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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Pernette, 1870

CHANT PREMIER. Les fiançailles

Victor de Laprade· distiques, alexandrins, 396 vers

« Si l’on peut des moissons‖ augurer les vendanges,L’année aura rempli‖ nos celliers et nos granges,Et — narguant le dicton —‖ quoique riche en beaux foins,En beaux blés, en beaux fruits,‖ ne le sera pas moins.Voyez mes quatre chars‖ ployant sous leur faix d’herbes !…Et les seigles voisins‖ sont déjà mis en gerbes.Et sur la tige épaisse‖ et haute du fromentL’épi laiteux et vert‖ s’incline pesamment.Dans la vigne, à nos pieds,‖ se montrent, par centaines,Les promesses des ceps,‖ hélas ! trop incertaines ;De noyaux duveteux‖ les pêchers sont couverts ;Mes jeunes cerisiers‖ sont plus rouges que verts.Chère vigne ! C’est moi,‖ tout seul, qui l’ai plantée !Si vous les aviez vus,‖ du bas de la montée,Mes pêchers, en avril,‖ par un jour de soleil !Le sol gris en était‖ tout jaspé de vermeil.Pour admirer ce champ,‖ qui brillait entre mille,Chaque samedi soir,‖ au retour de la ville,Pernette m’arrêtait,‖ là-bas, sur le sentierD’où l’on voit le manoir‖ et le domaine entier.Car j’ai su m’arrondir‖ ma petite province,J’y suis maître, et j’habite‖ au milieu, comme un prince,J’ai tout ce qui s’étend‖ de la vigne au ruisseau :Ces trèfles, ces froments,‖ ces prés bien pourvus d’eau,Ces chanvres près du bord‖ courant le long des aunes,Et là-haut, sous les pins,‖ ces seigles déjà jaunes.Ma forêt qui verdoie,‖ au nord de la maison,Avec ces rochers noirs,‖ finit à l’horizon.Jadis un taillis maigre,‖ un fourré de broussailles,Prolongeait au couchant‖ le bois jusqu’aux murailles ;Que j’ai mis là d’argent,‖ de sueurs et d’ennui !Mais cent tonneaux de vin‖ en coulent aujourd’hui,Et ma vigne, si haut‖ sur les monts reculée,Y mûrit sans subir‖ ni brume ni gelée,Tant l’héritage entier,‖ sur un sol attiédi,Reçoit un bon soleil‖ du levant au midi. »

Ainsi parla, joyeux‖ de lui vanter sa terre,Le père de Pernette‖ à la mère de Pierre ;Autour d’eux, les parents,‖ les voisins familiers,Montaient vers la maison‖ le long des groseillers.

Et, disant ce que tous‖ avaient dans la pensée,La mère du garçon‖ vantait la fiancée :« Oui, le sol est fécond,‖ plaisant est le manoir ;Vos fruits, bons à goûter,‖ sont radieux à voir ;Mais l’or de vos froments‖ et vos pêches vermeilles,Les grappes de rubis‖ enchâssés dans vos treilles,N’ont pas plus de rayons‖ et de fraîches couleursQue les yeux de Pernette‖ et que sa joue en fleurs.Le bord de vos étangs‖ n’a peuplier ni frêneSi souples et si droits‖ que sa taille de reine.Plus joyeux et plus doux‖ que son âme sans fiel,Vos nids n’ont pas d’oiseaux‖ et vos ruches de miel ;Et vos prés, votre vigne,‖ enfin tout l’héritage,Rien ne vaut ce trésor‖ caché dans le ménage.Jamais dans la maison‖ plus d’ordre et moins de bruitN’ont si bien témoigné‖ du soin qui la conduit.Tout abonde et reluit‖ sous les doigts de Pernette ;On dirait qu’une fée‖ a prêté sa baguette.Chaque heure est bien remplie :‖ on voit, dès le matin,Briller sur le dressoir‖ la faïence et l’étain ;Le soir, près du foyer,‖ lorsque l’on s’agenouille,La plus lente ouvrière‖ a fini sa quenouille.Les coffres ont du drap‖ et du linge à foison :La basse-cour suffit‖ à nourrir la maison.L’art de la ménagère‖ a fait entrer, peut-être,Plus d’écus au tiroir‖ que le travail du maître. »

— Bonne femme au logis‖ vaut son poids de bon or,Dit Jacque, et ma Pernette‖ y vaudra plus encor ;Mais Pierre n’aurait pas‖ la fillette et ma vigne,Si de la plaine aux monts‖ j’en savais un plus digne.C’est un cœur, celui-là !‖ chaud comme le soleil ;Un rude laboureur,‖ qui n’a pas son pareilPour tracer un sillon‖ aussi droit qu’une règle,Et porter en riant‖ ses dix boisseaux de seigle.Quels bras de fer, quels reins‖ et quels jarrets nerveux !Il faut le voir lier‖ et délier ses bœufs,Soutenir du poignet‖ un char à la montée,Et presser du talon‖ sa cavale indomptée !Puis c’est un clerc, lisant,‖ calculant, écrivant,En mille inventions‖ expert, un vrai savant !Moi, je veux qu’aux anciens‖ croyance soit gardée,Mais que chaque jeunesse‖ apporte son idée.Les livres me sont clos,‖ je n’en fais pas le fier ;Mais, puisque enfin j’en sais‖ aujourd’hui plus qu’hier,J’espère que demain,‖ aidés les uns des autres,Nos fils ajouteront‖ leurs trouvailles aux nôtres.Dans l’œuvre du labour,‖ dans le soin du bétail,Pierre est de bon conseil,‖ comme de bon travail ;Et je ne connais pas,‖ du village à la ville,De plus fort ouvrier,‖ de maître plus habile. »

Heureuse, et sans trahir‖ tout son cœur triomphant,Madeleine reprit :

« Hélas ! ce pauvre enfant,Si Dieu ne l’avait fait‖ robuste autant que sage,Qu’adviendrait-il de nous,‖ n’ayant plus d’héritage ?J’ai tout vendu, les prés,‖ les terres et le bois :Ce fils, il m’a fallu‖ le racheter trois fois !Trois fois, vous le savez,‖ ces hommes, sans m’entendre,Malgré le prix payé,‖ me l’ont voulu reprendre,Pour l’envoyer mourir‖ sous le fer, sous le feu.Il vit, il ne sera‖ point soldat, grâce à Dieu !Mais, hormis le verger,‖ la maison que j’habite,Il n’a plus que ses bras,‖ son esprit, sa conduite.Et certes, vous montrez,‖ compère, en l’acceptant,Qu’à vos yeux le bon cœur‖ passe l’argent comptant. »

Alors un des voisins,‖ riche et de bon lignage,Un de ceux qu’on écoute‖ au conseil du village,Hocha la tête et dit :

« O Jacques, fin matois,On te loue… On t’envie‖ encor plus pour ton choix !Va ! Si les deux enfants‖ ne s’aimaient d’amour tendre,J’en sais qui feraient tout‖ pour te souffler ce gendre.N’en trouve pas qui veut,‖ des pauvres comme lui !Où les chercher, hélas !‖ Nos gendres, aujourd’hui ?Tout notre plus beau sang‖ s’est perdu dans ces guerres ;Fillettes et parents,‖ nous ne choisissons guères,Un père a du bonheur,‖ qui saisit, riche ou non,Pour sa fille un beau gars,‖ brave et de bon renom,Promettant à l’aïeul‖ une forte lignéeEt robuste à mouvoir‖ la bêche et la cognée.La vigueur d’un sang pur‖ est le premier des biens.Brave Pierre ! Un enfant,‖ humble avec ses anciens,Timide, et tout à coup‖ l’âme la plus hardie !Ah ! je le vois encore,‖ au jour de l’incendie,Sur les toits enflammés‖ courir, porter les seaux…Le voilà qui revient‖ chargé de deux berceaux,Rouge, entouré de feux‖ sur quelques planches frêles,Ses longs cheveux au vent,‖ rapide, ayant des ailes,Tel que, dans le tableau,‖ sur le seuil de l’enfer,Le saint Michel posant‖ son pied sur Lucifer !Et, vraiment, il ressemble‖ à celui de l’église ;Pernette, ce jour-là,‖ le disait à Denise.Ah ! Le vaillant garçon !‖ Au travail toujours prêt,Et qui jamais ne perd‖ une heure au cabaret !Son crayon, le dimanche,‖ ou son livre en cachette,Ou le bras de sa mère,‖ et maintenant, Pernette,Voilà tout son repos,‖ les seuls jeux à son goût.Aussi, qu’on l’interroge,‖ on croirait qu’il sait tout !Que notre cher pasteur,‖ de qui vient sa science,Si je l’ai trop loué,‖ dise ce qu’il en pense ! »

Le bon prêtre sourit ;‖ il aimait comme sienL’enfant que ses leçons‖ firent homme et chrétien.Grand vieillard encor vert,‖ austère et plein de grâce,Et, sous son humble habit,‖ sentant sa noble race,Dans l’exil, en prison,‖ Dieu l’avait visité ;Une fleur de tendresse‖ ornait sa charité.Ayant souffert beaucoup,‖ il aimait plus encore.Il était de ces purs‖ que le savoir décore.Instruit des arts, des mœurs,‖ des lois de l’étranger,De toute sa science‖ utile à propager,Il faisait concourir,‖ dans son heureux domaine,La sagesse divine‖ à l’industrie humaine ;Et, pasteur patriarche,‖ il réglait, tour à tour,L’œuvre de la prière‖ et l’œuvre du labour.Il répondit :

« Jamais terre mieux préparéeN’a reçu de mes mains‖ la semence sacrée.Nul fonds ne m’a produit‖ un semblable trésor.L’âme de cet enfant‖ est une mine d’or ;J’en reviens ébloui‖ chaque fois que j’y plonge.Nul plus exempt de fiel,‖ de ruse, de mensonge,Plus naïf, moins ouvert‖ aux calculs d’aujourd’hui,Ne suit plus fermement‖ la voix qui parle en lui.Des devoirs qu’il s’est faits,‖ dont il rêve en silence,Rien ne peut détourner‖ son ardente innocence ;Et je songe, à le voir‖ si pur, si plein de feu,A nos premiers parents‖ sortant des mains de Dieu.Le père est fortuné‖ qui fonde une familleSur ce noble garçon,‖ Jacque, et sur votre fille ;L’active et douce enfant,‖ belle, et qui n’en sait rienEt qui vaut par le cœur‖ plus que tout votre bien.Que l’ombre d’un souci‖ ne trouble pas ces fêtes !Je puis bénir le joug‖ qui va lier leurs têtes,Sûr qu’il sera porté‖ par deux amis joyeuxEt que leur double nom‖ est écrit dans les cieux.Comprenez, ce jour-là,‖ quand vous verrez peut-êtreRayonner le pasteur‖ et pleurer le vieux maître,Que je vous réponds d’eux,‖ que ce sont mes enfants !Rien, là-haut, n’émeut plus‖ les anges triomphantsEt le Dieu paternel‖ qui lit au fond de l’âme,Que la sainte union‖ de l’homme et de la femme. »

Or, devisant ainsi,‖ parents, voisins, curé,Arrivaient au manoir‖ de treilles entouré,Sous les quatre tilleuls‖ d’où le regard embrasseEt mesure les champs,‖ au loin, sous la terrasse.Jacques se retourna‖ vers ces prés, son orgueil ;Comme il les saluait‖ d’un suprême coup d’œil,Il aperçut là-bas,‖ au bout de la prairie,Errer encor le couple‖ heureux que l’on marie.

« Ah ! nos enfants, dit-il,‖ les montrant de la main,Ces alertes coureurs‖ font durer le chemin ;Se voyant tous les jours,‖ ils ont tant à se dire ! »Et les vieillards émus‖ échangeaient un sourire.

Il reprit :« De nos jours les vieux sont indulgents :On attend, on prévient‖ messieurs les jeunes gens !Soyons, puisqu’il le faut,‖ des parents à la mode.D’ici la vue est belle‖ et ce banc est commode ;Il est bon de s’asseoir‖ sous l’ombrage léger ;Respirons à l’odeur‖ des foins et du verger.Je crains pour vous, après‖ ces heures enflammées,La soudaine fraîcheur‖ des salles bien fermées.Reposons-nous avant‖ que le dîner soit prêt,Et jugeons en conseil‖ mon petit vin clairet. »

On s’assit : les propos‖ joyeux, parfois sévères,Se croisaient sur la table‖ où l’on choquait les verres.

Or, sans mot dire, et toute‖ à son fils adoré,La mère regardait,‖ là-bas, au bout du pré.

Le couple radieux‖ s’isolait dans sa joie,Marchait avec lenteur,‖ sans suivre aucune voie,Sans rien voir que lui-même,‖ ayant pour horizonDeux ombres à ses pieds‖ et des brins de gazon ;Sans parler, ou disant‖ quelque parole brèveQu’un serrement de main,‖ qu’un long regard achève.Les mots n’expriment pas‖ ce qu’ils avaient au cœur :Le vase retenait‖ sa divine liqueur,Et parfois une perle‖ ou le soleil se joueTremblait au bord des cils‖ sans rouler sur la joue.

A fixer ces transports‖ dans l’âme ou dans les sens,Ainsi que les bergers‖ les rois sont impuissants,Et pour peindre à l’esprit‖ cette rapide fête,Les sons et les couleurs‖ échappent au poète.Le ciel s’ouvre, et tout homme‖ en cet éclair béniAspire à l’éternel‖ et conçoit l’infini.Les simples et les purs,‖ mieux que les grands du monde,Sont admis à goûter‖ cette extase profonde,Et le Dieu qui la donne‖ aux cœurs dignes d’aimerConnaît seul le vrai nom‖ dont il faut la nommer.

Quand de ces régions‖ du rêve et du mystèreS’arrachant tous les deux‖ ils revoyaient la terre,Quand du divin silence‖ ils remontaient le coursEn reprenant le fil‖ de leurs jeunes discours,C’étaient mille projets‖ gracieux et champêtresPour la vie en commun‖ sous le toit des ancêtres ;Comme en font deux amants,‖ la veille d’être époux,En parlant d’avenir‖ ivres de dire NOUS,De faire à deux le plan‖ de leur double existenceEt de mêler ainsi‖ leurs destins par avance.

Pierre disait comment,‖ par ses soins redoublés,Une friche lointaine‖ abonderait en blés ;Comment l’eau du ruisseau,‖ plus savamment conduite,Des prés mieux abreuvés‖ étendrait la limite ;Comment il accroîtrait,‖ par un mélange heureux,La race des troupeaux‖ plus gras et plus nombreux ;Comme on verrait là-haut‖ verdir, en peu d’années,Un bois de pins couvrant‖ ces roches décharnées ;Combien d’outils nouveaux,‖ décuplant le travail,Allégeraient l’effort‖ de l’homme et du bétail ;Comme il saurait enfin,‖ dans la maison prospère,Servir de ses labeurs‖ l’autorité du père.

Pernette achevait l’œuvre‖ et ne tarissait pas ;Agneaux, poussins, chevreaux‖ pullulaient sous ses pas ;Le laitage et les œufs‖ remplissaient les corbeilles ;L’or coulait à longs flots‖ du logis des abeilles ;D’espaliers abondants‖ les murs étaient couverts ;Mille fruits bien gardés‖ égayaient les hivers ;Le fin linge odorant‖ s’empilait dans l’armoire ;Les nappes au grand jour‖ brillaient comme la moire ;Et, pour ces soins divers,‖ on s’inspirait en toutDe la mère de Pierre,‖ et l’on suivait son goût.

C’est ainsi qu’attestant‖ leur ardeur mutuelleIls adoptaient, tous deux,‖ leur famille nouvelle,C’est ainsi qu’entourés,‖ dans l’arrière-saison,Les vieux parents sont rois‖ d’une heureuse maison.

Tandis qu’ils échangeaient‖ si saintement leurs rêves,Oublieux du retour‖ et des heures trop brèves,Ils virent tout à coup,‖ là-haut, sous les tilleuls,Le groupe vénérable…‖ On n’attendait qu’eux seuls.Tous deux rouges, confus‖ de ce long tête-à-tête,Honteux de leur lenteur‖ aux apprêts de la fête,A travers champs et prés,‖ par le plus droit chemin,Ils partirent d’un bond,‖ se lâchant de la main.Et ce fut t— ô bonheur‖ de la verte jeunesse ! —Une lutte joyeuse,‖ un assaut de vitesse :Entre les hauts épis,‖ courbés légèrement,On les voyait glisser‖ dans l’or du blond froment :Les rubans dénoués,‖ les plis des longues manches,Sur les jaunes moissons‖ semblaient des ailes blanches ;Et l’oiseau blanc fuyait‖ devant un sombre oiseauComme un ramier suivi‖ de près par un corbeau.Moins prompts, déjà, montaient,‖ parmi les ceps de vigneLe noir chasseur, la vierge‖ en sa candeur de cygne.On touche au but, voici‖ le perron familier…Et Pierre, on le comprend,‖ arrivait le dernier.

Lorsqu’on eut, à grands coups‖ de joyeuses paroles,Châtié les retards‖ de ces deux têtes folles,On s’assit dans la salle‖ au rustique banquet ;Et Jacques, se plaignant‖ de l’ami qui manquait :

« Où donc est le docteur ?‖ Un jour de mariage,Ne saurait-on mourir‖ sans lui dans le village ?Oublieux du contrat‖ que nous signons gaîment,S’en va-t-il, quelque part,‖ causer un testament ?Il nous aime si fort !‖ Quel cas pressant l’arrête ?Adieu la bonne humeur,‖ s’il n’est pas de la fête ! »

Et chacun d’ajouter‖ au nom du cher absentUn regret, un éloge,‖ un mot reconnaissant.

« Mais commençons, dit Jacque,‖ il l’a prescrit lui-même,Laisser le rôt languir,‖ c’est le crime suprême !Et, dans son saint respect‖ pour l’ordre du repas,Le sévère docteur‖ ne nous absoudrait pas. »

La table invitait l’œil ;‖ l’ardeur des francs convivesS’aiguisait d’un bon rire‖ au sel des phrases vives ;Car chez ces braves gens‖ au sang pur, aux cœurs droits,L’émotion réserve‖ à l’appétit ses droits.Fêtant les plats exquis‖ ordonnés par Pernette,Tous, jusqu’aux amoureux,‖ faisaient faïence nette.

Et la veuve louait,‖ avec juste raison,L’art de sa belle-fille‖ à tenir la maison,Le repas bien dressé,‖ les recettes savantes,Le ton respectueux‖ des dociles servantes,Le linge éblouissant,‖ la salle toute en fleurs,Les meubles, les rideaux‖ de si fraîches couleurs,Et, chacun à l’envi‖ flattant la jeune reine,Ajoutait un éloge‖ à ceux de Madeleine.

Et le sage pasteur‖ répondit doucement,Afin que cette fête‖ eût son enseignement.

« Il faut tenir paré‖ le logis de famille ;C’est l’œuvre de l’épouse‖ et de la jeune fille.L’homme à ses durs labeurs‖ reviendra plus dispos,Si dans l’ordre et la grâce‖ il a pris son repos ;Si de frais vêtements,‖ la table bien pourvue,Ont réparé sa force‖ et réjoui sa vue ;Si, par les soins discrets‖ et le riant accueil,La modeste maison‖ lui sourit dès le seuil.Voyez nos champs, nos bois !‖ Comme la ProvidencePrès de l’utilité‖ mit partout l’élégance,Et, sans nuire aux doux fruits‖ du travail de vos mains,Comme elle orna de fleurs‖ le séjour des humains !Ainsi, prêtant son charme‖ au foyer domestique,Un art peut embellir‖ le toit le plus rustique,Et Dieu garde au moins riche‖ un merveilleux trésorLa sainte propreté‖ qui change tout en or. »

Le dessert finissait ;‖ déjà, sur la terrasse,Fumait le noir café‖ débordant de la tasse,Lorsque entra le docteur.‖ Un cordial bonjour,Des baisers, des regrets‖ exprimés tour à tour,De gais propos, l’aspect‖ des deux jeunes visages,Rien de ce front aimé‖ n’écartait les nuages.A peine voulut-il,‖ soucieux et distrait,Goûter au fin moka…‖ tout ce qu’il adorait !En vain on provoquait‖ sa douce raillerie ;Il laissait voltiger‖ l’errante causerie,A peine il s’y mêlait‖ d’une phrase, au hasard ;L’abeille avait rentré‖ ses ailes et son dard.

Enfin, le soir venant,‖ il parle, il se résigne :

« Mes amis, on annonce‖ une victoire insigne,Vingt mille prisonniers,‖ des princes, de grands noms,Des fusils, des chevaux,‖ des drapeaux, des canons !…En un mot, l’empereur,‖ outre de fortes sommes,Décrète qu’il lui faut‖ cent ou deux cent mille hommes ;Exemptés, libérés,‖ anciens, nouveaux conscrits,Tout ce qui peut marcher,‖ dit-on, sera repris. »

Avez-vous vu, parfois,‖ sous un ciel sans nuage,Moutons, brebis, agneaux‖ dans un vert pâturage,Dispersés, trois à trois,‖ groupés, errant au loin,Trottant, bêlant, broutant‖ le trèfle et le sainfoin ?Tout à coup un vent sombre‖ à l’occident s’élève,Un point noir apparaît,‖ vole, grossit et crève ;Et, dans la nuit subite‖ où vient à manquer l’air,Roule un tonnerre affreux,‖ luit un sanglant éclair.Stupide, haletant,‖ le front contre la terre,Sous quelque grand noyer‖ le troupeau se resserre ;Des moutons effarés‖ qui se pressent entre euxLes cous ont disparu‖ sous les ventres laineux.

Ainsi, lorsqu’à travers‖ leur fête sourianteLa sinistre nouvelle‖ éclata foudroyante,Pâles, muets, autour‖ du triste messager,Ces pauvres bonnes gens‖ vinrent tous se ranger.On lui fit répéter‖ la formidable annonce ;Mais nul ne se permit‖ un geste, une réponse.Car chacun, sous la loi‖ de l’illustre empereur,Sentait contre sa bouche‖ un bâillon de terreur ;Les âmes se taisaient,‖ la franchise était morte,Et l’espion veillait,‖ dans l’ombre, à chaque porte.

Après quelques moments,‖ le groupe étant restéLugubre de silence‖ et d’immobilité,Voisins, amis, parents,‖ chacun prétextant l’heure,Abrégeant les adieux,‖ courut à sa demeure ;Et du logis, désert‖ comme un jour de trépas,Le curé, le docteur,‖ seuls, ne partirent pas.

Devant ces vieux amis‖ les sanglots éclatèrent,Et, dans un doute affreux,‖ maints projets s’agitèrent.Et, la porte étant close,‖ on osa, tout le soir,Maudire ces décrets,‖ sans perdre encor l’espoir.

La nuit vint, séparant,‖ hélas ! Pierre et Pernette.Madeleine et son fils‖ gagnent leur maisonnette.Les deux chers conseillers,‖ le bon Jacque auprès d’eux,Suivaient ; ils marchaient tous‖ prompts et silencieux.La veuve avait son toit‖ sous la tour du village ;Là, quelque avis formel‖ en dirait davantage ;Pierre serait exempt…‖ au moins c’était son droit.

Ils longeaient les froments‖ par un sentier étroit,Sombres, foulant les fleurs‖ que des bandes si gaiesRépandaient, le matin,‖ en chantant sous les haies.

Et quand s’ouvrit pour eux‖ le seuil de la maison,Une lune sanglante‖ éclairait l’horizon.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
196((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Mots à la rime
a vendanges / granges féminine, classiqueb foins / moins masculine, classiquec d’herbes / gerbes féminine, classiqued froment / pesamment masculine, classiquee centaines / incertaines féminine, classiquef couverts / verts masculine, classiqueg plantée / montée féminine, classiqueh soleil / vermeil masculine, classiquei mille / ville féminine, classiquej sentier / entier masculine, classiquek province / prince féminine, classiquel ruisseau / d’eau masculine, classiquem aunes / jaunes féminine, classiquen maison / l’horizon masculine, classiqueo broussailles / murailles féminine, classiquep d’ennui / aujourd’hui masculine, classiqueq reculée / gelée féminine, classiquer attiédi / midi masculine, classiquea terre / Pierre féminine, classiqueb familiers / groseillers masculine, classiquea pensée / fiancée féminine, classiqueb manoir / voir masculine, classiquec vermeilles / treilles féminine, classiqued couleurs / fleurs masculine, classiquee frêne / reine féminine, classiquef fiel / miel masculine, classiqueg l’héritage / ménage féminine, classiqueh bruit / conduit masculine, classiquei Pernette / baguette féminine, classiquej matin / l’étain masculine, classiquek s’agenouille / quenouille féminine, classiquel foison / maison masculine, classiquem peut-être / maître féminine, classiquea or / encor masculine, classiqueb vigne / digne féminine, classiquec soleil / pareil masculine, classiqued règle / seigle féminine, classiquee nerveux / bœufs masculine, classiquef montée / indomptée féminine, classiqueg écrivant / savant masculine, classiqueh gardée / idée féminine, classiquei fier / qu’hier masculine, classiquej autres / nôtres féminine, classiquek bétail / travail masculine, classiquel ville / habile féminine, classiquea triomphant / reprit / enfant masculine, classiqueb sage / d’héritage féminine, classiquec bois / fois masculine, classiqued m’entendre / reprendre féminine, classiquee feu / Dieu masculine, classiquef j’habite / conduite féminine, classiqueg l’acceptant / comptant masculine, classiquea lignage / village féminine, classiquea dit / matois / choix masculine, classiqueb tendre / gendre féminine, classiquec lui / aujourd’hui masculine, classiqued guerres / guères féminine, classiquee non / renom masculine, classiquef lignée / cognée féminine, classiqueg biens / anciens masculine, classiqueh hardie / l’incendie féminine, classiquei seaux / berceaux masculine, classiquej frêles / ailes féminine, classiquek l’enfer / Lucifer masculine, classiquel l’église / Denise féminine, classiquem prêt / cabaret masculine, classiquen cachette / Pernette féminine, classiqueo goût / tout masculine, classiquep science / pense féminine, classiquea sien / chrétien masculine, classiqueb grâce / race féminine, classiquec visité / charité masculine, classiqued encore / décore féminine, classiquee l’étranger / propager masculine, classiquef domaine / humaine féminine, classiqueg tour / labour masculine, classiquea répondit / préparée / sacrée féminine, classiqueb trésor / d’or masculine, classiquec plonge / mensonge féminine, classiqued d’aujourd’hui / lui masculine, classiquee silence / innocence féminine, classiqueg famille / fille féminine, classiqueh rien / bien masculine, classiquei fêtes / têtes féminine, classiquej joyeux / cieux masculine, classiquel enfants / triomphants masculine, classiquem l’âme / femme féminine, classiquea curé / entouré masculine, classiqueb embrasse / terrasse féminine, classiquec orgueil / d’œil masculine, classiqued prairie / marie féminine, classiquea main / chemin masculine, classiqueb dire / sourire féminine, classiquea reprit / indulgents / gens masculine, classiqueb mode / commode féminine, classiquec léger / verger masculine, classiqued enflammées / fermées féminine, classiquee prêt / clairet masculine, classiquea sévères / verres féminine, classiquea adoré / pré masculine, classiquea joie / voie féminine, classiqueb horizon / gazon masculine, classiquec brève / achève féminine, classiqued cœur / liqueur masculine, classiquee joue féminine, classiquea sens / impuissants masculine, classiqueb fête / poète féminine, classiquec béni / l’infini masculine, classiqued monde / profonde féminine, classiquee d’aimer / nommer masculine, classiquea mystère / terre féminine, classiqueb cours / discours masculine, classiquec champêtres / ancêtres féminine, classiqued époux / NOUS masculine, classiquee existence / avance féminine, classiquea redoublés / blés masculine, classiqueb conduite / limite féminine, classiquec heureux / nombreux masculine, classiqued d’années / décharnées féminine, classiquee travail / bétail masculine, classiquef prospère / père féminine, classiquea pas masculine, classiqueb corbeilles / abeilles féminine, classiquec couverts / hivers masculine, classiqued l’armoire / moire féminine, classiquee tout / goût masculine, classiquea mutuelle / nouvelle féminine, classiqueb l’arrière-saison / maison masculine, classiquea rêves / brèves féminine, classiqueb tilleuls / seuls masculine, classiquec tête-à-tête / fête féminine, classiqued chemin / main masculine, classiquee jeunesse / vitesse féminine, classiquef légèrement / froment masculine, classiqueg manches / blanches féminine, classiqueh oiseau / corbeau masculine, classiquei vigne / cygne féminine, classiquej familier / dernier masculine, classiquea paroles / folles féminine, classiqueb banquet / manquait masculine, classiquea mariage / village féminine, classiqueb gaîment / testament masculine, classiquec l’arrête / fête féminine, classiquea absent / reconnaissant masculine, classiquea lui-même / suprême féminine, classiqueb repas / pas masculine, classiquea convives / vives féminine, classiqueb droits masculine, classiquec Pernette / nette féminine, classiquea raison / maison masculine, classiqueb savantes / servantes féminine, classiquec fleurs / couleurs masculine, classiqued reine / Madeleine féminine, classiquea doucement / enseignement masculine, classiqueb dispos / repos masculine, classiquec pourvue / vue féminine, classiqued accueil / seuil masculine, classiquee Providence / l’élégance féminine, classiquef mains / humains masculine, classiqueg domestique / rustique féminine, classiqueh trésor / or masculine, classiquea terrasse / tasse féminine, classiqueb bonjour / tour masculine, classiquec visages / nuages féminine, classiqued distrait / adorait masculine, classiquee raillerie / causerie féminine, classiquef hasard / dard masculine, classiquea résigne / insigne féminine, classiqueb noms / canons masculine, classiquec sommes / hommes féminine, classiqued conscrits / repris masculine, classiquea nuage / pâturage féminine, classiqueb loin / sainfoin masculine, classiquec s’élève / crève féminine, classiqued l’air / éclair masculine, classiquee terre / resserre féminine, classiquef eux / laineux masculine, classiquea souriante / foudroyante féminine, classiqueb messager / ranger masculine, classiquec annonce / réponse féminine, classiqued empereur / terreur masculine, classiquee morte / porte féminine, classiquea resté / d’immobilité masculine, classiqueb l’heure / demeure féminine, classiquec trépas / pas masculine, classiquea éclatèrent / s’agitèrent féminine, classiqueb soir / l’espoir masculine, classiquea Pernette / maisonnette féminine, classiqueb d’eux / silencieux masculine, classiquec village / davantage féminine, classiqued droit / étroit masculine, classiqueb gaies / haies féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.0

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396 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, PARIS, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1878· numérisation wikisource.org· Sources