’éternelle joie ;Jamais, dépassant mieux‖ notre horizon humain,Tant d’espoir ne berça‖ si douloureux hymen.Comme pour se mêler‖ par des douceurs amèresA cet amour sevré‖ des transports éphémères,La terre, à larges flots,‖ exhalait autour d’euxL’âpre encens du genièvre‖ et des pins résineux,Et mille odeurs des buis‖ et des fleurs d’humble tailleSous les pieds des soldats‖ broyés dans la bataille,Et qui, pareils au cœur‖ tendres et gémissants,Plus ils sont écrasés,‖ plus ils donnent d’encens.L’air, vaguement chargé‖ de soufre et de salpêtre,Fumait encore autour‖ des longs taillis de hêtre,Attestant, sous le ciel‖ paisible et radieux,Les noirs combats de l’homme‖ à travers ce beau lieu.
Autour des fiancés‖ le groupe se resserre ;Les. fronts plus tristement‖ se baissent vers la terre.Mais, sur le vœu qu’émet‖ le chaste bien-aimé,On observe pour lui‖ le rite accoutumé.Le poêle nuptial,‖ formé de branches vertes,Tient d’un pudique abri‖ les deux têtes couvertes ;Le prêtre unit les mains‖ des pâles amoureux ;Le verset solennel‖ est récité sur eux,Et l’époux à l’épouse,‖ en se penchant vers elle,A du mystique anneau‖ mis la chaîne éternelle.
Puis le guide sacré,‖ comme en face du port,Exhorta cet amour‖ plus puissant que la mort :
« Renoncez vaillamment‖ au songe de la vie,Du véritable hymen‖ la mort sera suivie :Enivrés l’un de l’autre‖ en un monde plus beau,Vous l’irez consommer‖ au delà du tombeau ;Vous n’en tarirez pas‖ les douceurs infinies ;Dans leur vol immortel‖ vos âmes sont unies ;Et, rentrés à jamais‖ dans le pays natal,Vous trouverez en Dieu‖ votre lit nuptial. »
Un silence profond‖ suivit ces mots du prêtre ;Les pleurs même cessaient,‖ hélas ! prêts à renaître !Les amants, les époux,‖ dans leur rêve exaucés,À la face du ciel‖ se tenaient embrassés,Et, de leur chaste oubli‖ respectant le mystère,Les yeux se détournaient‖ du couple solitaire.Eux, sans rien voir, perdus‖ et seuls dans l’univers,S’étreignaient, s’appelaient‖ de mille noms divers.Comme deux pâles fleurs‖ que nul soleil n’essuieSe collent feuille à feuille‖ à travers une pluie,Leurs visages, leurs mains,‖ leurs lèvres sans couleursSe joignirent longtemps,‖ cimentés par les pleurs.Leurs larmes, en tombant,‖ qui se confondaient toutes,Sur leurs cheveux mêlés‖ roulaient en mêmes gouttes.
Tels furent, ici-bas,‖ sans autre lendemain,Le salut et l’adieu‖ de ce funèbre hymen.
Les amis, cependant,‖ comptaient chaque minute,Croyant venu l’instant‖ de la dernière lutte.La mère avait saisi‖ la main de son enfant ;Les soupirs du jeune homme‖ allaient en s’étouffant,Et, dans ses yeux, semblait‖ s’éteindre avec la fièvreLe regard… La parole‖ hésitait sur la lèvre.Cet assaut de la mort‖ sur le vaillant blesséPar son sang vigoureux‖ fut encor repoussé ;Il mit son autre main‖ dans la main de sa veuve,Et dit à haute voix,‖ sans fléchir sous l’épreuve :
« Sois béni, Dieu, vers qui‖ je m’en vais sans effort,Et de ma douce vie‖ et de ma douce mort !Je meurs en plein amour,‖ en plein bonheur de vivre,Exempt de mille maux‖ dont la mort me délivre ;Heureux par-dessus tout‖ de finir en chrétien…J’ai tout aimé… mon Dieu,‖ je ne regrette rien !Je sais qu’après un temps‖ qui passera bien vite,On retrouve à jamais‖ en toi ceux que l’on quitte.L’adieu que je leur fais‖ est proche du revoir ;Il a ton nom pour gage‖ et ton sein pour espoir.Rends-nous donc assez purs‖ pour devenir tes hôtes ;Dans le sang de ton fils‖ daigne laver mes fautes ;Je t’offre ici, mon Dieu,‖ pèse dans ta bontéCes douleurs de mon corps‖ contre moi révolté,Tout ce qui dans mon âme,‖ à sa chair asservie,Subsiste, malgré moi,‖ d’attaches à la vie.Reçois cette rançon ;‖ et, pour t’apaiser mieux,Compte-moi les douleurs,‖ les vertus des aïeux,Leur trésor amassé‖ de combats, de prière…Et ces larmes surtout‖ que je coûte à ma mère !Qu’après vous, ô mon Dieu,‖ daigne me pardonnerCe grand cœur maternel‖ que je fais tant saigner !Me pardonnent aussi‖ les amitiés blesséesEt les saintes vertus‖ que j’aurais offensées,Et ceux que je combats‖ jusque dans mon trépas.Je meurs sans les haïr,‖ mais je ne fléchis pas ;Et je dirai, fidèle‖ à ma cause, à moi-même :Sur cet homme, pardon !‖ sur son œuvre, anathème !Chrétien, je me repens,‖ humble devant la mort ;Citoyen, je meurs fier,‖ sans l’ombre d’un remord.J’ai bien fait de braver‖ César et sa fortune,D’écarter de mon front‖ la bassesse commune,De refuser mon bras‖ à cet esprit d’orgueilQui tient le monde encor‖ dans le sang et le deuil ;De ne pas déserter‖ la terre maternelle,D’y. veiller sur les miens,‖ dernière sentinelle ;Au lieu d’aller servir‖ à ces indignes coupsQui devaient susciter‖ vingt peuples contre nous.J’ai bien fait de rester‖ et de jouer ma tête,Soldat de la défense‖ et non de la conquête,Pour que l’envahisseur‖ trouvât sur son cheminQuelques hommes encor‖ debout, la hache en main,Libres, barrant le seuil‖ du logis des ancêtresEt montrant ce qu’on peut‖ quand on n’a plus de maîtres.Au moins, je ne meurs pas‖ loin de mon cher pays,Sous des murs étrangers‖ follement envahis ;Je meurs où j’ai vécu,‖ sur ma terre sacrée,Sur les fières hauteurs‖ dont je gardais l’entrée.Nos vieux chênes, prenant‖ mon sang pur à témoin,Diront à l’ennemi :‖ tu n’iras pas plus loin !Ici, tous mes trésors‖ comblent ma dernière heure ;J’ai là tout ce que j’aime‖ et tout ce qui me pleure ;Je serre en expirant‖ les deux parts de mon cœur,Ma mère d’une main,‖ et de l’autre… ma sœur !Et j’ai reçu mon Dieu,‖ présenté par le prêtreDe qui j’ai, tout enfant,‖ appris à le connaître.J’entends, je puis bénir‖ ces amis attristés,Comme ils ont combattu‖ priant à mes côtés.Et toi, sous qui des bois‖ je fis l’apprentissage,Mon bienfaisant docteur,‖ je vois ton cher visage.Nos arbres favoris‖ couvrent mon lit de mort ;Je les entends gémir,‖ malgré le vent qui dort.Je sens la fraîche odeur‖ de nos plantes obscures,Les mêmes dont tu viens‖ de panser mes blessures.J’ai là cet horizon‖ tant de fois contemplé,Tout le pays natal‖ à mes yeux déroulé :Là-bas, la plaine immense‖ où j’ai fait tant de lieues,Nos étangs argentés‖ et nos collines bleues,Et ces clochers lointains‖ qui m’ont vu presque tousDevant leurs saints patrons‖ m’arrêter a genoux ;Tout ce monde à la fois‖ si grand et si paisible,Par où je m’élevais‖ vers un monde invisible.O doux pays, meilleur‖ que tu n’es renommé,Tu perds un de tes fils‖ qui t’ont le plus aimé ;Adieu ! reste béni‖ dans les fruits que tu portes,Moissons de pur froment,‖ d’âmes douces et fortes !Adieu !… »
Sa voix faiblit, une larme roulaSur sa pâle paupière‖ et sa bouche trembla :Il reprit :
« Au revoir, là-haut, chez notre père…Ne pleurez pas, priez…‖ je crois, j’aime, j’espère…Je meurs en plein soleil,‖ doucement, au milieuDe mes plus chers amours !‖… Mère !… Pernette ! Adieu. »
Le silence, un frisson‖ sur sa face ternie,Une froide sueur,‖ annonçaient l’agonie ;Et le pasteur comprit,‖ à des râlements sourds,Que cette âme attendait‖ les suprêmes secours.Les chrétiens, prosternés‖ et comprimant leurs larmes,Pour aider au mourant‖ prirent leurs saintes armes ;La mère étroitement‖ s’empara de son fils,Dans ses mains, sur son cœur‖ colla le crucifix ;Et la pieuse foule‖ à ce combat présenteCommença l’oraison‖ de l’âme agonisante.On entendit encor,‖ dans un soupir glacé,Le doux nom de Jésus‖ faiblement prononcé.L’esprit, déjà, touchait‖ au ciel par sa foi vive ;Mais la lutte éclatait‖ dans la chair convulsive.
Alors l’homme de Dieu,‖ le paisible et le fort,Sentit qu’il était temps‖ de terrasser la mort ;Ayant reçu le droit‖ de lui parler en maître.Sur sa face éclatait‖ la majesté du prêtre ;Et regardant cet homme,‖ un éclair dans les yeux,Il lui montra l’azur‖ d’un geste impérieuxEt d’une ferme voix :
« Partez, âme chrétienne,Lui dit-il : qu’ici-bas‖ plus rien ne vous retienne,De cette chair de mort‖ soyez libre à l’instant !Élancez-vous ! montez !‖ votre Dieu vous attend. »
Le soir encor, du haut‖ des cimes empourprées,De sa rougeur suprême‖ éclairait nos contrées,Plus qu’à demi caché‖ par les monts, le soleilS’abaissa tout à coup‖ sous son rideau vermeil,Et l’ombre, à larges pas,‖ des forêts aux villages,Glissa rapidement‖ d’étages en étages.
Tour à tour s’éteignaient,‖ en de noirs horizons,Les clochers flamboyants‖ et les blanches maisons.Bientôt, submergeant tout‖ de l’une à l’autre chaîne,La pâleur de la nuit‖ noya l’immense plaine.
Rasant l’herbe et les fleurs,‖ un vent léger et frais,Comme exhalé du sol,‖ souffla vers les forêts ;Dans les vignes épars,‖ mais à leur nid fidèles,Les oiseaux vers les bois‖ rentraient à tire-d’ailes ;Et l’âme, vers le ciel‖ prêt à la recevoir,Partit dans un soupir‖ sur les brises du soir.
Au bord de la forêt‖ à l’orient ouverte,De mille fleurs sans nom‖ sa tombe fut couverte :Le sol teint de son sang‖ se montra généreux.C’est ainsi qu’il mourut…‖ heureux, trois fois heureux.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 229((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a couverts / rouverts masculine, classiqueb Madeleine / haleine féminine, classiquec empressé / blessé masculine, classiqued couche / bouche féminine, classiquea nerveux / cheveux masculine, classiqueb arbre / marbre féminine, classiquec crucifix / fils masculine, classiqued ailées / mêlées féminine, classiquee mort / dort masculine, classiquea n’effraie / plaie féminine, classiqueb flanc / sang masculine, classiquec paupière / lumière féminine, classiqued joyeux / anxieux masculine, classiqueb passage / visage féminine, classiquec vieillard / art masculine, classiqued complète / Pernette féminine, classiquee voir / espoir masculine, classiquef amère / mère féminine, classiquea peu / bleu masculine, classiqueb meilleures / heures féminine, classiquea moment / doucement masculine, classiqueb épreuves / veuves féminine, classiquec amour / tour masculine, classiqued femmes / âmes féminine, classiquee briser / baiser masculine, classiquef aime / suprême féminine, classiqueg cœur / vainqueur masculine, classiqueh contrée / sacrée féminine, classiquei lieux / aïeux masculine, classiquej vivre / poursuivre féminine, classiquek éveil / conseil masculine, classiquel avenues / inconnues féminine, classiquem mort / l’abord masculine, classiquen surplombe / tombe féminine, classiquea trépas / pas masculine, classiqueb suprême / elle-même féminine, classiquec hauteur / pasteur masculine, classiqued prêtre / paraître féminine, classiquee mourant / vivant masculine, classiquea venue / contenue féminine, classiqueb mêlés / désolés masculine, classiquec armes / larmes féminine, classiqued bénir / finir masculine, classiquea pénitence / l’assistance féminine, classiqueb fend / enfant masculine, classiqued dompté / majesté masculine, classiquee juge / refuge féminine, classiquea abandon / pardon masculine, classiqueb maître / prêtre féminine, classiquec mal / baptismal masculine, classiqued nature / d’injure féminine, classiquee lui / aujourd’hui masculine, classiquea adorable / coupable féminine, classiqueb remord / mort masculine, classiquec victoire / ciboire féminine, classiqued vermeil / soleil masculine, classiquea bruyère / prière féminine, classiqueb silencieux / deux masculine, classiquec nature / murmure féminine, classiqued sol / vol masculine, classiquee invisible / paisible féminine, classiquef bleu / Dieu masculine, classiquea hostie / anéantie féminine, classiqueb sommets / jamais masculine, classiquea l’heure / demeure féminine, classiqueb incertain / matin masculine, classiquec monde / immonde féminine, classiqued péché / desséché masculine, classiquee grossière / poussière féminine, classiquef moqueur / cœur masculine, classiqueg encore / aurore féminine, classiqueh superflus / élus masculine, classiquei t’appelle / immortelle féminine, classiquej effroi / toi masculine, classiquek sacrifice / justice féminine, classiquel mains / humains masculine, classiquem souffrances / espérances féminine, classiquen crois / croix masculine, classiqueo rude / béatitude féminine, classiquep moment / étroitement masculine, classiqueq chrétienne / tienne féminine, classiquer lui masculine, classiques l’ange / mélange féminine, classiquet béni / l’infini masculine, classiqueu gage / voyage féminine, classiquev l’amour / retour masculine, classiquew heure / pleure féminine, classiquea solennel / maternel masculine, classiqueb tendre / prendre féminine, classiquec pleurs / douleurs masculine, classiqued face / place féminine, classiquee triomphant / enfant masculine, classiquea saintes / jointes féminine, classiquea yeux / silencieux masculine, classiqueb l’homme / consomme féminine, classiquea ferveur / Sauveur masculine, classiquec clos / sanglots masculine, classiquea s’immole / parole féminine, classiqueb pleurant / mourant masculine, classiquec penchée / demi-cachée féminine, classiqued lieu / Dieu masculine, classiquea relève / rêve féminine, classiqueb éclairé / transfiguré masculine, classiquec pure / blessure féminine, classiqued voix / qu’autrefois masculine, classiquee âmes / femmes féminine, classiquea pas / trépas masculine, classiqueb l’accable / implacable féminine, classiquec pâlissant / impuissant masculine, classiquea pasteur / lenteur masculine, classiquea céleste / reste féminine, classiqueb moi / loi masculine, classiquec suprême / j’aime féminine, classiqued vœu / Dieu masculine, classiquee têtes / fêtes féminine, classiquef liens / chrétiens masculine, classiqueg sommes / hommes féminine, classiqueh éprouvé / rêvé masculine, classiquei sombres / ombres féminine, classiquej douceur / sœur masculine, classiquek mélange / ange féminine, classiquel vertu / veux-tu masculine, classiquea Pernette / muette féminine, classiqueb mourant / serrant masculine, classiquec l’âme / réclame féminine, classiqued silencieux / cieux masculine, classiquea passée / pensée féminine, classiqueb besoin / témoin masculine, classiquec sanctuaire / mortuaire féminine, classiquea soir / recevoir masculine, classiqueb descendre / tendre féminine, classiquec pur / l’azur masculine, classiqued noie / joie féminine, classiquee humain / hymen masculine, classiquef amères / éphémères féminine, classiqueg d’eux / résineux masculine, classiqueh taille / bataille féminine, classiquei gémissants / d’encens masculine, classiquej salpêtre / hêtre féminine, classiquek radieux / lieu masculine, non classiquea resserre / terre féminine, classiqueb bien-aimé / accoutumé masculine, classiquec vertes / couvertes féminine, classiqued amoureux / eux masculine, classiquee elle / éternelle féminine, classiquea port / mort masculine, classiquea vie / suivie féminine, classiqueb beau / tombeau masculine, classiquec infinies / unies féminine, classiqued natal / nuptial masculine, classiquea prêtre / renaître féminine, classiqueb exaucés / embrassés masculine, classiquec mystère / solitaire féminine, classiqued l’univers / divers masculine, classiquee n’essuie / pluie féminine, classiquef couleurs / pleurs masculine, classiqueg toutes / gouttes féminine, classiquea lendemain / hymen masculine, classiquea minute / lutte féminine, classiqueb enfant / s’étouffant masculine, classiquec fièvre / lèvre féminine, classiqued blessé / repoussé masculine, classiquee veuve / l’épreuve féminine, classiquea effort / mort masculine, classiqueb vivre / délivre féminine, classiquec chrétien / rien masculine, classiqued vite / quitte féminine, classiquee revoir / espoir masculine, classiquef hôtes / fautes féminine, classiqueg bonté / révolté masculine, classiqueh asservie / vie féminine, classiquei mieux / aïeux masculine, classiquej prière / mère féminine, classiquek pardonner / saigner masculine, classiquel blessées / offensées féminine, classiquen moi-même / anathème féminine, classiqueo mort / remord masculine, classiquep fortune / commune féminine, classiqueq d’orgueil / deuil masculine, classiquer maternelle / sentinelle féminine, classiques coups / nous masculine, classiquet tête / conquête féminine, classiqueu chemin / main masculine, classiquev ancêtres / maîtres féminine, classiquew pays / envahis masculine, classiquex sacrée / l’entrée féminine, classiquey témoin / loin masculine, classiquea cœur / sœur masculine, classiqueb prêtre / connaître féminine, classiquec attristés / côtés masculine, classiqued l’apprentissage / visage féminine, classiquef obscures / blessures féminine, classiqueg contemplé / déroulé masculine, classiqueh lieues / bleues féminine, classiquei tous / genoux masculine, classiquej paisible / invisible féminine, classiquek renommé / aimé masculine, classiquel portes / fortes féminine, classiquea Adieu / roula / trembla masculine, classiquea reprit / père / j’espère féminine, classiqueb milieu / Adieu masculine, classiquea ternie / l’agonie féminine, classiqueb sourds / secours masculine, classiquec larmes / armes féminine, classiqued fils / crucifix masculine, classiquee présente / agonisante féminine, classiquef glacé / prononcé masculine, classiqueg vive / convulsive féminine, classiquea fort / mort masculine, classiquec yeux / impérieux masculine, classiquea voix / chrétienne / retienne féminine, classiqueb l’instant / attend masculine, classiquea empourprées / contrées féminine, classiqueb soleil / vermeil masculine, classiquec villages / étages féminine, classiquea horizons / maisons masculine, classiqueb chaîne / plaine féminine, classiquea frais / forêts masculine, classiqueb fidèles / tire-d’ailes féminine, classiquec recevoir / soir masculine, classiquea ouverte / couverte féminine, classiqueb généreux / heureux masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
461 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, PARIS, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1878· numérisation wikisource.org· Sources