Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poèmes évangéliques, 1852

Consécration

Victor de Laprade· 20 quatrains, alexandrins, 80 vers

Quand je pouvais encor‖ vous voir et vous entendre,Quand, parmi vos travaux,‖ ma Mère, et vos douleurs,Mon cœur de fils pouvait‖ à vos pieds se répandre,Et faire éclore en vous‖ de la joie ou des pleurs ;

Avant l’heure où, brisant‖ le bonheur domestique,Dieu vous plaça plus haut‖ que vos amours humains,Lorsque ma lèvre encor‖ s’appuyait sur vos mains,Lorsque vous étiez là‖ sur ce fauteuil antique ;

Trop souvent de mon cœur‖ j’ai retenu la voix ;Je vous ai trop peu dit,‖ c’est là ma peine amère,Ces choses qu’un bon fils‖ doit dire mille foisPour payer, s’il se peut,‖ les peines d’une mère.

Pour l’amour filial,‖ ah ! que de jours perdus !Dans votre âme inquiète‖ et si prompte aux alarmes,Combien un fils meilleur,‖ par ses soins assidus,En sourires divins‖ aurait changé de larmes !

Ma Mère ! avez-vous su‖ comme je vous aimais ?Comme en vous j’ai vécu,‖ comme, dès mon enfance,Envers le monde et Dieu,‖ vous fûtes ma défense ?Tel que je l’ai senti,‖ je ne l’ai dit jamais.

Mais votre âme lisait‖ au-dedans de moi-même ;Silencieux, absent,‖ je vous restais uni ;Vous connaissiez mon cœur‖ et vous m’avez béni,Et le mot de bon fils‖ fut votre adieu suprême.

Ah ! j’en avais besoin‖ pour calmer le remordDe tant de jours ô tés‖ aux maternelles joies,Et perdus, loin de vous,‖ le long des folles voies,Et qui m’accusaient tous‖ à votre lit de mort !

La nuit s’est faite en moi‖ depuis cette heure affreuse ;La source de mon sang‖ me semble avoir tari,Je cherche une espérance‖ en mon cœur appauvri ;Vous seule et Dieu savez‖ l’abîme qui s’y creuse.

C’est par vous que j’aimais,‖ que j’essayais le bien ;J’ai perdu ma lumière‖ et ma raison de vivre ;Mais vous me rendrez digne,‖ ô Mère ! de vous suivre,Votre esprit, de là-haut,‖ visitera le mien.

Mère ! vous me voyez ;‖ dites, que puis-je fairePour vous prouver mon culte‖ et pour qu’il vous soit doux ?Puisque Dieu vous a prise‖ et vous garde en sa sphère,Je veux aller à Dieu‖ pour m’approcher de vous.

De ce livre, ici-bas,‖ je vous faisais l’offrande ;La prière en est l’âme,‖ il fut par vous dicté ;J’y gravai votre nom,‖ vous l’avez accepté,Mais vous me demandez,‖ Mère, une œuvre plus grande.

Ame sainte, aujourd’hui,‖ tu vois le seul vrai beau,Dans le seul bien réel‖ à jamais tu te plonges ;Ton fils doit t’adresser,‖ au-delà du tombeau,Un plus digne tribut‖ que ce fruit de mes songes.

Mère, toujours active‖ à notre humble foyer,Vous pratiquiez le bien,‖ tandis que je le rêve ;Pour le ciel et pour nous,‖ vous amassiez sans trêveLa gerbe de vertus‖ qui vous a fait ployer.

Moi, je me trouve encor,‖ devant Dieu, les mains vides ;En stériles accords‖ j’ai dépensé mes jours ;Mais je veux entreprendre,‖ avec votre secours,Pour mieux vous honorer,‖ des œuvres plus solides.

Si la foi m’affermit‖ dans l’amour du devoir,Si, dans le mâle esprit‖ du chrétien et du sage,Je suis pur, sans orgueil,‖ et doux avec courage,Et gardant sur moi-même‖ un absolu pouvoir ;

Si cette austérité‖ s’attendrit pour mes frères,S’ils trouvent à m’aimer‖ quelques soulagements ;Si Dieu m’entend bénir‖ son nom dans mes tourments,Si mes jours de travail‖ sont mêlés de prières ;

Si mon amour de fils,‖ doux au cœur paternel,D’un appui qui la charme‖ entoure votre fille,Et nous aide à porter‖ notre deuil éternelEn mêlant sa tendresse‖ aux soucis de famille ;

Si tous les trois, le père‖ et l’épouse et la sœur,Celle à qui tu remis‖ mon âme fatiguéeEt celle que tes pleurs‖ à son frère ont léguée,Trouvent repos et force‖ abrités sur mon cœur ;

Si j’ai mis dans le sang‖ du fils qui vient de naîtreUn peu du vieil honneur‖ et de la vieille foi,Et si — Dieu permettant‖ qu’il puisse me connaître —Je sais être pour lui‖ ce que tu fus pour moi ;

Si, des assauts du mal,‖ ma foi sort agrandie ;Si je me fais un cœur‖ à l’image du tien...Voilà, ma Mère ! ô toi‖ par qui je suis chrétien,La seule œuvre durable,‖ et je te la dédie.

Juin 1852.

Versification

Forme
20 quatrains (strophes variées)
Rimes
7(abab) 13(abba)
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
20 quatrains
Mots à la rime
a entendre / répandre féminine, classiqueb douleurs / pleurs masculine, classiquea domestique / antique féminine, classiqueb humains / mains masculine, classiquea voix / fois masculine, classiqueb amère / mère féminine, classiquea perdus / assidus masculine, classiqueb alarmes / larmes féminine, classiquea aimais / jamais masculine, classiqueb enfance / défense féminine, classiquea moi-même / suprême féminine, classiqueb uni / béni masculine, classiquea remord / mort masculine, classiqueb joies / voies féminine, classiquea affreuse / creuse féminine, classiqueb tari / appauvri masculine, classiquea bien / mien masculine, classiqueb vivre / suivre féminine, classiquea faire / sphère féminine, classiqueb doux / vous masculine, classiquea l’offrande / grande féminine, classiqueb dicté / accepté masculine, classiquea beau / tombeau masculine, classiqueb plonges / songes féminine, classiquea foyer / ployer masculine, classiqueb rêve / trêve féminine, classiquea vides / solides féminine, classiqueb jours / secours masculine, classiquea devoir / pouvoir masculine, classiqueb sage / courage féminine, classiquea frères / prières féminine, classiqueb soulagements / tourments masculine, classiquea paternel / éternel masculine, classiqueb fille / famille féminine, classiquea sœur / cœur masculine, classiqueb fatiguée / léguée féminine, classiquea naître / connaître féminine, classiqueb foi / moi masculine, classiquea agrandie / dédie féminine, classiqueb tien / chrétien masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

80 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes évangéliques, PARIS, MICHEL LÉVY FRÈRES, ÉDITEURS, 1860· numérisation wikisource.org· Sources