Poèmes civiques, 1873· Livre deuxième
I. Hymne a l’épée
Fils des Francs ! aimons notre épée ;Son acier nous va mieux que l'or ;Et Dieu, qui l'a si bien trempée.Veut, par nous, s'en servir encor.La paix, ici-bas, n'est qu'un rêve.Un peuple en abdiquant le glaiveAbdique et son nom et ses droits.Malheur aux races amolliesReniant leurs saintes folies,Et brisant l'épée ou la croix !
Toi qui du glaive des ancêtresTrouves le fer lourd à ta main,Apprends à ramper sous des maîtresTu seras esclave demain.Dieu nous donne à chacun nos armes ;La vierge a l'éclat de ses charmes,Ses yeux invitant au bonheur ;Un respect entoure l'enfance,Elle a ses larmes pour défense…L'homme a son épée et l'honneur.
L'acier porté par l'homme libreN'insulte pas à l'innocent ;Sa vertu vient faire équilibreEntre le faible et le puissant.Guerrier ! moi, j'ai lu dans ton âmeBrillante aux yeux comme ta lame ;Dès longtemps j'ai su te chérir ;Quand j'érige ici ta statue,Ce n'est pas à l'homme qui tue.Mais à l'homme qui sait mourir.
Celui qui frappe avec le glaivePérit par le glaive à son tour ;Il le sait ! la mort qui l'enlèveL'a vu sourire avec amour.Pour aller où l'attend le sage,Il choisit le plus court passage,Toujours prêt quand il faut partir ;Baptisé dans le sang qu'il donne,Il reçoit, là-haut, sa couronneDes mains du Dieu qui fut martyr.
Oui, même aux jours vils où nous sommes,L'empire est au plus généreux ;Et ceux-là seront rois des hommesQui ceindront le glaive pour eux.Car tu n'es pas, ô noble épée,Tu n'es pas la force usurpéeDu bras qu'un hasard fait vainqueur ;C'est l'âme, après tout, qui te porte ;Tu n'obéis qu'à la plus forte,Et tu vaux ce que vaut le cœur.
J'aime à voir jaillir l'étincelleDu casque et des glaives d'acier ;La splendeur dont l'arme ruisselleVient d'ailleurs que du fer grossier.Dans l'éclair des lames guerrièresJ'ai puisé de saintes lumières.J'ai lu patrie, honneur et foi ;Et j'entends, au choc des armures,Parler, plus haut que mes murmures,Un Dieu qui se réveille en moi.
La nature en nos mains abdique..Tu le dis, orgueilleux savoir !Mais le fer de l'âge héroïqueEst le ressort de ton pouvoir.Toi, poète, en ton vain délire,Sais-tu pourquoi l'or de ta lyreConserve encore une vertu ?C'est que tu naquis de l'épée,Et que tu vis sur l'épopéeOù tes pères ont combattu.
En brisant leurs lances hautaines,Crois-tu, dans ta sainte ferveur,Rompre aussi le faisceau des hainesEt foncier la paix, ô rêveur ?Crois-tu que ta voix fera taire,Mieux que le clairon militaire,Les clameurs des ambitions,Et qu'une plume de ton aileRenversera l'hydre éternelleQui surgit de nos passions ?
Non ! le soldat fier de lui-mêmeGardera sou fer sans remords ;Sa main n'est pas la main qui sèmeLes cruels ferments de la mort.Quand l'éclair des armes de guerre,Éteint dans ta forge vulgaire,N'offusquera plus tes regards,Crains de voir s'allumer sans nombreEt luire, à chaque pas, dans l'ombre,L'affreuse lueur des poignards.
Malheur au peuple de faux sagesQui déposera le premierLe glaive sacré des vieux âgesEt l'orgueil du noble cimier !En vain sur la terre il déploieSes beaux tissus d'or et de soie ;Il roule sur des chars de feu ;Le monde entier court à ses fêtes.Et l'on demande à ses prophètesCe qu'ils daignent penser de Dieu.
Tous ces trésors dont lu te pares,O toi qui ne sais plus mourir !Ils appartiennent aux barbaresS'ils veulent bien les conquérir.Vantez-moi tous vos arts serviles !J'entends, aux portes de vos villes,Des pieds lourds chaussés d'éperons ;Et les esclaves des VandalesViennent essuyer leurs sandales,O rêveurs, sur vos nobles fronts.
La science est là qui nous raille,Sans voir à deux pas le tombeau,Lorsqu'avec un fer de batailleTu forges quelque outil nouveau.Va ! sous sa forme pacifique,L'acier que ta mollesse abdiqueDevient plus homicide encor ;Poussé par ta sombre avarice,Il sacrifie à chaque vice,Et nous frappe aux pieds du veau d'or.
Mais restons ceints du glaive, ô frères !L'étranger fût-il endormi…Troublé par mille instincts contraires.Chacun porte en soi l'ennemi.Toujours quelque horde sauvageRôde en nos cœurs et les ravage,Les incline au joug de l'enfer ;Trop souvent nous sentons notre âmeSe prendre à quelque nœud infâmeQu'il faut trancher avec le fer.
Donc, ô vous, restez ceints du glaive.Fiers amants de la liberté !La vie est un combat sans trêvePour le droit toujours insulté.Restez armes en sentinelles,Amis des gloires éternelles,Luttez pour les cœurs défaillants ;Veillez dans votre armure austère ;Dans le ciel comme sur la terreLa paix n'appartient qu'aux vaillants.
Gloire à l'épée ! il faut encore,O ma France, en charger ta main !L'éclat du fer qui te décoreEst le soleil du genre humain.Tout va crouler si tu chancelles ;Ta parole a des étincellesSans qui tout n'est qu'obscurité ;Et, quand tu gardes le silence.Un rayon du bout de ta lanceÉclaire encor la vérité.
D'autres sur le luth d'IoniePeindront mieux les molles douleurs,Diront avec plus d'harmonieL'accord des sons et des couleurs.Mais toi, France, ouvrant ta poitrine,Verse ton sang et ta doctrine,Par qui tout l'univers se meut.Ta croisade n'est pas fermée ;Sois toujours la parole armée,Et frappe en criant : Dieu le veut !
Versification
- Forme
- 16 dizains (dizains)
- Rimes
- 16(ababccdeed)
- Mètre
- Octosyllabes
- Strophes
- 16 dizains
- Mots à la rime
- a épée / trempée féminine, classiqueb l'or / encor masculine, classiquec rêve / glaive féminine, classiqued droits / croix masculine, classiquee amollies / folies féminine, classiquea ancêtres / maîtres féminine, classiqueb main / demain masculine, classiquec armes / charmes féminine, classiqued bonheur / l'honneur masculine, classiquee l'enfance / défense féminine, classiquea libre / équilibre féminine, classiqueb l'innocent / puissant masculine, classiquec âme / lame féminine, classiqued chérir / mourir masculine, classiquee statue / tue féminine, classiquea glaive / l'enlève féminine, classiqueb tour / amour masculine, classiquec sage / passage féminine, classiqued partir / martyr masculine, classiquee donne / couronne féminine, classiquea sommes / hommes féminine, classiqueb généreux / eux masculine, classiquec épée / usurpée féminine, classiqued vainqueur / cœur masculine, classiquee porte / forte féminine, classiquea l'étincelle / ruisselle féminine, classiqueb d'acier / grossier masculine, classiquec guerrières / lumières féminine, classiqued foi / moi masculine, classiquee armures / murmures féminine, classiquea abdique / héroïque féminine, classiqueb savoir / pouvoir masculine, classiquec délire / lyre féminine, classiqued vertu / combattu masculine, classiquee l'épée / l'épopée féminine, classiquea hautaines / haines féminine, classiqueb ferveur / rêveur masculine, classiquec taire / militaire féminine, classiqued ambitions / passions masculine, classiquee aile / éternelle féminine, classiquea lui-même / sème féminine, classiqueb remords / mort masculine, non classiquec guerre / vulgaire féminine, classiqued regards / poignards masculine, classiquee nombre / l'ombre féminine, classiquea sages / âges féminine, classiqueb premier / cimier masculine, classiquec déploie / soie féminine, classiqued feu / Dieu masculine, classiquee fêtes / prophètes féminine, classiquea pares / barbares féminine, classiqueb mourir / conquérir masculine, classiquec serviles / villes féminine, classiqued d'éperons / fronts masculine, classiquee Vandales / sandales féminine, classiquea raille / bataille féminine, classiqueb tombeau / nouveau masculine, classiquec pacifique / abdique féminine, classiqued encor / d'or masculine, classiquee avarice / vice féminine, classiquea frères / contraires féminine, classiqueb endormi / l'ennemi masculine, classiquec sauvage / ravage féminine, classiqued l'enfer / fer masculine, classiquee âme / infâme féminine, classiquea glaive / trêve féminine, classiqueb liberté / insulté masculine, classiquec sentinelles / éternelles féminine, classiqued défaillants / vaillants masculine, classiquee austère / terre féminine, classiquea encore / décore féminine, classiqueb main / humain masculine, classiquec chancelles / étincelles féminine, classiqued qu'obscurité / vérité masculine, classiquee silence / lance féminine, classiquea d'Ionie / d'harmonie féminine, classiqueb douleurs / couleurs masculine, classiquec poitrine / doctrine féminine, classiqued meut / veut masculine, classiquee fermée / armée féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
160 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, PARIS, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1879· numérisation archive.org· Sources