Poèmes civiques, 1873· Livre premier
X. Des lanternes
PLUS DE SOLEIL
N'écoutez plus ni Dieu,‖ ni votre conscience :La foi ni La raison‖ ne règlent ma croyance ;J'ai récusé les voix‖ qui sortent de l'autel,J'ai récusé mon âme‖ et le verbe immortel.Sur le juste et le beau,‖ sur la lumière et l'ombre,L'oracle, c'est le mot‖ hurlé par le grand nombre ;C'est l'appétit bruyant‖ d'un peuple soulevé,C'est la longue rumeur‖ qui monte du pavé.Donc, n'interrogez plus‖ ni les penseurs austères,Ni les prêtres tenant‖ la clef des saints mystères,Ni les sages trésors‖ amassés par l'aïeul,Ni ces grands cœurs à qui‖ Dieu parla seul à seul.N'allez plus moissonner‖ sur ces hauteurs superbes ;N'allez plus y cueillir‖ de lumineuses gerbes,Et ne gravissez plus‖ l'Olympe ou le Thabor :L'âme n'a plus besoin‖ d'aile ou d'échelle d'or.
Descendons, écartez‖ la fange et la poussière :C'est d'en bas, aujourd'hui,‖ que nous vient la lumière.Cherchez en bas ! fouillez‖ quelque infime horizon,Un monde où n'ait jamais‖ pénétré la raison.OÙ le mobile instinct‖ des enfants et des femmes,Où le seul appétit‖ soit le ressort des âmes..Lorsque vous hésitez‖ sur deux sentiers divers,Interrogez les yeux‖ qui ne sont pas ouverts.Renoncez au savoir,‖ à l'orgueil des études ;Faites-vous un esprit‖ docile aux multitudes ;Consultez sur le vrai,‖ sur le beau tant cherché,Le champ de foire, un jour‖ de fête, ou de marchéConsultez, pour unir‖ deux sagesses jalouses,Les foules en habit‖ avec celles en blouses.Passez sous le fronton‖ funeste à l'innocentOù le rauque Plutus‖ hurle son trois pour cent.Au cirque, au bois, aux lieux‖ où l'on rit et festineSuivez tout ce qui roule‖ et tout ce qui piétine ;Écoutez, en chemin,‖ les propos bien aimésDes estomacs repus‖ aux ventres affamés.Saisissez, à travers‖ ce tumulte farouche,Le mot du jour, le nom‖ volant de bouche en bouche.Ce mot, c'est tout ! l'honneur,‖ la raison, le devoir :Vous savez avec lui‖ tout ce qu'il faut savoir.Donc, qu'un servile amen‖ à la foule réponde,Et que Dieu, désormais,‖ se taise dans le monde.Nous n'avons plus besoin‖ pour écrire nos loisDe la clarté du ciel,‖ pas plus que de sa voix.Éteignez votre azur,‖ ô jours, ô nuits sereines.Tout va s'illuminer‖ de lueurs souterraines.L'antique firmament‖ peut s'obscurcir partout ;Notre art a fait jaillir‖ des splendeurs d'un égout.La lumière aujourd'hui‖ suinte de nos murailles ;Chaque ville en recèle‖ un flot dans ses entrailles.Le ventre dans ce siècle‖ en remontre au cerveau,Et les clartés du gaz‖ nous font un ciel nouveau !Mille rayons futurs‖ dorment dans nos citernes ;Nous avons au lieu d'astre‖ un peuple de lanternes.Voici les becs ouverts,‖ j'en vais prendre conseil ;Je sais pour y voir clair‖ me passer du soleil.
Versification
- Forme
- 2 distiquess (distiques)
- Rimes
- 28((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 2 distiquess
- Mots à la rime
- a conscience / croyance féminine, classiqueb l'autel / immortel masculine, classiquec l'ombre / nombre féminine, classiqued soulevé / pavé masculine, classiquee austères / mystères féminine, classiquef l'aïeul / seul masculine, classiqueg superbes / gerbes féminine, classiqueh Thabor / d'or masculine, classiquea poussière / lumière féminine, classiqueb horizon / raison masculine, classiquec femmes / âmes féminine, classiqued divers / ouverts masculine, classiquee études / multitudes féminine, classiquef cherché / marché masculine, classiqueg jalouses / blouses féminine, classiqueh l'innocent / cent masculine, classiquei festine / piétine féminine, classiquej aimés / affamés masculine, classiquek farouche / bouche féminine, classiquel devoir / savoir masculine, classiquem réponde / monde féminine, classiquen lois / voix masculine, classiqueo sereines / souterraines féminine, classiquep partout / égout masculine, classiqueq murailles / entrailles féminine, classiquer cerveau / nouveau masculine, classiques citernes / lanternes féminine, classiquet conseil / soleil masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
56 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, PARIS, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1879· numérisation archive.org· Sources