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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poèmes civiques, 1873

Dédicace

Victor de Laprade· 1 distiques, alexandrins, 100 vers

A MON AMI PAUL DE MAGNAN.

Vous m'écoutez penser‖ et vous me voyez vivre,Ami ! vous savez bien‖ qui m'a dicté ce livre :C’est l’œuvre d’un croyant, et non d’un froid moqueurCe livre ! il vient de ceux‖ de qui me vient mon cœur ;De ceux que j'interroge‖ et que je vois en songe,De ceux qui m'ont transmis‖ la haine du mensonge.De ceux à qui je dois‖ un symbole, un drapeau,Tout ce qui fait un homme‖ au milieu d'un troupeau :De ma mère d'abord,‖ de ma mère, humble sainteQui vécut à genoux‖ dans l'amour et la crainte,M'enseignant à courber‖ mon front devant la croix,Et forçant ma raison‖ à répéter : Je crois ;De mon père, un penseur‖ à la franche parole,Qui jamais n'a fléchi‖ devant aucune idole ;Qui vécut libre et fier‖ et lutta jusqu'au bout.Qui m'instruisit d'exemple‖ à me tenir debout ;Qui, sur le vil succès‖ ne jugeant point des causes,M'apprit, hormis l'honneur,‖ à priser peu de choses.Mon père ! il n'est plus là‖ pour me dire : En avant !Pour censurer mes vers,‖ et les dicter souvent ;Mon père ! il m'a donné,‖'pour couronner mon livre,La suprême leçon : — que Dieu m’aide à la suivre ! —— Ma mère, hélas ! déjà‖ me l'avait enseigné —Il m'apprit comme on meurt‖ paisible et résigné.Ami, vous assistiez‖ à ce moment auguste.Bien plus que le témoin‖ de cette fin d'un juste.Vous étiez, pour nous tous,‖ le vigilant secoursQui gagne sur la mort‖ des heures et des jours,L'infatigable espoir‖ par qui l'on peut encoreVivre, agir, au chevet‖ du mourant qu'on adore.Vous étiez ce sourire‖ étendu sur les pleursQui, versant un soleil‖ sur les lits de douleurs.Fait pénétrer au fond‖ des âmes qu'il rassureLe baume que la main‖ répand sur la blessure.Indomptable et serein‖ dans cet affreux émoi,Vous étiez là son aide‖ et son fils mieux que moi.C'est vous, ô mon ami,‖ déjà plus que mon frère.Qui l'avez revêtu‖ de son drap funéraire ;Vous n'avez pas voulu —‖ m'écartant de ce seuil —Qu'une main d'étranger‖ le mit dans son cercueil.Votre main, de ce jour,‖ porte une auguste empreinte,Je l'avais pour très chère‖ et je l'ai pour très sainte.Ce grand cœur vénéré‖ dont j'ai perdu l'appui,C'est en vous qu'il me parle‖ et m'assiste aujourd'hui.Lorsqu'au bout de ma tâche‖ ici-bas terminée.J'irai me reposer‖ de ma triste journée,Quand du poids de mon corps‖ et du poids de mon cœurJe serai libre enfin,‖ et peut-être vainqueur ;Dans le sein de ce Dieu‖ que je crains, que j'espère,Lorsque j'aurai rejoint‖ et ma mère et mon père ;Qu'en ce monde, ait je fus‖ un si frêle soutien.Pour mes chers délaissés‖ je ne pourrai plus rien…Je veux de mes soucis‖ transmettre l'héritageA cet ami vaillant‖ qui déjà les partage.C'est vous, alors, c'est vous,‖ qui serez, à vous seul,Qui serez pour les miens‖ et le père et l'aïeul ;C'est vous qu'ici je lègue‖ à mes fils, à mes filles.Pour leur montrer la route‖ où marchaient nos familles,Et parfaire avec eux‖ ce siècle d'amitiéDont nos pères ont vu‖ la plus longue moitié.Celte amitié, déjà,‖ date d'un ancien monde ;Elle assista bien jeune‖ à sa chute profonde.Après que leurs autels‖ croulaient de toutes parts,La foi des deux enfants‖ fut celle des vieillards ;Tous les deux, nous offrant‖ d'inflexibles modèles,A tout ce qui tombait‖ sont demeurés fidèles.Nous, tristes héritiers‖ de leurs pressentiments,Nous n'assistons encor‖ qu'à des écroulements.Dans ce ciel indécis‖ voyez-vous, sur nos têtes.Poindre cet âge d'or‖ des modernes prophètes ?Dans les faits, dans les cœurs‖ je cherche à l'horizonPar quel côté grandit‖ notre humaine raison ;Je vois autour de nous,‖ pendant qu'on prophétise,Pulluler la bassesse‖ et croître la bêtise.L'infâme hypocrisie,‖ et sous des noms divers,La morne servitude‖ aplatir, l'univers.Vous n'avez pas voulu,‖ sous ce ciel qui menace,A ce lâche avenir‖ confier votre race ;La chaîne d'or en vous‖ eut son dernier chaînon :Mes enfants n'auront pas‖ d'amis de votre nom.Je les plains, je les plains !‖ ils vivront dans un âgeEn amitié plus pauvre‖ et plus pauvre en courage.Mais pour vous, pour ce nom,‖ pour votre vieille foi,Je vous en applaudis !‖ vous files mieux que moi.Emportant avec vous‖ votre race et vos armes,Vous pourrez au tombeau‖ vous coucher sans alarmes.Heureux de voir en vous‖ finir votre maison,De rendre à vos aïeux‖ un intègre blason.D'épargner à leur nom‖ fier de Malte et de RhodeL'affront d'être porté‖ sous un futur Commode.Moi, de ce nom fidèle‖ aux dieux que je défends.Je veux orner ce livre‖ écrit pour mes enfants.Ce nom leur donnera‖ des conseils de noblesse.Quand vos mains cesseront‖ d'étayer leur faiblesse,Quand vous m'aurez rejoint,‖ quand plus rien de nous deux,Hors mes vers, et ce nom‖ ne veillera près d'eux.Laissons-leur à chacun,‖ contre la foule impure,Ce double souvenir‖ comme une double armure ;Et pour ceindre les flancs‖ d'un athlète affermi,Tressons l'honneur du père‖ à l'honneur de l'ami.

V. DE LAPRADE. Mai 1868.

Versification

Forme
1 distiques (distiques)
Rimes
50((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
1 distiques
Mots à la rime
a vivre / livre féminine, classiqueb moqueur / cœur masculine, classiquec songe / mensonge féminine, classiqued drapeau / troupeau masculine, classiquee sainte / crainte féminine, classiquef croix / crois masculine, classiqueg parole / idole féminine, classiqueh bout / debout masculine, classiquei causes / choses féminine, classiquej avant / souvent masculine, classiquek livre / suivre féminine, classiquel enseigné / résigné masculine, classiquem auguste / juste féminine, classiquen secours / jours masculine, classiqueo encore / adore féminine, classiquep pleurs / douleurs masculine, classiqueq rassure / blessure féminine, classiquer émoi / moi masculine, classiques frère / funéraire féminine, classiquet seuil / cercueil masculine, classiqueu empreinte / sainte féminine, classiquev l'appui / aujourd'hui masculine, classiquew terminée / journée féminine, classiquex cœur / vainqueur masculine, classiquey j'espère / père féminine, classiquez soutien / rien masculine, classiquea l'héritage / partage féminine, classiqueb seul / l'aïeul masculine, classiquec filles / familles féminine, classiqued d'amitié / moitié masculine, classiquee monde / profonde féminine, classiquef parts / vieillards masculine, classiqueg modèles / fidèles féminine, classiqueh pressentiments / écroulements masculine, classiquei têtes / prophètes féminine, classiquej l'horizon / raison masculine, classiquek prophétise / bêtise féminine, classiquel divers / l'univers masculine, classiquem menace / race féminine, classiquen chaînon / nom masculine, classiqueo âge / courage féminine, classiquep foi / moi masculine, classiqueq armes / alarmes féminine, classiquer maison / blason masculine, classiques Rhode / Commode féminine, classiquet défends / enfants masculine, classiqueu noblesse / faiblesse féminine, classiquev deux / d'eux masculine, classiquew impure / armure féminine, classiquex affermi / l'ami masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

100 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, PARIS, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1879· numérisation archive.org· Sources