Poèmes civiques, 1873· Livre premier
I. Pro Aris et Focis
I
Oui, je prête aux forêts‖ l'âme et la voix humaineVers mes Alpes, toujours,‖ un instinct me ramène ;Et je vais seul, rêvant‖ sur ces froides hauteurs,Demander au désert‖ ma scène et mes acteurs.Pourquoi vos passions,‖ vos intérêts serviles,De fange et de clameurs‖ emplissent-ils les villes…Quand il faut à la Muse‖ un sommet écarté,Qui lui parle du ciel‖ et de la liberté !J'ai besoin d'admirer‖ pour me sentir poète ;Dieu se révèle à moi‖ dans la nature en fête.Mais, prêt à célébrer‖ mon temps et vos exploits,Qu'on m'enseigne un héros,‖ je quitterai les boisEt ferai, devant vous,‖ en mes rimes prochaines,Respirer de grands cœurs‖ et non plus de grands chênes.Heureux qui, de son siècle‖ adorateur banal,Chez ses contemporains‖ trouva son idéal !Livre ou tableau, son œuvre‖ est partout bienvenue :Le public est épris‖ de la laideur connue.Peignez votre voisin,‖ ce bourgeois rebondi,Par le modèle au moins‖ vous serez applaudi.Pour moi, peu soucieux‖ de cet honneur étrange.Aimant mieux mériter‖ qu'obtenir la louange,Et fidèle aux sommets‖ où Dieu se laisse voir,Jamais à ces fronts vils‖ je n'offris le miroir.Quand je m'adresse aux bois‖ pour oublier les hommes,C'est que je vous connais ;‖ je vois où nous en sommes ;Si rêveur qu'on m'ait dit,‖ j'ai les yeux bien ouverts,Et pourrais, au besoin,‖ mettre mon siècle en vers.Mais, reniant alors‖ le vrai beau qui m'attire,Je devrais, après l'ode,‖ épouser la satire ;C'est la muse qu'il faut‖ à ce monde vénal,Et l'ère des Césars‖ attend son Juvénal.
Peut-être il est venu !‖ Là-bas où tout est sombre,Peut-être un fouet vengeur‖ siffle déjà dans l'ombre,Et la haine au front rouge‖ y chauffe longuementLe fer qui doit marquer‖ chaque nom infamant.Voyez-vous défiler‖ le troupeau de nos hontes ?L'avenir les attend‖ et va régler nos comptes.Passez, tribuns d'hier,‖ orateurs des banquets ;Passez, la bouche close,‖ en habits de laquais.Passez, nobles de race,‖ admis à la curée.Par amour du galon‖ prêts à toute livrée ;Prétoriens, bourgeois‖ à barbes de sapeur,Qui sauvez votre caisse‖ et gardez votre peur.Passez ! tous les forfaits‖ et tous les ridicules…Vous n'esquiverez pas‖ le glaive ou les férules ;Je vous laisse en pâture‖ au lion irrité.Moi, j'ai besoin d'amour‖ et de sérénité ;Satisfait de vous fuir,‖ à l'abri de l'orgie,Les bois me sont ouverts,‖ et je m'y réfugie ;Et j'y veux, tout entier‖ à quelque noble espoirIgnorer ce qu'il est‖ douloureux de savoir.
II
Mais, parmi les humains‖ voici qu'on me rappelle ;On annonce au poète‖ une beauté nouvelle :Le peuple ! « Il a marché,‖ l'avenir est à lui ;Il est le souverain,‖ le héros d'aujourd'hui ;C'est l'épique sujet‖ que ta muse réclame. »Le peuple est un chaos ;‖ un héros, c'est une âme !La foule est du destin‖ le plus servile agent.Le flot n'est pas moins libre‖ et moins intelligent…Je retourne à mes lacs,‖ aux torrents qui mugissent ;C'est à Dieu seul au moins,‖ que leurs flots obéissent.Mais, chez la multitude,‖ en ses flux et reflux,Dieu ni la liberté‖ ne m'apparaissent plus.
On m'a dit : « S'il te faut‖ des thèmes héroïques,La France a des chrétiens‖ à défaut de stoïques. »O Christ, s'il était vrai,‖ ton nom ressuscitéMe tiendrait lieu de tout,‖ même de liberté !Donc, nous sommes chrétiens !‖ rien n'est plus méritoire,Et je l'admire fort…‖ mais je voudrais y croire.Je sais qu'au grand orgueil‖ du suisse et du clergeonMon église a reçu‖ des flots de badigeon,Que d'un clocher tout neuf‖ on nous fait la promesseEt que mon sous-préfet‖ se montre à la grand'messe.A Paris, en province,‖ il pleut, de tout côté.Des billets pour sermons‖ et bals de charité ;Je vois, partout, rouler‖ en des mains patelinesDe petits chapelets‖ sur d'amples crinolines.L'audacieux cousin‖ qui risque un billet douxReçoit une médaille,‖ au premier rendez-vous.Je ne vous dirai pas,‖ d'un vers trop équitable,Ce que le ciel y gagne‖ et ce qu'y perd le diable…Mais je vois qu'aujourd'hui,‖ quittant l'âpre sentier,La vertu nous devient‖ un facile métier ;Partout je la rencontre‖ heureuse et bien nourrie ;Notre dévotion‖ nous prône et nous marie ;Et je vais nommer tel,‖ bien connu pour un sot.Qui lui doit et sa place‖ et sa femme et sa dot.Mais il y faut un peu‖ de très simple tactique :« Gardez-vous en tout temps‖ d'une foi politique.C'est le péché d'orgueil !‖ le temple est mon pays ;Au pouvoir, quel qu'il soit,‖ j'adhère et j'obéis.Quel droit m'est refusé,‖ quel abus m'importuneQuand je fais mon salut…‖ sans compter ma fortune ? »Applaudissons ! Voilà,‖ dans nos temps généreux,Comment renaît la foi‖ des martyrs et des preux.
III
Hélas ! ce qui peint mieux‖ le siècle et nos misères,C'est que de tels chrétiens‖ sont platement sincères.N'allez pas chercher là‖ Tartufe et sa noirceur ;Non, Tartufe, aujourd'hui,‖ s'est fait libre penseur ;Ce n'était qu'un enfant‖ chez Molière, un novice ;Mais comme il a grossi‖ ses états de service !Oui, le siècle est à toi ;‖ toi seul l'as bien connu,O Tartufe ! et ton règne‖ est à la fin venu.Nul des lois du progrès‖ mieux que loi ne s'arrange ;Tu n'es point l'homme absurde‖ et qui jamais ne change ;A l'honneur, au serment,‖ d'autres vont se lier ;Mais toi ! tu sais apprendre‖ et tu sais oublier.Tu sais qu'à d'autres temps‖ il faut d'autres grimaces ;Et te voilà dévot‖ à l'intérêt des masses.Dieu s'est fait multitude‖ et n'est plus dans le ciel ;Il se nomme aujourd'hui‖ suffrage universel.Toi seul as bien compris‖ la bête populaire ;Et depuis soixante ans,‖ à la tondre, à la traire,O Tartufe ! appliqué‖ sans honte et sans repos,Tu lui presses le ventre‖ et lui frottes le dos.C'est toi qui tins pour elle‖ un effrayant registreDes crimes du curé,‖ du noble et du ministre.Naguère au cabaret,‖ nous enseignant nos droits.Tu versais ton vin bleu‖ sur le bandeau des rois,Et, rimant pour César‖ des flonflons et des odes.Tu nous prêchais tes dieux‖ et tes vertus commodes.Trente ans, tu dirigeas,‖ sous un masque effronté,Tes poignards libéraux‖ contre la liberté ;Tu fais arme de tout,‖ des chansons, de l'histoire ;Tu fais le plaidoyer‖ et le réquisitoire,Tout, jusqu'à l'homélie !‖ et, dans l'occasion.Tu défends la famille‖ et la religion ;Oui, la religion !‖… Mais, je te rends justice.Une religion‖ faite par la police.Poursuis, Tartufe ! et berne‖ avec un plein succèsL'Orgon voltairien,‖ ce bon peuple français.Que tu sais bien changer‖ de costume et de mine !Tu ne dis plus : « ma haire‖ avec ma discipline ! »Ce matin, ta faconde‖ et tes souliers ferrésOnt frappé du forum‖ les austères degrés,Et tu mettras, ce soir,‖ la blouse ou le gant jaune.Pour tonner dans le club‖ ou saluer le trône,Selon que ton grand cœur‖ rêve, pour le moment.Ou de l'amour du peuple‖ ou d'un gros traitement.Bien ! la cour te caresse‖ et le peuple te nomme :Choisis ! tu peux rester‖ un modeste grand homme,Ou tu peux devenir,‖ en habit cousu d'or.Ministre et sénateur,‖ peut-être plus encor.Tu peux vivre ou mourir,‖ tu restes populaire ;Le Panthéon t'attend‖ pour suprême salaire ;Ta gloire est à l'épreuve‖ et brave le cercueil…Les carrosses de cour,‖ les clubs prennent le deuil ;On fait pleuvoir les fleurs,‖ on présente les armes,Et le sergent de ville‖ en a versé des larmes !
Et moi je n'en ris pas,‖ j'exècre les railleurs.Un bon mot n'a jamais‖ rendu les gens meilleurs.Je parle sérieux,‖ et me contiens à peine ;Grâce à Dieu ! j'ai gardé‖ la vertu de la haine.Honte à ces ricaneurs,‖ ces soi-disant Gaulois,Qui se moquent de tout,‖ prudemment toutefois.Leur rire empoisonné,‖ c'est une arme d'esclave.O venimeux bouffons,‖ qui prenez cet air brave.Toujours on vous a vus,‖ les vivants et les morts,Hardis contre le faible‖ et vils avec les forts.Votre encens paye aux rois,‖ même à leurs courtisanes,Le droit d'insulter Dieu‖ dans vos lazzis profanes ;Plus tard, en appelant‖ ces rois sur le terrain.Vous avez pour second‖ le peuple souverain.Vos combats, si vantés‖ contre les injustices.Vous rapportent à tous‖ d'assez gros bénéfices ;A l'ombre des autels,‖ des trônes avilis,Vous vivez grassement‖ et mourez dans vos lits.Envie et lâcheté,‖ c'est tout votre génie ;Je vous le dis sans phrase,‖ à d'autres l'ironie !Moi, quand j'ai vu le mal‖ debout sur mon chemin,J'y marche le front haut‖ et la hache à la main.
IV
On me l'accorde enfin :‖ ce temps n'a rien d'épique ;Le poète y vit mal‖ avec la politique ;La muse humble et pédestre‖ y doit baisser le ton,Et, pour une Pharsale,‖ il nous manque un Caton.Mais toi, qui tiens si fort‖ à ta rime, à ta lyre,Il te reste une corde‖ autre que la satire ;Et, quand tout serait mort,‖ les dieux, les mœurs, les lois.Tu pourrais la toucher,‖ même au fond de tes bois.N'y sais-tu dans les fleurs,‖ quand l'été vient d'éclore,Poursuivre de tes vers‖ ou Béatrix ou Laure,Et, nous peignant ton rêve‖ et ton cœur agité,Raconter vos soupirs‖ à la postérité ?L'amour est, j'en conviens,‖ depuis Pétrarque et Dante,De larmes et de vers‖ une source abondante ;C'est toujours quelque muse‖ aux longs regards de miel,Qui nous fait parcourir‖ tous les cercles du ciel…Il est bien vrai, jadis,‖ inspirant l'épopée,La femme aux flancs de l'homme‖ attachait une épée,Et donnait d'un regard‖ le prix ou le signalDe tous les grands combats‖ livrés pour l'idéal.Le succès, à ses yeux,‖ ne jugeait point les causes ;Et plus tard, en des jours‖ moins pleins de nobles choses,Nos reines de salon,‖ choisissant leurs vainqueurs.Aimaient les beaux esprits‖ à défaut des grands cœurs.Mais à cette heure, hélas !‖ est-il rien de plus tristeQue vos cercles changés‖ en comptoirs de modiste,A qui tient lieu de tout‖ le culte des chiffons ?Un ruban vous y plonge‖ en des calculs profonds,Et vous disputez là,‖ durant des nuits entières,Non plus de vos amours,‖ mais de vos couturières ;Le luxe est tout pour vous,‖ le bonheur, le devoir,Et vous n'avez de cœur‖ que pour votre miroir…Restez-y. — Cependant‖ la critique innocenteFait un crime à mes vers‖ de Béatrix absente,Et, loin des fiers sommets‖ que la neige a trempés,Me rappelle aux boudoirs‖ et sur les canapés.Ah ! si pour fondre en moi‖ ce glacier qu'on accuse,Parmi vos déités‖ j'avais choisi ma muse,Certes, je vous réponds,‖ mes bien-aimés lecteurs,Que j'aurais, à coup sûr,‖ déserté les hauteurs ;Vos belles passions‖ coulent d'une autre source,Et votre Béatrix‖ m'enverrait à la Bourse.
Si jamais, d'un sourire‖ éclairant mon chemin,Celle qui rend heureux‖ m'avait pris par la main ;Si, parmi les splendeurs‖ de la forme et de l'âme.Dieu s'était fait visible‖ à moi dans une femme.Sans jeter, dans mes vers,‖ notre amour à tout vent,Je l'aurais en mon cœur‖ comme un flambeau vivant ;Nul œil n'en troublerait‖ la joie et les mystères ;Mais on verrait, peut-être,‖ à mes ardeurs austères,A mes accents plus purs‖ et plus religieux,Qu'un ange m'apparut‖ et m'entr'ouvrit les cieux ;Et de ma Béatrix,‖ chastement poursuivie,Je peindrais la beauté‖ par une belle vie.Allez ! pour confident‖ prenez tout l'univers,Du secret de vos cœurs‖ trafiquez dans vos vers,Le mien reste voilé‖ comme les urnes saintes,Et je garde à Dieu seul‖ mes aveux ou mes plaintes.
V
Es-tu donc, ô poète,‖ un simple oiseau des bois ?N'as-tu qu'une chanson‖ dans l'âme et dans la voix,Et, quand l'amour se tait,‖ vas-tu cesser d'écrire ?Est-ce une ardeur du sang,‖ est-ce un Dieu qui t'inspireAmorçant tes lecteurs‖ à d'obscènes récits,Dois-tu ta verve entière‖ aux amoureux soucis ?Dans l'impure faiblesse‖ as-tu donc mis ta gloire ?Es-tu bien le héros de cette affreuse histoire,Qui, parti des boudoirs,‖ finit dans les tripots,Incapable à la fois‖ et d'œuvre et de repos ;Qui, niant l'âme et Dieu‖ devant sa bourse vide,Entonne au lupanar‖ l'hymne du suicide ?Quoi ! dans notre univers,‖ hormis ton faible cœur,Rien ne t’a donc parlé qu’un doute âpre et moqueur ;Tu n'as rien entendu‖ dans l'immense nature ;Dieu ne te disait rien‖ dans ta propre torture.Et le tressaillement‖ des peuples agitésNe secoua jamais‖ tes lourdes voluptés !
Sombres voluptueux,‖ vous n'aimez que vous-mêmes !Si vous aviez connu‖ les abandons suprêmes,Si vous aviez goûté‖ le véritable amour,Vos cœurs battraient encor‖ comme le premier jour.A l'heure où vous pleurez‖ sur vos cendres éteintes,De ces lâches ennuis‖ j'ignore les atteintes ;J'apporte à l'idéal‖ d'aussi vives ardeurs,Les beautés que je sers‖ ont gardé leurs splendeurs.Mes voluptés, à moi,‖ mes amitiés, mes haines,Ont la jeunesse encor,‖ la vigueur de ces chênes ;Et, comme eux, leurs rameaux,‖ moi, je sens refleurirDe fortes passions‖ qui ne font pas mourir.Qui sont sœurs du travail‖ et des hautes pensées,Qui ne font pas couler‖ des larmes insensées,Où l'homme ne boit pas‖ un fol enivrement,Mais dont il se nourrit‖ comme d'un pur froment.
Non ! je ne vis pas seul‖ sur la neige éternelle,D'une beauté sans vie‖ absurde sentinelle.Dans ces bois où j'allais‖ écouter l'infini,Comme l'oiseau chanteur‖ j'ai su bâtir mon nid.Mon cœur, dans la retraite‖ où sa fierté l'enchaîne,Répond à d'autres voix‖ qu'à celle du grand chêne ;Et les fleurs du désert,‖ les torrents, le ciel bleu,Les lacs, ne sont pas seuls‖ à me parler de Dieu.De plus chères amours‖ peuplent ma solitude.Le soir, lorsque je sors‖ de la chambre d'étude,Quand je reviens des bois,‖ rapportant des moissonsDe rameaux ou de vers‖ cueillis sur les buissons,Devant l'âtre joyeux‖ où le sarment pétille.Près de l'auguste aïeul‖ se groupe la famille ;Non loin de ses genoux‖ chargés de mes enfants,S'assied la jeune mère‖ aux regards triomphants ;Tandis qu'avec les fleurs,‖ butin de la journée,Ma sœur comme un autel‖ orne la cheminée.Le portrait de ma mère‖ est là qui nous sourit ;Je sens autour de nous‖ rayonner son esprit ;Durant les entretiens,‖ les jeux de la soirée,Je consulte du cœur‖ cette image adorée ;Sachant bien qu'elle assiste‖ et protège ici-basLe père en ses travaux,‖ les fils en leurs ébats.Dans ces plaisirs naïfs‖ que j'excite moi-même.Je leur montre à s'aimer‖ entre eux comme on les aime ;Et, sans trop me hâter,‖ dans leur folle saison.Je sème, en quelques mots,‖ le grain de la raison.L'aïeul, à leurs propos,‖ s'égaye et nous contemple ;En mes leçons, toujours,‖ je le prends pour exemple ;Mon récit en appelle‖ à ses récits anciens ;Il parle, et de mes bras‖ on vole dans les siens.Avec des cris joyeux‖ on l'entoure, on le presse ;A toute question‖ répond une caresse ;Vers leurs lèvres son front‖ se penche avec douceur…Et moi ! tous ces baisers,‖ je les sens dans mon cœur.Ah ! prenez de l'aïeul‖ notre âme héréditaire,Enfants, gardez-la bien‖ sans que rien ne l'altère ;Au sang qu'il me donna‖ je n'ai rien ajouté,Mais je vous ai transmis‖ sa ferme loyauté.Vous saurez, comme nous,‖ malgré la loi commune,Porter le cœur toujours‖ plus haut que la fortune,Un cœur qui dans sa foi‖ jamais ne se dément ;Et de votre œuvre à vous‖ quel que soit l'instrument,Ou le fer, ou la plume‖ à mes doigts échappée,Tout sera dans vos mains‖ noble comme l'épée.
C'est ainsi que je rêve !‖ et par le droit chemin,A mon chaste foyer‖ j'apprends le cœur humain,Et je lis mieux que vous‖ dans ces pages suprêmes…Écrivez vos romans,‖ je reste à mes poèmes.
VI
Fier d'être obscur, heureux‖ de penser à l'écart,Moi, je sais que ma muse‖ a la meilleure part ;Que la source où je puise‖ est à jamais féconde.J'ai quitté le désert,‖ mais, en fuyant le monde ;Et sous ce toit modeste‖ où j'assemble mon miel,Je descends des sommets‖ sans m'éloigner du ciel.Là, par un flot d'air pur‖ mon âme est soulevéeComme sur l'Alpe vierge‖ où l'aigle a sa couvée ;Et les yeux de mes fils,‖ excitant mon réveil,Illuminent mon cœur,‖ clairs comme le soleil.Là, sur mon humble seuil,‖ égayé de leur flamme,J'habite encor plus haut‖ dans les sommets de l'âme.Là, mieux qu'en nos déserts,‖ j'ai, pour monter encor,Pour m'approcher de Dieu,‖ j'ai mon échelle d'or.Qu'importe si la foule,‖ inhabile à me suivre,« Court à ses vains plaisirs‖ et rejette mon livre !De la main qui l'écrit‖ je sens l'humilité ;Je ne trahirai pas‖ l'esprit qui l'a dicté.Sur mes froides hauteurs,‖ si nul-ne vient m'entendre.Moi, j'y respire à l'aise‖ et n'en veux pas descendre.
J'irai dresser ma tente‖ au penchant des glaciersPour fuir votre esclavage‖ et vos instincts grossiers.J'aime ce large azur,‖ ces cimes toujours blanchesOù se forment la foudre‖ avec les avalanches.Sur ces remparts de neige‖ abhorrés des tyrans,Un sang libérateur‖ a coulé par torrents.Je sais que vos oisifs‖ et leurs pâles compagnesViennent de leurs langueurs‖ insulter ces montagnes ;Mais je sais que les forts,‖ les preneurs d'Ilions,Vont là pour y sucer‖ la moelle des lions,Aux travaux de l'exil‖ ces forêts sont propices ;L'âpre vengeance y veille‖ au bord des précipices,Et l'on peut s'y tailler,‖ pour un acte immortel.Ou la lance d'Achille‖ ou la flèche de Tell.
Moi-même, en ces hauts lieux‖ dont j'ai subi les charmes,J’allais chercher des fleurs moins souvent que des armes ;Et ma muse a déjà‖ vidé plus d'un carquoisDes traits que m'ont fournis‖ les rochers et les bois ;Là, pour d'autres combats,‖ j'en trouverais encoreSi j'ai frappé jamais‖ des coups dont je m'honore,J'ai pris, dans ces déserts,‖ que l'on m'invite à fuir.Et la vigueur d'aimer‖ et celle de haïr.Par eux, par le contact‖ de leur grandeur paisible,J'ai mieux senti mon âme‖ et le monde invisible ;J'ai plus adoré Dieu‖ plus exécré le mal,J'ai d'un accent plus ferme‖ attesté l'idéal.,Je tiens quelque fierté‖ de ce désert, mon maître ;L'équitable avenir‖ m'en saura gré, peut-être !
Mais qu'importe ! mes vers‖ ne m'avaient rien promis ;Ils m'ont assez donné,‖ je leur dois des amis :Des amis fiers et purs,‖ des âmes convaincues.Éprises du bon droit‖ et des causes vaincues ;Dont le cœur sait mêler,‖ en conseillant le mien.Un charme de tendresse‖ à la beauté du bien.Amis, j'écris pour vous !‖ pour vos rares semblables,Dans les foules perdus‖ comme l'or dans les sables.A vous mes vers ! Heureux‖ si je vous rends, parfois.Le noble enivrement,‖ amis, que je vous dois.
Gardons, ainsi, gardons‖ nos chastes solitudes,Le terme en est divin‖ si les sentiers sont rudes ;Au moins nous y marchons‖ libres et frémissants,Et jamais coudoyés‖ par d'indignes passants.Qu'à ces autels nouveaux‖ notre encens se refuse,L'édifice est construit‖ de bassesse et de ruse.Passons ! pleurant ces jours‖ si tristement vécus.Poètes et penseurs,‖ nous sommes les vaincus.Nos Dieux s'en vont ! Eh bien,‖ fiers de notre défaite,Suivons-les au désert‖ sans détourner la tête ;Dans le camp des vainqueurs‖ surpris de nos dédainsLes Muses n'entrent pas…‖ Qu'il s'ouvre aux baladins.Une vengeance est prête,‖ elle peut nous suffire ;Voyez-vous cette foule‖ essayer de sourire,Ivre de ces faux biens‖ dont vous ne voulez pas ?Vous êtes le remords‖ qui les suit pas à pas ;De leurs fausses grandeurs‖ démasquant l'imposture,Vos paisibles mépris‖ font déjà leur torture ;Vous avez, pour troubler‖ leur courage incertain,Cet invincible espoir‖ qui commande au destin…Épargne, ô vieux Caton,‖ tes stoïques entrailles :Survis, et tu vaincras,‖ fallût-il cent batailles ;Survis, et tu rendras,‖ par ta seule fierté.Des autels à nos dieux,‖ à nous la liberté !
Juillet 1850.
Versification
- Forme
- 17 distiquess (distiques)
- Rimes
- 198((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 17 distiquess
- Mots à la rime
- a humaine / ramène féminine, classiqueb hauteurs / acteurs masculine, classiquec serviles / villes féminine, classiqued écarté / liberté masculine, classiquee poète / fête féminine, classiquef exploits / bois masculine, classiqueg prochaines / chênes féminine, classiqueh banal / idéal masculine, classiquei bienvenue / connue féminine, classiquej rebondi / applaudi masculine, classiquek étrange / louange féminine, classiquel voir / miroir masculine, classiquem hommes / sommes féminine, classiquen ouverts / vers masculine, classiqueo m'attire / satire féminine, classiquep vénal / Juvénal masculine, classiquea sombre / l'ombre féminine, classiqueb longuement / infamant masculine, classiquec hontes / comptes féminine, classiqued banquets / laquais masculine, classiquee curée / livrée féminine, classiquef sapeur / peur masculine, classiqueg ridicules / férules féminine, classiqueh irrité / sérénité masculine, classiquei l'orgie / réfugie féminine, classiquej espoir / savoir masculine, classiquea rappelle / nouvelle féminine, classiqueb lui / d'aujourd'hui masculine, classiquec réclame / âme féminine, classiqued agent / intelligent masculine, classiquee mugissent / obéissent féminine, classiquef reflux / plus masculine, classiquea héroïques / stoïques féminine, classiqueb ressuscité / liberté masculine, classiquec méritoire / croire féminine, classiqued clergeon / badigeon masculine, classiquee promesse / grand'messe féminine, classiquef côté / charité masculine, classiqueg patelines / crinolines féminine, classiqueh doux / rendez-vous masculine, classiquei équitable / diable féminine, classiquej sentier / métier masculine, classiquek nourrie / marie féminine, classiquel sot / dot masculine, classiquem tactique / politique féminine, classiquen pays / j'obéis masculine, classiqueo m'importune / fortune féminine, classiquep généreux / preux masculine, classiquea misères / sincères féminine, classiqueb noirceur / penseur masculine, classiquec novice / service féminine, classiqued connu / venu masculine, classiquee s'arrange / change féminine, classiquef lier / oublier masculine, classiqueg grimaces / masses féminine, classiqueh ciel / universel masculine, classiquei populaire / traire féminine, classiquej repos / dos masculine, classiquek registre / ministre féminine, classiquel droits / rois masculine, classiquem odes / commodes féminine, classiquen effronté / liberté masculine, classiqueo l'histoire / réquisitoire féminine, classiquep l'occasion / religion masculine, classiqueq justice / police féminine, classiquer succès / français masculine, classiques mine / discipline féminine, classiquet ferrés / degrés masculine, classiqueu jaune / trône féminine, classiquev moment / traitement masculine, classiquew nomme / homme féminine, classiquex d'or / encor masculine, classiquey populaire / salaire féminine, classiquez cercueil / deuil masculine, classiquea armes / larmes féminine, classiquea railleurs / meilleurs masculine, classiqueb peine / haine féminine, classiquec Gaulois / toutefois masculine, classiqued d'esclave / brave féminine, classiquee morts / forts masculine, classiquef courtisanes / profanes féminine, classiqueg terrain / souverain masculine, classiqueh injustices / bénéfices féminine, classiquei avilis / lits masculine, classiquej génie / l'ironie féminine, classiquek chemin / main masculine, classiquea d'épique / politique féminine, classiqueb ton / Caton masculine, classiquec lyre / satire féminine, classiqued lois / bois masculine, classiquee d'éclore / Laure féminine, classiquef agité / postérité masculine, classiqueg Dante / abondante féminine, classiqueh miel / ciel masculine, classiquei l'épopée / épée féminine, classiquej signal / l'idéal masculine, classiquek causes / choses féminine, classiquel vainqueurs / cœurs masculine, classiquem triste / modiste féminine, classiquen chiffons / profonds masculine, classiqueo entières / couturières féminine, classiquep devoir / miroir masculine, classiqueq innocente / absente féminine, classiquer trempés / canapés masculine, classiques accuse / muse féminine, classiquet lecteurs / hauteurs masculine, classiqueu source / Bourse féminine, classiqueb l'âme / femme féminine, classiquec vent / vivant masculine, classiqued mystères / austères féminine, classiquee religieux / cieux masculine, classiquef poursuivie / vie féminine, classiqueg l'univers / vers masculine, classiqueh saintes / plaintes féminine, classiquea bois / voix masculine, classiqueb d'écrire / t'inspire féminine, classiquec récits / soucis masculine, classiqued gloire / histoire féminine, classiquee tripots / repos masculine, classiquef vide / suicide féminine, classiqueg cœur / moqueur masculine, classiqueh nature / torture féminine, classiquei agités / voluptés masculine, classiquea vous-mêmes / suprêmes féminine, classiqueb amour / jour masculine, classiquec éteintes / atteintes féminine, classiqued ardeurs / splendeurs masculine, classiquee haines / chênes féminine, classiquef refleurir / mourir masculine, classiqueg pensées / insensées féminine, classiqueh enivrement / froment masculine, classiquea éternelle / sentinelle féminine, classiqueb l'infini / nid masculine, non classiquec l'enchaîne / chêne féminine, classiqued bleu / Dieu masculine, classiquee solitude / d'étude féminine, classiquef moissons / buissons masculine, classiqueg pétille / famille féminine, classiqueh enfants / triomphants masculine, classiquei journée / cheminée féminine, classiquej sourit / esprit masculine, classiquek soirée / adorée féminine, classiquel ici-bas / ébats masculine, classiquem moi-même / aime féminine, classiquen saison / raison masculine, classiqueo contemple / exemple féminine, classiquep anciens / siens masculine, classiqueq presse / caresse féminine, classiquer douceur / cœur masculine, classiques héréditaire / l'altère féminine, classiquet ajouté / loyauté masculine, classiqueu commune / fortune féminine, classiquev dément / l'instrument masculine, classiquew échappée / l'épée féminine, classiquea chemin / humain masculine, classiqueb suprêmes / poèmes féminine, classiquea l'écart / part masculine, classiqueb féconde / monde féminine, classiqued soulevée / couvée féminine, classiquee réveil / soleil masculine, classiquef flamme / l'âme féminine, classiqueg encor / d'or masculine, classiqueh suivre / livre féminine, classiquei l'humilité / dicté masculine, classiquej m'entendre / descendre féminine, classiquea glaciers / grossiers masculine, classiqueb blanches / avalanches féminine, classiquec tyrans / torrents masculine, classiqued compagnes / montagnes féminine, classiquee d'Ilions / lions masculine, classiquef propices / précipices féminine, classiqueg immortel / Tell masculine, classiquea charmes / armes féminine, classiqueb carquois / bois masculine, classiquec encore / m'honore féminine, classiqued fuir / haïr masculine, classiquee paisible / invisible féminine, classiquef mal / l'idéal masculine, classiqueg maître / peut-être féminine, classiquea promis / amis masculine, classiqueb convaincues / vaincues féminine, classiquec mien / bien masculine, classiqued semblables / sables féminine, classiquee parfois / dois masculine, classiquea solitudes / rudes féminine, classiqueb frémissants / passants masculine, classiquec refuse / ruse féminine, classiqued vécus / vaincus masculine, classiquee défaite / tête féminine, classiquef dédains / baladins masculine, classiqueg suffire / sourire féminine, classiqueh pas masculine, classiquei l'imposture / torture féminine, classiquej incertain / destin masculine, classiquek entrailles / batailles féminine, classiquel fierté / liberté masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
396 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, PARIS, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1879· numérisation archive.org· Sources