Poèmes civiques, 1873· Livre premier
VI. Ce gueux de tacite
I
Usons, et jusqu'au bout,‖ des droits de la victoire ;Revisons la morale‖ et refaisons l'histoire.A toi d'abord. Tacite,‖ idole des frondeurs,Qui fournis de grands mots‖ nos cuistres, nos boudeurs.Tacite ! esprit chagrin,‖ suspect aux esprits justes,Sombre diffamateur‖ des noms les plus augustes,Qui s'applique à noircir,‖ à juger de traversLes temps les plus heureux‖ qu'ait vus cet univers.Imposteur !…
J’aurais dû soupçonner quelque chose,Quand j'essayais de mordre‖ à l'airain de ta prose ;Lorsqu'un régent terrible,‖ à grands coups sur les doigts,Des crimes de Néron‖ m'a puni tant de fois.Objet de contresens,‖ hélas ! très ridicules.Combien ton Thraséas‖ m'a valu de férules !
Je devrais te haïr !‖ mais — (voyez le destin) —C'est par toi que j'ai pris‖ quelque goût au latin.Trop peu sensible encore‖ aux douceurs de Virgile,Tacite était pour moi‖ parole d'Évangile.J'allais, le poing fermé,‖ discutant ou rêvant.A d'imberbes Calons,‖ oh ! que j'ai dit souvent :« Amis, la liberté‖ pauvre et pleine d'orages,La liberté plutôt‖ que de gras esclavages. »Et c'étaient entre nous‖ des serments de vertus.Des appels effrénés‖ aux mânes de Brutus,Et des rugissements‖ de haine et de colèreAu seul nom de César,‖ d'Octave, de Tibère,
On nous pardonnera,‖ nous étions écoliers !Le mal de notre temps‖ nous gagnait par milliers :Dés la huitième, en lutte‖ avec les participes,Nous respirions, alors,‖ d'effroyables principes :Nous étions empestés de penseurs libéraux ;On ne reconnaissait‖ sergents ni caporaux.Nos professeurs, brûlés‖ de la fièvre commune,Fréquentaient hautement‖ la presse et la tribune.On nous prêchait un tas‖ d'absurdes sentiments :Fierté, fidélité,‖ désintéressement ;Et c'était un concert‖ de doctrines honnêtesA faire le chaos‖ dans les plus fortes têtes.Si je disais combien,‖ alors, j'en ai connusJurant de vivre libre‖ et de marcher pieds nus,Que je vois, aujourd'hui,‖ quittant ces goûts féroces,Monter en escarpins‖ derrière les carrosses !Tous mes anciens Brutus‖ ont le dos galonné ;Quand nous les compterons,‖ vous serez étonné !Le croirez-vous ? avec‖ ses pleurs, ses Rayons Jaunes,Joseph Delorme, un jour,‖ a menacé les trônes ;Et chez Armand Carrel‖ s'est levé, me dit-on,Cet astre qui se couche,‖ à présent, chez Véron.Que vouliez-vous qu'on fît‖ dans ce temps lamentable ?Nous blasphémions encor‖ les plaisirs de la table ;Nous demandions l'ivresse‖ aux écrits généreux,Et nous sortions de là‖ bourrés de songes creux.Tous nos jeunes piocheurs‖ croyaient faire merveilleEn relisant Tacite,‖ en récitant Corneille.J'attends que le poète‖ à fond soit revisé ;Mais pour Tacite, au moins,‖ j'en suis tout dégrisé.L'âge est venu ; j'ai fait‖ quelques bonnes lectures…On subit à vingt ans‖ d'étranges impostures ;On admire, on croit tout…‖ et l'on mourrait de faim,Si tout ce beau fatras‖ ne s'écroulait enfin.Moi j'ai fait ma fortune ;‖ esprit souple et fertile.Je vois, je sais, je crois…‖ tout ce qui m'est utile.En histoire et partout,‖ j'ai pour autoritésLe auteurs brevetés,‖ rentes et patentés.J'ai lu Monsieur Troplong‖ et j'ai jugé Tacite,Vieil obstiné qu'en vain‖ le progrès sollicite.Qui boude et fronde, et gronde,‖ et qui, sournoisement,Nous excite au mépris‖ de tout gouvernement.
Je te connais. Tacite,‖ étroit et dur sophiste,Incapable de voir,‖ de juger en artiste.Sourd à la voix du peuple,‖ au tambour, au clairon,Toi qui n'as rien compris‖ à ce pauvre Néron !Burgrave, aristocrate,‖ émigré dont la haineMéconnut les vrais jours‖ de la grandeur romaine !Homme du privilège‖ et des anciens partis,Sur l'ère des Césars‖ comme tu nous mentis !Silence dans les rangs !‖ assez de calomnies.Voir des noms d'empereur‖ traînés aux gémonies !C'est trop fort, et je veux,‖ ô lugubre imposteur.En finir avec toi,‖ mon premier corrupteur.
Suétone me gêne,‖ et Pétrone, et tant d'autres !Mais ceux-là ne font pas,‖ du moins, les bons apôtres ;Ils n'ont pas ces façons‖ de cafard ennuyeux ;Le crime et la vertu‖ sont tout un à leurs yeux.Revisons tout ! Sachant‖ les clubs et les casernes,Portons dans le passé‖ les lumières modernes.Nos documents sont neufs‖ et de première mainPour rétablir l'honneur‖ de l'empire romain ;Ayant vu de nos yeux,‖ nous pouvons, sans chimère,Juger le Rubicon‖ par le dix-huit brumaire.Pour moi, sans m'arrêter‖ à tous ces bruits menteursQue sèment les vaincus,‖ le parti des rhéteurs,Des cancans de salon‖ acceptés par l'histoire.Je voudrais, ô Césars,‖ purger votre mémoire.
II
Par tous ces esprits forts,‖ jusque sur son autel,Le grand Jule est toisé‖ comme un simple mortel.On s'acharne à des riens !‖ Certes, la calomnieNe peut lui refuser‖ l'audace et le génie…Catilina, dit-on,‖ l'aurait compté pour sien :Mais, en cas de succès ;‖ — l'usage est fort ancien. —On lui prête des mœurs‖ et des goûts effroyables ;On lui met sur le dos‖ Nicomède… et que diables !I] était de son temps,‖ soyez juste ! Après çà !Vouliez-vous qu'il fît maigre‖ et qu'il se confessât ?On va chercher un tas‖ de chicanes futiles :Fraudes, vols, péculats,‖ poisons, morts inutiles…Le problème est ailleurs,‖ je le pose d'abord :Fut-il habile ou non ?‖ resta-t-il le plus fort ?A-t-il soumis la Gaule ?‖ a-t-il vaincu Pompée ?Tout n'est-il pas permis‖ à qui tient haut l'épée ?
Il naît, et c'est tant pis‖ pour vous républicains,Il naît, à certains jours,‖ de sublimes coquinsSi hardis, si rusés,‖ si forts, si populaires,Tels, enfin, qu'on leur doit‖ un trône… ou les galères.César vint ; vous étiez‖ tous sens dessus dessous ;Il a voulu l'empire,‖ il l'a pris… Je l'absous.Vous savez les deux vers‖ qu'il citait à sa guiseDe ce pauvre Euripide,‖ et qu'il eut pour devise :« La justice a du bon,‖ entre nous, mes amis,S'agit-il de régner,‖ les crimes sont permis. »
Du reste, généreux !‖ notre histoire en dépose.Et le vieux sang gaulois‖ en a su quelque chose.A Vercingétorix‖ il octroya six ansDe vie et de cachot,‖ de loisirs séduisants ;Quand, certe, il aurait pu,‖ la nuit et par surprise.Le faire fusiller‖ dans les fossés d'Alise.
Vous n'êtes pas de ceux‖ qui nous font tant de bruitDes lois, des libertés‖ et du sénat détruit,De la corruption…‖ nous sommes gens pratiques,Qu'irions-nous chercher là ?‖ Qu'importe à nos boutiques !Allons-nous en pleurer‖ avec ces vieux auteurs ?César a clos la bouche‖ à ce tas d'orateurs ;Il s'est fait absolu.‖ Quoi ? tout se légitimeAvec deux mots : il a‖ détruit l'ancien régime.Il a mis à néant,‖ nous faisant tous égaux,Chevaliers, sénateurs‖ et les droits féodaux.Issus de Jupiter,‖ ou sortis de la crotte,Tous y devaient passer,‖ tous ont baisé la botte.Nul n'a plus largement‖ versé le sang humain ;Il a tué beaucoup,‖ c'est là l'honneur romain.Il a, sans faux respect,‖ jugé ce que nous sommes ;Nul n'a plus méprisé,‖ plus corrompu les hommes.N'a su mieux se servir‖ du plomb, du fer, du feu ;Le peuple l'aime enfin !‖ Taisons-nous, c'est un Dieu.
III
Auguste !., Oh ! l'attaquer,‖ vous seriez en démence,Il a pour lui Virgile,‖ Horace et la Clémence ;Et, de plus, pour me prendre‖ et pour vous convertir,(Lisez le grand Corneille‖) il a le repentir.Écoutez-le plutôt !‖ lui-même il va se peindre :M Rentre en toi-même, Octave,‖ et cesse de te plaindre.Quoi ! tu veux qu'on t'épargne,‖ et n'as rien épargné !Songe au fleuve de sang‖ où ton bras s'est baigné…Remets dans ton esprit,‖ après tant de carnages.De tes proscriptions‖ les sanglantes images…Rends un sang infidèle‖ à l'infidélité,Et souffre des ingrats‖ après l'avoir été… »Il souffrit des ingrats,‖ conseillé par Livie.Rusé calculateur‖ jusqu'au bout de sa vie,Il fit « le plus Utile‖ en cette occasion ».Enfin, il fut clément…‖ après réflexion.
IV
Tibère !… Ah ! la morale‖ ici fait sa rentrée,N'est-ce pas ? et l'on va‖ sermonner sur Caprée !Toujours ils mêleront,‖ ces pudiques rimeurs,Aux affaires d'État‖ les questions de mœurs !Eh bien, soit. Pour couper‖ court à vos homélies,Tibère eut, j'en conviens,‖ d'horribles fantaisies.Mais (outre qu'avoir lu,‖ quand on est bien pensant,Et citer ces faits-là,‖ c'est pas mal indécent),Songez qu'en vous donnant‖ cette rude corvée,Vous attaquez, de plus,‖ la conduite privée ;Nous sortons de l'histoire‖ enfin ; il est choquantDe voir, ainsi, Clio‖ colporter un cancan.Puis, raisonnons, touchons‖ un peu le fond des chosesEst-ce un métier si doux,‖ si parsemé de roses.Celui des empereurs,‖ des chefs des nations.Pour qu'on épluche ainsi‖ leurs récréations ?Quand on a, tout le jour,‖ donné des signatures,Lu des placets, conduit‖ de grosses aventures.Si, le soir, en quittant‖ le concert et le jeu.On n'avait pas le droit‖ de chiffonner un peu ;S'il fallait, comme vous,‖ courtiser des Elvires,Qui diable voudrait donc‖ gouverner les empires,Et dompter l'anarchie‖ et vaincre le destin.Pour arriver à quoi ?‖ pour vivre en sacristainPersonne n'en voudrait,‖ certe, et cela s'explique ;Et nous resterions nous‖ avec la République ;Merci !… redevenons‖ sérieux s'il vous plaît.Tibère fut cruel,‖ même à qui l'adulait..Mais notez-le, monsieur,‖ beaucoup de ses victimesÉtaient de ses parents,‖ plus ou moins légitimes ;Affaire de famille‖ entre eux ! et vous saurezQue les intérieurs‖ doivent être murés.Nous parlons politique,‖ allons aux faits notoires :Tibère eut au sénat‖ des succès oratoires ;Il conquit l'Illyrie,‖ il battit les Germains ;Il reprit aux Persans‖ les drapeaux des Romains.Vous grillez d'ajouter‖ quelque histoire ignorée,Érudit ! De conter‖ qu'un certain GadaréeL'appelait, jeune encor,‖ chacun applaudissant,Un homme fait de boue‖ et détrempé de sang.Qu'était-ce Gadarée ?‖ Un professeur, un cuistre,Rongé du désespoir‖ de n'être pas ministre.Voilà bien ces rhéteurs,‖ imprévoyants marmots,Qui perdent les États‖ pour placer de bons mots !Passons.
V
Caligula, — voyez dans Suétone, —Fut un monstre… abrégeons‖ ce récit monotone.Assassinats, poisons,‖ exils des gens de bien.Les mêmes faits, toujours,‖ et qui ne prouvent rien.Allons donc, cette fois,‖ droit à la politique :Caligula, — je sais‖ quelle mouche vous pique, —Fit consul un cheval !‖ horreur, dérision,Abomination‖ et désolation !Les Romains abaissés‖ devant un quadrupède !Tu ne saisis donc pas,‖ entêté sans remède,Le sens piquant, profond,‖ de plus fort libéral,De ce cheval, consul,‖ patrice, général ?C'était une leçon‖ à tous les TristapattesQui chez les empereurs‖ marchent à quatre pattes.Hein ! le tour est-il neuf,‖ a-t-il de la couleur ?Trouvez mieux, s'il se peut,‖ chez le plus beau parleur.
VI
Laisserez-vous, au moins,‖ notre bonhomme ClaudeDéfiler, à son tour,‖ sans quelque chiquenaude ?Je vous vois bien venir, chroniqueur malfaisant ;Vous riez ! c'est le tour‖ des femmes à présent.Comme si des Césars,‖ sous vos langues malines,L'honneur pouvait souffrir‖ de quelques Messalines ?Oui, Claude ayant régné,‖ légiféré, vaincu.L'empereur Claude, enfin,‖ fut un mari ...Après ? répondez-vous‖ du chapeau qui vous couvre ?Bah ! la garde qui veille‖ aux barrières du Louvre,Quand Lucrèce a fait signe‖ à quelque beau cousin,N'en défend point nos rois…‖ pas plus que nous, voisin.
VII
Voici l'endroit terrible,‖ un vieux champ de bataille,Néron !… escrimez-vous‖ et d'estoc et de tailleSur le Croquemitaine…‖ un pauvre homme de goûtQue l'on connaît si mal,‖ un poète après tout ;Qui, ravi d'oublier‖ l'orgueil du rang suprême,Chérit les arts jusqu'à‖ les cultiver lui-même ;Ami du sport, auteur,‖ compositeur, acteur,Restaurateur de Rome‖ et son vrai fondateur.Rome était un taudis,‖ il s'en fit l'architecte.Rasa ses vieux hôtels‖ d'une beauté suspecte.Il faisait beaucoup mieux‖ que par le temps qui court ;Au lieu de démolir,‖ il brillait ; c'est plus court.Chaque jour défaisait‖ ce qu'avait fait la veille :On n'entassait pas moins‖ merveille sur merveille,Palais d'or, lac d'argent,‖ portique aérien…Ah ! je vous en réponds,‖ la bâtisse allait bien !Chacun vidait sa caisse‖ et retournait ses poches,Et, le pain étant rare,‖ on mangeait des brioches.C'est vrai ; sur d'autres points‖ Néron fut peu charmant,Mais on dînait, chez lui,‖ très confortablement.J'écarte un tas de riens‖ que Tacite énumère ;Est-on parfait ? — Pourtant‖ le meurtre de sa mère ?..Mon Dieu, que vous avez‖ l'esprit inquisiteurPour un bourgeois honnête,‖ on dirait d'un rhéteur !Ne jugeons pas si vite,‖ et, malgré qu'il en coûte.Ne fourrons pas le nez‖ où nous ne voyons goutte.Voisin ! savez-vous donc‖ les secrets des États,Jusqu'où vont les devoirs,‖ les droits des potentats ?Il est des cas, voyez,‖ dans la diplomatie,Des cas… ma thèse aurait‖ besoin d'être éclaircie ;Enfin, vous comprenez,‖ dans les besoins urgents,Grotius… Puffendorf…‖ Vatel… le droit des gens…Suprema lex, enfin‖ lisez les casuistes :Il est, — c'est évident,‖ — des nécessités tristes ;Il est, — Machiavel‖ l'a dit et parle d'or, —Deux morales au moins,‖ peut-être plus encor :Une pour les bourgeois,‖ une autre pour les princes.Ah ! l'on gouvernerait‖ joliment les provincesAvec votre morale‖ à vous, pauvre innocent !Je n'en placerais pas‖ la rente à vingt pour cent.Sachez donc vous guérir‖ de toutes ces emphases ;Quand on tient le pouvoir,‖ on campe là vos phrases !D'ailleurs, pour couper court‖ aux déclamations,Assez comme cela‖ de révolutions !Veut-on me ruiner‖ et me mettre en faillite ?Êtes-vous donc clubiste,‖ ou carliste, ou jésuite ?Avec vos mais, vos si,‖ vos pourquoi, vos comment.Laisserait-on debout‖ un seul gouvernement ?A bas les avocats,‖ tous vos gens à chimères !« — Voisin, il ne s'agit‖ des préfets, ni des maires.Ni du gouvernement‖ que je respecte fort ;Il s'agit de Néron…‖ » — Oui, nous sommes d'accord ;Mais les allusions,‖ monsieur, et la tendance !Ce qu'on dit, c'est fort bien,‖ le mal est ce qu'on penseLa critique d'État‖ est prompte à s'offenser ;Si quelque officieux‖ allait vous dénoncer ?« Proh pudor ! impossible !‖ aurait-on d'aventureAnnexé la police‖ à la littérature ? »— Je ne dis pas cela !‖ — « Donc nous pouvons gloserSur Tacite ; achevons‖ en paix de l'écraser. »
VIII
Soit ! vous, qui tourmentez,‖ parfois, votre écritoire,Vous savez bien comment‖ se fabrique l'histoire ;Comment sont tous les faits‖ tronqués, intervertis,Par les gens des anciens‖ et des nouveaux partis.Tacite et les chrétiens…‖ les regrets, l'utopie.En un siècle où dormait‖ la critique assoupie,Nous ont gâté Néron‖ et les douze empereurs.Nous voyons clair, enfin,‖ dans cet amas d'erreursEt nous étoufferons,‖ dans les mêmes poursuites,Le vieux républicain‖ et les jeunes jésuites.Parbleu ! consultez donc,‖ pour juger ces temps-là.Les martyrs, Thraséas,‖ saint Paul, Agricola,De fort honnêtes gens,‖ mais plus ou moins rebelles,Prêcheurs de libertés‖ anciennes ou nouvelles.Commentant, chicanant‖ chaque fait accompli,Et, pour tout dire, enfin,‖ troublant l'ordre établi !Bah ! si l'on en croyait,‖ sur l'histoire romaine,A tous ces raffinés‖ de la grandeur humaineA cheval sur l'honneur,‖ le droit, la dignité,Qui se laissent mourir‖ de faim par vanité.Aux prêcheurs d'idéal,‖ à tous ces chattemites,On se condamnerait‖ à des repas d'ermites !Il faudrait remonter,‖ de vertus en vertus.De navets en navels,‖ jusqu'à Cincinnatus !C'est trop, mon estomac‖ n'est pas assez robuste,J'opte pour les dîners‖ des successeurs d'Auguste.Tacite a beau crier ;‖ sans me mêler de rien,Sous Tibère ou Néron‖ j'aurais vécu fort bien.Quels furent, après tout,‖ les objets de leurs crimesEt tous ces mécontents‖ que l'on pose en victimes ?De vieux patriciens,‖ des comtes, des marquis.De gros traitants gorgés‖ de trésors mal acquis.Quelque petit-neveu‖ des chouans de Pompée,Des gens suspects chez qui‖ l'on trouvait une épée,Des rhéteurs, des chrétiens,‖ des sectaires fougueuxRefusant d'adorer‖ César, un tas de gueux…— Que manigançaient-ils‖ au fond des catacombes ?Des stoïques bavards‖ pérorant sur leurs tombes…Je ne suis pas marquis,‖ rhéteur, stoïcien,Ni clérical, pas même‖ académicien ;Je lis le Siècle et suis‖ du peuple, et je m'en vante ;Le règne des Césars‖ n'a rien qui m'épouvante…Par où donc m'aurait nui‖ ce pouvoir absolu ?J'obéis quand le prince‖ et le peuple ont voulu.Vous citez mille traits‖ de démence et de rage ;Le peuple a tout couvert‖ de son libre suffrage :Il ne hait pas Néron ;‖ j'en suis désespéréPour vous ; cet empereur‖ fut très considéré !A sa mort, — Suétone‖ est là que je consulte, —Bien des gens lui rendaient‖ un véritable culteEt s'excitaient dans l'ombre‖ à venger ses malheurs ;Son tombeau, tous les ans,‖ était chargé de fleurs.Allez à Rome, encore‖ aujourd'hui, c'est notoire :Seul prince dont le peuple‖ ait gardé la mémoire,Toujours Néron, partout ;‖ le plus fort cicéronMet tous les monuments‖ à l'honneur de Néron.Voilà, convenez-en.‖ des gloires populaires,Un peu plus que Brutus‖ et tous vos consulaires,Vos Calons, vos martyrs‖ d'une sotte fierté,Qui m'agacent les nerfs‖ avec leur liberté !Ces gens-là, des martyrs !‖ de quoi ? du privilège.Votre admiration‖ sent par trop le collège :Moi, j'ai tout comme vous‖ rimé contre Tarquin ;De par le De viris,‖ je fus républicain,Et je bouillonne encor,‖ si peu que l'on me gratte.Dans ma haine du prêtre‖ et de l'aristocrate.Bien plus, j'admire encor ;‖ — dût-on me semoncer,A nos premiers héros‖ j'ai peine à renoncer,A ces grands citoyens‖ qui, dans un temps néfaste.En habit de gros drap,‖ des cours bravaient le faste.Libres de préjugés‖ et de souliers étroits.Ils faisaient la leçon‖ aux reines comme aux rois,Gagnaient, outre la gloire,‖ une fortune immense ;Exemple à nos neveux‖ Allons, je recommence,Je m'exalte ! et, quand l'âge‖ aurait dû me calmer,Je redeviens lyrique‖ et je vais déclamer.
IX
Tel est le vice affreux‖ des études latinesQui peuplent vos cités‖ de ces races mutines :On a lu son Tacite‖ et l'on revient toujoursAux premières erreurs‖ comme aux premiers amours.Sachons bien, — je m'adresse‖ à vous, pères et mères, —Ce qui se cache au fond‖ de ces vieilles grammaires :Dans ces discours latins,‖ dans ces narrationsOn apprend à fronder‖ nos institutions.Toi donc, qui ne veux pas‖ d'un mécontent funèbre,Fais bifurquer ton fils‖ du côté de l'algèbre ;Par les bons arguments‖ plus facile à dompter,Le plus sage est celui‖ qui sait le mieux compter.Espérons ! il se peut‖ qu'un âge d'or renaisse :Nos exemples sont là‖ pour former la jeunesse ;Nos fils nous auront vus‖ marcher sur les genoux ;Moins bourrés de latin,‖ ils vaudront mieux que nous.Ils ont déjà le flair,‖ dès qu'ils viennent de naître,Le flair du positif,‖ du lucre, du bien-être ;Froids et sans passions,‖ sceptiques élégants.De bons petits sujets‖ souples comme leurs gants !Pour des riens, pour des mots,‖ hargneux parlementaires,Ils ne gâteront pas‖ comme nous leurs affaires ;Ils mettront à profit‖ nos dernières leçons,Heureux de commencer‖ par où nous finissons.
X
Nous, voisin, cultivons‖ désormais nos bedaines ;Un peu de temps nous reste‖ encor pour les fredaines ;Nous avons fait tous deux‖ notre petit butin ;Profitons de l'été‖ de notre Saint-Martin.Le présent a du bon,‖ nargue à tous ces antiques !Il faut encourager‖ les auteurs drolatiquesQu'on peut citer à table‖ ayant le dos au feu.Pour moi, j'aime un roman‖ qui m'émoustille un peu.Diable ! on n'a plus vingt ans,‖ on n'est plus imbécile,Il n'est de plaisir vrai‖ que le plaisir facile ;C'est celui qui convient‖ à l'âge de raison.On fut rougeaud, voisin !‖ on est chauve et grison…Au fait, tout est sauvé,‖ propriété, famille ;Ton fils est sous-préfet ;‖ j'ai marié ma fille ;Déserte, pour ce soir,‖ ton nid, vieil alcyon !C'est fait allons souper‖ avec Trimalcion.
Décembre 1861.
Versification
- Forme
- 18 distiquess (distiques)
- Rimes
- 204((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 18 distiquess
- Mots à la rime
- a victoire / l'histoire féminine, classiqueb frondeurs / boudeurs masculine, classiquec justes / augustes féminine, classiqued travers / univers masculine, classiquea Imposteur / chose / prose féminine, classiqueb doigts / fois masculine, classiquec ridicules / férules féminine, classiquea destin / latin masculine, classiqueb Virgile / d'Évangile féminine, classiquec rêvant / souvent masculine, classiqued d'orages / esclavages féminine, classiquee vertus / Brutus masculine, classiquef colère / Tibère féminine, classiquea écoliers / milliers masculine, classiqueb participes / principes féminine, classiquec libéraux / caporaux masculine, classiqued commune / tribune féminine, classiquee sentiments / désintéressement masculine, non classiquef honnêtes / têtes féminine, classiqueg connus / nus masculine, classiqueh féroces / carrosses féminine, classiquei galonné / étonné masculine, classiquej Jaunes / trônes féminine, classiquek dit-on / Véron masculine, classiquel lamentable / table féminine, classiquem généreux / creux masculine, classiquen merveille / Corneille féminine, classiqueo revisé / dégrisé masculine, classiquep lectures / impostures féminine, classiqueq faim / enfin masculine, classiquer fertile / utile féminine, classiques autorités / patentés masculine, classiquet Tacite / sollicite féminine, classiqueu sournoisement / gouvernement masculine, classiquea sophiste / artiste féminine, classiqueb clairon / Néron masculine, classiquec haine / romaine féminine, classiqued partis / mentis masculine, classiquee calomnies / gémonies féminine, classiquef imposteur / corrupteur masculine, classiquea d'autres / apôtres féminine, classiqueb ennuyeux / yeux masculine, classiquec casernes / modernes féminine, classiqued main / romain masculine, classiquee chimère / brumaire féminine, classiquef menteurs / rhéteurs masculine, classiqueg l'histoire / mémoire féminine, classiquea autel / mortel masculine, classiqueb calomnie / génie féminine, classiquec sien / ancien masculine, classiqued effroyables / diables féminine, classiquee çà / confessât masculine, non classiquef futiles / inutiles féminine, classiqueg d'abord / fort masculine, classiqueh Pompée / l'épée féminine, classiquea républicains / coquins masculine, classiqueb populaires / galères féminine, classiquec dessous / l'absous masculine, classiqued guise / devise féminine, classiquee amis / permis masculine, classiquea dépose / chose féminine, classiqueb ans / séduisants masculine, classiquec surprise / d'Alise féminine, classiquea bruit / détruit masculine, classiqueb pratiques / boutiques féminine, classiquec auteurs / d'orateurs masculine, classiqued légitime / régime féminine, classiquee égaux / féodaux masculine, classiquef crotte / botte féminine, classiqueg humain / romain masculine, classiqueh sommes / hommes féminine, classiquei feu / Dieu masculine, classiquea démence / Clémence féminine, classiqueb convertir / repentir masculine, classiquec peindre / plaindre féminine, classiqued épargné / baigné masculine, classiquee carnages / images féminine, classiquef l'infidélité / été masculine, classiqueg Livie / vie féminine, classiqueh occasion / réflexion masculine, classiquea rentrée / Caprée féminine, classiqueb rimeurs / mœurs masculine, classiquec homélies / fantaisies féminine, classiqued pensant / indécent masculine, classiquee corvée / privée féminine, classiquef choquant / cancan masculine, non classiqueg choses / roses féminine, classiqueh nations / récréations masculine, classiquei signatures / aventures féminine, classiquej jeu / peu masculine, classiquek Elvires / empires féminine, classiquel destin / sacristain masculine, classiquem s'explique / République féminine, classiquen plaît / l'adulait masculine, classiqueo victimes / légitimes féminine, classiquep saurez / murés masculine, classiqueq notoires / oratoires féminine, classiquer Germains / Romains masculine, classiques ignorée / Gadarée féminine, classiquet applaudissant / sang masculine, non classiqueu cuistre / ministre féminine, classiquev marmots / mots masculine, classiquea Passons / Suétone / monotone féminine, classiqueb bien / rien masculine, classiquec politique / pique féminine, classiqued dérision / désolation masculine, classiquee quadrupède / remède féminine, classiquef libéral / général masculine, classiqueg Tristapattes / pattes féminine, classiqueh couleur / parleur masculine, classiquea Claude / chiquenaude féminine, classiqueb malfaisant / présent masculine, classiquec malines / Messalines féminine, classiqued vaincu / ... masculine, classiquee couvre / Louvre féminine, classiquef cousin / voisin masculine, classiquea bataille / taille féminine, classiqueb goût / tout masculine, classiquec suprême / lui-même féminine, classiqued acteur / fondateur masculine, classiquee l'architecte / suspecte féminine, classiquef court masculine, classiqueg veille / merveille féminine, classiqueh aérien / bien masculine, classiquei poches / brioches féminine, classiquej charmant / confortablement masculine, classiquek énumère / mère féminine, classiquel inquisiteur / rhéteur masculine, classiquem coûte / goutte féminine, classiquen États / potentats masculine, classiqueo diplomatie / éclaircie féminine, classiquep urgents / gens masculine, classiqueq casuistes / tristes féminine, classiquer d'or / encor masculine, classiques princes / provinces féminine, classiquet innocent / cent masculine, classiqueu emphases / phrases féminine, classiquev déclamations / révolutions masculine, classiquew faillite / jésuite féminine, classiquex comment / gouvernement masculine, classiquey chimères / maires féminine, classiquez fort / d'accord masculine, classiquea tendance / pense féminine, classiqueb s'offenser / dénoncer masculine, classiquec d'aventure / littérature féminine, classiqued gloser / l'écraser masculine, classiquea écritoire / l'histoire féminine, classiqueb intervertis / partis masculine, classiquec l'utopie / assoupie féminine, classiqued empereurs / d'erreurs masculine, classiquee poursuites / jésuites féminine, classiquef temps-là / Agricola masculine, classiqueg rebelles / nouvelles féminine, classiqueh accompli / établi masculine, classiquei romaine / humaine féminine, classiquej dignité / vanité masculine, classiquek chattemites / d'ermites féminine, classiquel vertus / Cincinnatus masculine, classiquem robuste / d'Auguste féminine, classiquen rien / bien masculine, classiqueo crimes / victimes féminine, classiquep marquis / acquis masculine, classiqueq Pompée / épée féminine, classiquer fougueux / gueux masculine, classiques catacombes / tombes féminine, classiquet stoïcien / académicien masculine, classiqueu vante / m'épouvante féminine, classiquev absolu / voulu masculine, classiquew rage / suffrage féminine, classiquex désespéré / considéré masculine, classiquey consulte / culte féminine, classiquez malheurs / fleurs masculine, classiquea notoire / mémoire féminine, classiqueb cicéron / Néron masculine, classiquec populaires / consulaires féminine, classiqued fierté / liberté masculine, classiquee privilège / collège féminine, classiquef Tarquin / républicain masculine, classiqueg gratte / l'aristocrate féminine, classiqueh semoncer / renoncer masculine, classiquei néfaste / faste féminine, classiquej étroits / rois masculine, classiquek immense / recommence féminine, classiquel calmer / déclamer masculine, classiquea latines / mutines féminine, classiqueb toujours / amours masculine, classiquec mères / grammaires féminine, classiqued narrations / institutions masculine, classiquee funèbre / l'algèbre féminine, classiquef dompter / compter masculine, classiqueg renaisse / jeunesse féminine, classiqueh genoux / nous masculine, classiquei naître / bien-être féminine, classiquej élégants / gants masculine, classiquek parlementaires / affaires féminine, classiquel leçons / finissons masculine, classiquea bedaines / fredaines féminine, classiqueb butin / Saint-Martin masculine, classiquec antiques / drolatiques féminine, classiqued feu / peu masculine, classiquee imbécile / facile féminine, classiquef raison / grison masculine, classiqueg famille / fille féminine, classiqueh alcyon / Trimalcion masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.8· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
410 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, PARIS, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1879· numérisation archive.org· Sources