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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poèmes civiques, 1873· Livre premier

XI. La chasse aux vaincus

Victor de Laprade· distiques, alexandrins, 188 vers

Assez de fade encens,‖ fermez les cassolettes !Commandez à Vulcain‖ des armures complètes,Muses ! le temps est bon‖ pour gagner des écusEn jouant du couteau‖ sur les partis vaincus.Sus aux blessés ! qu'on frappe‖ et d'estoc et de taille.Faites-nous respirer,‖ sur le champ de bataille,La douce odeur qu'exhale,‖ au nez des gens de bien,Le corps d'un ennemi...‖ surtout d'un citoyen,« Ces morts-là sentent bon »‖, disait un jour à RomeUn de vos souteneurs,‖ fort gras et fort bel homme.

En chasse, en guerre, et sus‖ à ces vieux entêtés !Mettez flamberge au vent ;‖ on nous tient garrottés.Et si l'acier vous manque,‖ ô filles de Voltaire !Égratignez, au moins,‖ les gens qui sont par terre.Hourrah ! pour le progrès,‖ pour ces bons garnements,Qui changent de partis‖ autant que vous d'amants.Daubez ces maladroits,‖ dignes du temps barbare,Qui, figés dans l'honneur,‖ sont raides comme barre,Et qui n'acceptent pas‖ des mobiles destinsPart dans tous les succès‖ et dans tous les butins.Sus aux quelques badauds,‖ fiers d'un serment unique,Qui rêvent de leur prince‖ ou de leur république ;Qui font à la victoire‖ un stupide procès,Adorant un principe‖ et non pas un succès ;Qui n'en pensent pas mieux,‖ quoiqu'il faille se taire.Se permettant de croire‖ en Dieu, sans inventaire.Sans voir si ces fonds-là‖ remontent quelque peu,Et si la Providence‖ est de mise en haut lieu.Gare aux petits esprits‖ qui n'ont pas deux morales ;Guerre à tout pleurnicheur‖ des causes libéralesQui se console mal‖ avec l'égalité,Et d'être autant que vous‖ se trouve peu flatté.Guerre à cet orgueilleux,‖ préférant, crime énorme,Son habit, — ou sableuse,‖ — au plus bel uniforme.Et qu'un coup de bâton‖ laisserait mal content,Même quand ses voisins‖ en recevraient autant.Guerre aux gens attardés,‖ murés sans perspectivesDans les opinions‖ les plus improductives.Satisfaits de rester‖ de simples gens de bien,Et, quand vous êtes tout,‖ heureux de n'être rien ;Qui vivent sans galon,‖ même sans ruban rouge,Qui mangent du pain sec‖ et dorment dans un bouge,Et n'ont pas pu ce soir,‖ — tant il faut calculer, —Acheter pour cinq francs‖ le droit de vous siffler.

Voilà les gros abus,‖ ô muses très hardies !Qu'il s'agit de pourfendre‖ avec vos comédies.

Mais j'allais oublier‖ les chouans des salons !C'est le cas de monter‖ sur nos grands étalons.Chasse à courre ! et poussez‖ contre ces boudeurs fauves !Forcez-les bravement‖ jusqu'au fond des alcôves.Figurez-vous des gens‖ affreux, hideux, sournois,Ayant voiture, hôtel,‖ château, vignes et bois,Payant de bons impôts‖ et montant bien leur garde.Aimant beaucoup leurs fils‖ qui portent la cocarde,Et qui vont, pour la France‖ et le gouvernement,Au Mexique, au Japon,‖ mourir — tout bonnement ; —Des gens qui, tous les soirs,‖ à la faveur des lustres,Reçoivent leurs voisins,‖ des obscurs, des illustres ;Qui font traîtreusement‖ circuler des plateauxChargés de lait d'amande‖ et de petits gâteaux,Et qui, les pieds au feu,‖ la porte étant bien close.Osent, dans leur maison,‖ parler de quelque chose.Rire et penser tout haut‖ devant quelques amisAbsorbes par le whist‖ et peut-être endormis ;Qui lisent un journal,‖ — averti, je l'avoue, —Au nez des gros budgets‖ font quelquefois la moue,Et sont assez hardis,‖ quand ils ont pris le thé,Pour prononcer tout bas‖ le mot de liberté !Dont les plus furieux,‖ retirés sur leur terre.Visitent, au mois d'août,‖ la Suisse et l'Angleterre,Trouvent le Paris neuf‖ d'un prosaïque effet,Et ne vont pas dîner‖ chez monsieur le préfet !Horreur !… de tels brigands‖ tolérés dans nos villes !Que dis-je ? ils sont aimés,‖ estimés et tranquilles.On ne leur ferme pas‖ le seuil de l'indigent ;On leur permet encor‖ de donner leur argent !Ils ne sont-pas pendus,‖ ces chouans hypocrites.Noyés, guillotinés,‖ sabrés !… Ils en sont quittesPour être dénoncés‖ quatre ou cinq fois le jour,Et pour les coups de pied‖ des Pégases de cour.Je trouve exorbitant,‖ moi, qu'on les laisse vivre !C'est trop peu d'un long drame,‖ il faut en faire un livre,Prouvant que tout salon‖ est gros d'un attentat,Et qu'un dîner en ville‖ est un crime d'État.

On l'a vu, ce bel âge‖ où des forfaits semblablesDans l'exil, au cachot,‖ conduisaient les coupables.Les femmes expiaient,‖ de par l'égalité,Le crime de génie‖ et celui de beauté !Ce n'était pas, du moins,‖ le crayon des poètesQui notait les suspects‖ jusqu'au milieu des fêtes,Et la scène au salon‖ n'eût pas fait un procèsQui pût finir ailleurs‖ qu'au Théâtre-Français.

Oui, la démocratie‖ a ses Aristophanes,Libéraux très peu clairs,‖ flatteurs très diaphanes ;Appuyés des sergents,‖ des flatteurs, des faubourgs.Ils lancent aux vaincus‖ de hardis calembours.Us ont soin de rayer‖ de leur vocabulaireLa liberté, vieux mot‖ resté peu populaire.Vive un chemin de fer,‖ c'est beaucoup plus moral !Et maintenant, c'est moi‖ qui suis illibéral :Je crois en Dieu ; j'admets —‖ ce qui les scandalise —La liberté pour tous,‖ même un peu pour l'Église.Je n'ai jamais flatté,‖ comme eux, en bafouant…Chargez, Muses, chargez,‖ feu ! feu ! c'est un chouan !C'est pire, un clérical !‖ et que ce nom l'assomme !Dites mieux, un poignard‖ dont le manche est à Rome.Railleurs qui m'accablez‖ d'un trait aussi malin.Vous hantez plus que moi‖ le dieu capitolin.J'ai toujours — que la Muse‖ ici me le permette —Aux sept monts préféré‖ le Taygète et l'Hymette.L'air de Rome a sur moi‖ des effets surprenants,Et la nuit, quand j'y dors,‖ j'y vois des revenantsTacite a de mes sens‖ dérangé l'équilibre ;Le spectre de Néron‖ me gêne au bord du Tibre ;Les Césars m'ont gâté‖ le sol des Scipions ;Et, pour n'y pas rêver‖ tigres et scorpions.J'ai besoin de savoir‖ que Rome est baptiséeEt de trouver la croix‖ debout au Colisée.

Donc je suis clérical !‖ j'ai fait maintes noirceurs.J'ai bien quelques amis,‖ assez libres penseursEt vénérant très peu‖ la déesse Fortune ;Plus d'une belle idole‖ avec eux m'est commune.J'ai pu juger de près‖ leur cœur et leur raison ;Je vais serrer leur main‖ dans l'exil, en prison.Ces démocrates-là‖ n'ont pas votre courage ;Aux gens mal vus en cour‖ ils épargnent l'outrage.Jamais l'autre parti,‖ pour être peu nombreux,De fourbe et de crétin‖ ne fut traité par eux.Il est vrai que ceux-là‖ ne sont pas des habiles.On pourrait les taxer,‖ comme nous, d'immobiles ;Ils ne sautent pas tous‖ où saute le troupeau ;Ils ont planté leur vie‖ en plantant leur drapeau.Dans la faveur des grands‖ leur part est assez mince ;Ils n'ont pas voltigé,‖ ceux-là, de duc en prince.Et par les hauts seigneurs,‖ par les gens nés coiffés,Ils n'étaient pas, ce soir,‖ applaudis et truffés.

S'ils sont peu courtisans,‖ sont-ils très populaires ?Je n'en jurerais pas :‖ ils font mal leurs affaires.Heureux cet esprit fort‖ qui chatouille à la foisLe gros cuir des manants,‖ la fine peau des rois !Rien n'étant plus permis,‖ il peut tout se permettre ;On est très libéral,‖ même eu flattant le maître,Quand du nom de progrès‖ on se fait un appeau,Et qu'on a démocrate‖ écrit sur son chapeau.Je sais ce qu'en vaut l'aune‖ et le fond de boutiqueDe ces gens vernissés‖ du mot démocratique ;Le même lambeau rouge,‖ un peu raccommodé,Après la carmagnole‖ a fait l'habit brodé.Vous voulez du galon,‖ messieurs les bons apôtres !Vos pères, vos héros,‖ guillotinaient les nôtres ;Paix aux morts ! vous, leurs fils,‖ en signe de regrets,Vous jappez contre nous :‖ c'est un petit progrès.Vous êtes bien leur sang‖ et vous chassez de race,Courtisans et tribuns !‖ Venez, qu'on vous embrasseEt qu'on bénisse en vous,‖ au même paradis.Et l'an quatre-vingt-treize‖ et l'an mil huit cent dix.

De ces temps si divers‖ vous avez les mérites ;L'avenir saura bien‖ où sont les hypocrites.Molière eût renoncé,‖ s'il vous avait pu voir.Pour un Tartufe rouge‖ à son Tartufe noir.Maintenant que votre ire‖ à mes dépens s'exerce,Muses ! continuez‖ votre petit commerce ;Criez à tous les dieux :‖ « Il veut vous offenser ! »Et que votre Aristarque‖ aille me dénoncer.Accusez-moi d'avoir‖ entassé dans mes rimesParjure et trahison,‖ guet-apens, tous les crimes ;D'avoir fait de mes vers‖ des gaines de poignard ;D'avoir, sous votre nom,‖ sans pudeur, sans égard,Insulté Jupiter,‖ Saturne et tout l'Olympe…Que sais-je ? et Vénus même,‖ et chiffonné sa guimpe ;Citez Tartufe en preuve,‖ et, pour tout abréger.Répétez : clérical !‖ ce mot doit me juger.

O jeunes pourfendeurs‖ de ces vieux qu'on vous livre !Les gens que vous tuez‖ pourraient bien vous survivre !Ils sont vaincus, c'est vrai.‖ — Vous auriez des remords,Ennemis généreux,‖ de cracher sur des morts. —Qui sait, Muses ! qui sait‖ si tous ces anciens cultesN'auront pas votre encens,‖ ayant eu vos insultes ?Thalie a plus d'un air‖ encore à fredonner,Et, quand on fut chenille,‖ on peut papillonner.Les destins sont changeants ;‖ vous avez des caprices.Et peut-être, un beau jour,‖ vous mordrez vos nourrices.Si l'on ouvre un pari,‖ j'y tiens tous les enjeux.Muses ! recommencer‖ vos agréables jeux ;De louer une loge‖ on fera la folie,Si l'acteur est comique‖ et l'actrice jolie.Hypocrite ou ganache,‖ on peut rire à ce pris :On a peu de colère,‖ ayant trop de mépris.

Décembre 1862.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
94((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
9 distiquess, 1 distique
Mots à la rime
a cassolettes / complètes féminine, classiqueb écus / vaincus masculine, classiquec taille / bataille féminine, classiqued bien / citoyen masculine, classiquee Rome / homme féminine, classiquea entêtés / garrottés masculine, classiqueb Voltaire / terre féminine, classiquec garnements / d'amants masculine, classiqued barbare / barre féminine, classiquee destins / butins masculine, classiquef unique / république féminine, classiqueg procès / succès masculine, classiqueh taire / inventaire féminine, classiquei peu / lieu masculine, classiquej morales / libérales féminine, classiquek l'égalité / flatté masculine, classiquel énorme / uniforme féminine, classiquem content / autant masculine, classiquen perspectives / improductives féminine, classiqueo bien / rien masculine, classiquep rouge / bouge féminine, classiqueq calculer / siffler masculine, classiquea hardies / comédies féminine, classiquea salons / étalons masculine, classiqueb fauves / alcôves féminine, classiquec sournois / bois masculine, classiqued garde / cocarde féminine, classiquee gouvernement / bonnement masculine, classiquef lustres / illustres féminine, classiqueg plateaux / gâteaux masculine, classiqueh close / chose féminine, classiquei amis / endormis masculine, classiquej l'avoue / moue féminine, classiquek thé / liberté masculine, classiquel terre / l'Angleterre féminine, classiquem effet / préfet masculine, classiquen villes / tranquilles féminine, classiqueo l'indigent / argent masculine, classiquep hypocrites / quittes féminine, classiqueq jour / cour masculine, classiquer vivre / livre féminine, classiques attentat / d'État masculine, classiquea semblables / coupables féminine, classiqueb l'égalité / beauté masculine, classiquec poètes / fêtes féminine, classiqued procès / Théâtre-Français masculine, classiquea Aristophanes / diaphanes féminine, classiqueb faubourgs / calembours masculine, classiquec vocabulaire / populaire féminine, classiqued moral / illibéral masculine, classiquee scandalise / l'Église féminine, classiquef bafouant / chouan masculine, non classiqueg l'assomme / Rome féminine, classiqueh malin / capitolin masculine, classiquei permette / l'Hymette féminine, classiquej surprenants / revenants masculine, classiquek l'équilibre / Tibre féminine, classiquel Scipions / scorpions masculine, classiquem baptisée / Colisée féminine, classiquea noirceurs / penseurs masculine, classiqueb Fortune / commune féminine, classiquec raison / prison masculine, classiqued courage / l'outrage féminine, classiquee nombreux / eux masculine, classiquef habiles / d'immobiles féminine, classiqueg troupeau / drapeau masculine, classiqueh mince / prince féminine, classiquei coiffés / truffés masculine, classiquea populaires / affaires féminine, classiqueb fois / rois masculine, classiquec permettre / maître féminine, classiqued appeau / chapeau masculine, classiquee boutique / démocratique féminine, classiquef raccommodé / brodé masculine, classiqueg apôtres / nôtres féminine, classiqueh regrets / progrès masculine, classiquei race / embrasse féminine, classiquej paradis / dix masculine, classiquea mérites / hypocrites féminine, classiqueb voir / noir masculine, classiquec s'exerce / commerce féminine, classiqued offenser / dénoncer masculine, classiquee rimes / crimes féminine, classiquef poignard / égard masculine, classiqueg l'Olympe / guimpe féminine, classiqueh abréger / juger masculine, classiquea livre / survivre féminine, classiqueb remords / morts masculine, classiquec cultes / insultes féminine, classiqued fredonner / papillonner masculine, classiquee caprices / nourrices féminine, classiquef enjeux / jeux masculine, classiqueg folie / jolie féminine, classiqueh pris / mépris masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

188 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, PARIS, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1879· numérisation archive.org· Sources