Poèmes civiques, 1873· Livre premier
XV. Adieux a la satire
Reviens sur les hauteurs‖ où sont tes vrais domaines,Où, dans nos grands amours,‖ meurent toutes les haines,Muse ! et fermons ce livre‖ écrit sans le prévoir ;Livre amer et dicté‖ par un âpre devoir.C'est assez d'un combat‖ sans espoir de victoire.Mais à nos cœurs sans fiel‖ la haine est méritoire ;Nous n'avons pas vengé‖ notre querelle à nous.Et Dieu nous doit le prix‖ de nos jours de courroux ;Lui seul nous a conduits‖ dans ces luttes sans joieOù le cygne amoureux‖ s'est fait oiseau de proie.Il est dur au penseur‖ de quitter l'infini,Les splendides sommets‖ d'où rien ne l'eut banni,De fuir l'éternité‖ pour le siècle où nous sommes ;Il est dur do quitter‖ les forêts pour les hommes.Nul, caché plus longtemps‖ sous ces rideaux épais,N'a vécu, plus que moi,‖ de prière et de paix.Sans donner un regard‖ à rien de a qui passe,J'ai voulu vers mon Dieu‖ voler en plein espace.J'habitai sur l'Horeb.‖ J'ai marché, jusqu'au soir.Avec ceux qui portaient‖ la harpe et l'encensoir ;Chez ces douces tribus‖ à l'autel réservées,Qui tiennent vers les cieux‖ leurs mains toujours levées,Et qui, loin de la plaine‖ où l'on verse le sang.Prennent part au combat…‖ mais rien qu'en bénissant.Quand mon cœur débordait‖ jusqu'aux cités prochaines,Il distillait un miel‖ comme le tronc des chênes ;Je répandais comme eux,‖ nourri de leurs leçons,La douceur et la force‖ en d'austères chansons.Mais cette austérité‖ n'avait rien de morose ;Par le côté divin‖ j'embrassais toute chose ;Marchant vers l'avenir‖ avec sérénité,Je poursuivais d'amour‖ l'invisible beauté.
Certes, je savais bien,‖ dans nos bois, sur nos cimes,Que mille impurs pythons‖ rampaient dans les abîmes.Que la fraude et l'erreur‖ trônent chez les humains,Que l’agneau s’y déchire aux buissons des chemins,Et qu'armé pour le droit‖ chez un peuple en délire,Tout poète a son arc‖ aussi bien que sa lyre.Mais j'ai pu, sans faiblesse,‖ oubliant nos travers.Perdre au milieu des bois‖ mes flèches et mes vers ;Dans nos cités, alors,‖ sentinelle rigide,Portant aux yeux de tous‖ sa lance et son égide,La liberté veillait‖ près de la foi, sa sœur,Et toute noble cause‖ avait son défenseur.J'ai pu fuir, à vingt ans,‖ nos disputes civiles.Nul danger n'attirait‖ un grand cœur dans les villes ;Sans crainte, on choisissait‖ le jour, l'heure et le lieu,Pour attaquer le vice‖ et pour confesser Dieu.On y trouvait la palme‖ et non pas le martyre.La vérité servait‖ à qui savait la dire ;C'était un grand honneur‖ pour très peu de péril…Je me taisais ! J'errais‖ cueillant les fleurs d'avril.
D'autres jours sont venus :‖ chacun ferme la bouche ;Le laquais s'est montré‖ sous le tribun farouche.Moi, j'ai jugé ce temps‖ qui tue à petit bruit ;Dès le premier bourgeon‖ j'ai deviné le fruit.Quand l'histoire au mensonge‖ eut donné la parole,J'abdiquai mon silence‖ et tout penser frivole.Vingt ans déjà passés,‖ j'écrivais tristementCes deux vers à la fin‖ d'un pieux monument :« Ami, tu le sais bien,‖ dans l'ère qui commence.Malheur à l'âme fière,‖ à tout homme qui pense. »J'ai brigué ce malheur‖ et j'y suis parvenu.Mon cœur a débordé,‖ trop longtemps contenu ;J'ai quitté mes déserts,‖ l'idéal qui m'attire ;Ma symphonie en pleurs‖ a dardé la satire.Et j'ai brandi le fouet,‖ et le fouet a mordu…Advienne que pourra,‖ j'ai fait ce que j'ai dû.
Honte à qui sait mentir‖ avec la poésie,Qui berce en vains accords‖ sa noble fantaisie.Qui, paisible histrion,‖ sans s'indigner de rien.N'a jamais, sous l'auteur,‖ trahi le citoyen ;A qui put empiler‖ volume sur volumeSans qu'on ait su jamais‖ quel dieu guide sa plume.Quand son lecteur le presse,‖ il cache en divaguantS'il est pour Mahomet,‖ Jésus ou Tervagant.Ni blanc ni noir, jamais‖ ce prudent ne hasardeD'attacher à son nom‖ l'une ou l'autre cocarde.Impassible aux douleurs‖ qui ne l'atteignent pas,La honte lucrative‖ a pour lui des appas ;Il veut enrubanner‖ le griffon qu'il chevauche ;L'art n'est, entre ses mains,‖ qu'une exquise débauche ;Pour César ou Caton‖ il n'a jamais pris feu ;Il a ses vanités‖ pour patrie et pour dieu.
Fallait-il, moi croyant,‖ me courber au silence ?Mériter ces soupçons‖ de lâche indifférence ?Non ! Je veux que mes vers,‖ s'ils sont un jour relus,Témoignent de mon cœur‖ quand je ne serai plus.Je veux qu'en abhorrant‖ cette époque et ses vices,On ne me compte pas‖ pour un de leurs complices.Mes fils, au moins, sauront‖ que, jamais résigné.Dans l'ombre et sous le joug‖ je vivais indigné ;Que j'ai voulu garder‖ leur nom sans flétrissures.Ils sauront qu'insensible‖ à mes propres blessures.Mais jaloux pour la France‖ et pour le nom chrétien.Je n'ai jamais haï‖ que par amour du bien.
J'ai voulu témoigner‖ pour la muse elle-même.Pour mes saintes forêts,‖ pour les hauteurs que j'aime.Pour l'idéal rêvé‖ dans mon premier printemps,Pour la nature où Dieu‖ parle dans tous les temps.Pour tout ce qu'elle enseigne‖ au cœur qui la fréquente,Pour les torrents, les lacs,‖ pour la neige éloquente.
Je veux qu'on sache à quoi‖ la solitude sertEt quels mâles pensers‖ je cueillais au désert.Que l'on n'accuse plus‖ d'inertes rêveriesMes contemplations‖ au vertige aguerries,Le combat de Jacob‖ longuement soutenuEt le sacré colloque‖ avec l'hôte inconnu.On a cru qu'à l'entour‖ de nos cimes glacéesLe froid en lourd nuage‖ épaissit la pensée.Dites si, pour jaillir‖ d'un plus profond azur,Le trait que j'ai lancé‖ vous paraît plus obscur,Si j'ai vu, de là-haut,‖ d'un œil timide et louche,Et si ma langue apprit‖ à trembler dans ma bouche.
Je suis venu ; j'ai mis‖ mon cœur à découvertComme quand je parlais‖ à Dieu dans mon désert.J'ai dit la vérité,‖ toujours si mal reçue.Sur nos chênes gaulois‖ j'ai pris une massue.O montagne ! ô forêt‖ d'où j'ai tout apporté !Mon livre est né de vous‖ comme la liberté ;Et j'ai su, moi chétif,‖ après tant de poètes.Ce qu'un vers rude et franc‖ peut causer de tempêtes.
J'ai soulevé les flots‖ du mensonge alarmé.Autour de moi l'orage‖ est loin d'être calmé.Et j'entends de la grève,‖ où ma barque s'échoue,Bouillonner et gronder‖ cet océan de boueQu'importe ! A vous haïr‖ instruisant nos neveux,Mon livre existera,‖ c'est tout ce que je veux.J'ai dû faire, à mon tour,‖ œuvre d'homme ! Elle est faite.Je retourne au désert‖ qui se met tout en fête.J'y reprends pour toujours‖ l'amitié des hauts lieux ;J'y veux goûter encor‖ le colloque des dieux.Et, poursuivant mon rêve‖ à travers l'invisible,Chanter sans crainte, armé‖ de mon dédain paisible.
Je sais bien qu'on verra,‖ dans leurs chenils divers,Des meutes de laquais‖ japper contre mes vers ;De par l'égalité,‖ son heureuse patronne.Tel démocrate ira‖ criant : « Qu'on le bâillonne ! »Épargnez-vous ce soin,‖ délateurs ! j'ai fini ;Du monde où vous régnez‖ je pars, je suis banni ;Je vais rejoindre au loin‖ tous mes dieux qu'on insulteAux Muses de la paix‖ je rapporte mon culte.J'ai trop souillé mes yeux‖ de ce spectacle impur ;J'ai besoin d'essuyer‖ mes regards à l'azur.
C'est trop d'un jour entier‖ perdu dans la satire ;Ne tressons plus en fouet‖ les cordes de la lyre.Reviens, chaste idéal‖ qui m'inspiras mes chants !J'ignore à tout jamais‖ les sots et les méchants.J'ai repris mon voyage‖ avec les bons génies.Mon oreille et mon cœur‖ vont droit aux harmonies,Et mon œuvre appartient,‖ quel que soit l'avenir,A ce qu'il faut aimer,‖ à ce qu'il faut bénir.
Versification
- Forme
- 11 distiquess (distiques)
- Rimes
- 76((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 11 distiquess
- Mots à la rime
- a domaines / haines féminine, classiqueb prévoir / devoir masculine, classiquec victoire / méritoire féminine, classiqued nous / courroux masculine, classiquee joie / proie féminine, classiquef l'infini / banni masculine, classiqueg sommes / hommes féminine, classiqueh épais / paix masculine, classiquei passe / espace féminine, classiquej soir / l'encensoir masculine, classiquek réservées / levées féminine, classiquel sang / bénissant masculine, non classiquem prochaines / chênes féminine, classiquen leçons / chansons masculine, classiqueo morose / chose féminine, classiquep sérénité / beauté masculine, classiquea cimes / abîmes féminine, classiqueb humains / chemins masculine, classiquec délire / lyre féminine, classiqued travers / vers masculine, classiquee rigide / égide féminine, classiquef sœur / défenseur masculine, classiqueg civiles / villes féminine, classiqueh lieu / Dieu masculine, classiquei martyre / dire féminine, classiquej péril / d'avril masculine, classiquea bouche / farouche féminine, classiqueb bruit / fruit masculine, classiquec parole / frivole féminine, classiqued tristement / monument masculine, classiquee commence / pense féminine, classiquef parvenu / contenu masculine, classiqueg m'attire / satire féminine, classiqueh mordu / dû masculine, classiquea poésie / fantaisie féminine, classiqueb rien / citoyen masculine, classiquec volume / plume féminine, classiqued divaguant / Tervagant masculine, classiquee hasarde / cocarde féminine, classiquef pas / appas masculine, classiqueg chevauche / débauche féminine, classiqueh feu / dieu masculine, classiquea silence / indifférence féminine, classiqueb relus / plus masculine, classiquec vices / complices féminine, classiqued résigné / indigné masculine, classiquee flétrissures / blessures féminine, classiquef chrétien / bien masculine, classiquea elle-même / j'aime féminine, classiqueb printemps / temps masculine, classiquec fréquente / éloquente féminine, classiquea sert / désert masculine, classiqueb rêveries / aguerries féminine, classiquec soutenu / inconnu masculine, classiqued glacées / pensée féminine, non classiquee azur / obscur masculine, classiquef louche / bouche féminine, classiquea découvert / désert masculine, classiqueb reçue / massue féminine, classiquec apporté / liberté masculine, classiqued poètes / tempêtes féminine, classiquea alarmé / calmé masculine, classiqueb s'échoue / boue féminine, classiquec neveux / veux masculine, classiqued faite / fête féminine, classiquee lieux / dieux masculine, classiquef l'invisible / paisible féminine, classiquea divers / vers masculine, classiqueb patronne / bâillonne féminine, classiquec fini / banni masculine, classiqued insulte / culte féminine, classiquee impur / l'azur masculine, classiquea satire / lyre féminine, classiqueb chants / méchants masculine, classiquec génies / harmonies féminine, classiqued l'avenir / bénir masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
152 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, PARIS, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1879· numérisation archive.org· Sources