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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poèmes évangéliques, 1852

Dédicace

Victor de Laprade· 32 quatrains, alexandrins, 128 vers

À MA MÈRE

Il est à vous ce livre‖ issu de la prière :Qu’il garde votre nom‖ et vous soit consacré ;Ce livre où j’ai souffert,‖ ce livre où j’ai, pleuré,Ainsi que tout mon cœur,‖ il est à vous, ma Mère !

J’y mets tout ce que j’ai‖ d’espérance et de foi,Ma plus ferme raison,‖ mes ardeurs les plus hautes,Mon âme entière... hormis‖ ses erreurs et ses fautes ;L’œuvre en est donc à vous,‖ ma Mère, plus qu’à moi.

Car, dans moi, rien n’est bon‖ qui ne vous appartienne,A vous, cœur simple et fort,‖ d’où l’orgueil est absent,Ma Mère ! et vous m’avez‖ donné de votre sangPlus qu’un enfant jamais‖ n’en reçut de la sienne.

Ma vie est toute en vous :‖ le tronc et les rameauxNe sont pas mieux soudés‖ que mon cœur et le vôtre ;Et chaque coup de vent‖ qui fait pleuvoir les maux,S’il frappe un de nous deux,‖ nous courbe l’un et l’autre.

Nous sommes, en deux parts,‖ une seule âme encor.J’ai de vous, ô ma Mère !‖ avec trop de mélange,Ce que l’homme tombé‖ peut conserver de l’ange :Dieu mit le même sceau‖ sur mon cuivre et votre or.

Ah ! puissé-je en garder‖ l’empreinte ineffacéeEt le peu qui m’échut‖ de votre pur métal !Vous êtes ma prière‖ et ma bonne pensée,La voix qui m’avertit‖ sur le penchant du mal.

Si, même avant cette heure‖ où la grâce me touche,Je sentais, dans ma nuit,‖ Dieu présent et vainqueur,Si j’invoquai toujours‖ son vrai nom dans mon cœur,C’est que j’avais appris‖ ce nom de votre bouche.

Né dans un temps rebelle‖ à prononcer : Je crois !J’ai payé le tribut‖ à ses erreurs funèbres ;Mais, pour me retrouver,‖ du fond de ses ténèbres,Je vous voyais marchant‖ au chemin de la croix.

Du savoir orgueilleux‖ j’ai trop subi le charme.De la seule raison‖ acceptant le secours,Je demandai ma force‖ aux sages de nos jours ;Leur sagesse a laissé‖ mon cœur faible et sans arme.

Si, pourtant, j’évitai‖ l’écueil le plus fatal,Ces chutes où périt‖ même la conscience ;Si je discerne encor‖ et déteste le mal,Ah ! ce n’est pas un don‖ de l’humaine science !

Des périlleux sentiers‖ si je sors triomphant,C’est que mon cœur, toujours‖ docile à vos prières,Laisse en vos douces mains‖ et chérit ses lisières,O ma Mère ! et qu’enfin‖ je reste votre enfant.

Oui, lorsqu’au fond du mal‖ tombe une âme asservie,Sans retour vers l’honneur‖ quand un homme se perd,Cherchons à son foyer‖ méprisable, ou désert...Une mère chrétienne‖ a manqué dans sa vie.

Merci, mon Dieu, merci,‖ vous frappez en aimant !Vous n’avez à mon âme‖ épargné nulle épreuve,Vous mélangez de fiel‖ toute onde où je m’abreuve,Vous m’avez fait un cœur‖ qui saigne à tout moment.

Tout mon être est en soi‖ trouble et tristesse amère ;Je marche sans espoir‖ et sans force, ô Seigneur !Mais j’ai reçu de vous‖ bien plus que le bonheur ;Vous m’avez donné tout‖ en me donnant ma Mère.

Si j’eus, dans l’erreur même,‖ un culte ardent du bien,Dès que je l’entrevois‖ si le vrai beau m’enflamme,Poëte, tout mon feu‖ s’est allumé du sien :L’éclat est sur mon front,‖ le brasier dans son âme.

L’humble paix des vertus‖ et des devoirs obscursA gardé votre cœur‖ ignorant de lui-même ;Ange vu dé nous seuls,‖ ce foyer et ces mursSont à jamais restés‖ votre horizon suprême.

Vos jours pleins de travail,‖ austères, soucieux,Hors l’amour de nous trois,‖ n’ont jamais vu de fête ;Mais vous aurez aussi,‖ ma mère, je le veux,Du soleil et des fleurs‖ autour de votre tête !

Sur ce lit de douleurs‖ où, le cœur résigné,Vous souffrez vaillamment‖ pour que Dieu nous pardonne.Avant le prix céleste‖ au martyre assigné,Mère, je veux aussi‖ vous mettre une couronne.

Voici ma poésie :‖ elle sème, en pleurant,Ses fleurs sur votre front‖ ceint du bandeau d’épines ;Il ne m’appartient pas‖ ce don que je vous rends :Éclose en moi, la fleur‖ a chez vous ses racines.

Mais l’instant du soleil‖ pour vous-même est venu ;Il faut qu’à votre nom‖ j’attache une auréole.Dieu voudra que ton feu,‖ dans l’ombre contenu,Grande âme de ma mère,‖ éclate en ma parole !

Peut-être, à mon foyer,‖ de ce culte immortelJe devais le secret‖ qu’à ces rimes je livre ;Sans doute, pour le nom‖ que j’inscris sur ce livre,Mon cœur silencieux‖ est un plus digne autel.

J’ai tort de le graver‖ sur quelques feuilles vainesQui vont tourbillonner‖ dans l’ouragan humain,Et que le vent d’oubli‖ doit emporter demain ;C’est jeter dans les flots‖ le pur sang de mes veines.

C’est que votre pensée‖ est en moi comme un feu ;Je ne puis enchaîner‖ cette âme de ma vie ;Elle déborde en moi‖ lorsque je chante ou prie,Et votre nom s’échappe‖ avec celui de Dieu.

Parfois, d’ailleurs, trompé‖ sur ces chants éphémèresQue je dis, tout en pleurs,‖ assise vos genoux,Mon esprit croit trouver‖ l’accord digne de vous,L’hymne de tous les fils‖ fait pour toutes les mères !

Ah ! meure, avec le don‖ à mon repos fatal,Le labeur de ma vie.‖ et mon nom et mon livre,Si Dieu veut que j’écrive‖ un mot qui puisse vivreComme l’écho sacré‖ de l’amour filial !

Si l’homme droit et pur‖ qui lira cette pageEssuie, en la tournant,‖ une larme à ses yeux ;S’il trouve là son cœur‖ de fils, et s’il sent mieuxCe qu’il doit à sa mère‖ et l’aime davantage :

J’aurai vécu ! ma vie‖ aura porté son fruit ;Je ne me plaindrai plus‖ de la flamme qui m’use,Des biens communs à tous‖ que le ciel me refuse ;Je saurai le secret‖ de mon repos détruit.

Et le monde lui-même‖ à tout poëte hostile,Et Dieu, qui mit pourtant‖ cette fièvre à mon front,En faveur de ce chant,‖ peut-être m’absoudrontDe tout mon sang usé‖ dans une œuvre inutile.

Va donc, ô poésie,‖ et porte-lui mes pleurs !Porte-lui tout mon cœur‖ saignant de son martyre.Elle en sait de ce cœur‖ plus que tu n’en peux dire ;Va, pourtant, lui parler‖ sur son lit de douleurs.

Au miroir de tes vers‖ que son âme se voieTelle que Dieu l’a faite,‖ avec tous ses trésors ;Et qu’oubliant le mal‖ qui déchire son corps,Elle doive à son fils‖ un quart d’heure de joie !

Puis, qu’elle prie et jette‖ au ciel ce cri sacré,Plus fort, ô Dieu clément,‖ que toutes vos colères,Ce cri qui rend le ciel‖ obéissant aux mères,Qui des bras de la mort,‖ malgré vous, m’a tiré,

Afin qu’à votre esprit,‖ Seigneur, je sois fidèle,Que je demeure en lui‖ ferme et pur ici-bas ;Et pour que je sois digne,‖ après tous nos combats,D’aller, au sein du Christ,‖ me reposer près d’elle.

Juin 1851.

Versification

Forme
32 quatrains (strophes variées)
Rimes
23(abba) 9(abab)
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
32 quatrains
Mots à la rime
a prière / Mère féminine, classiqueb consacré / pleuré masculine, classiquea foi / moi masculine, classiqueb hautes / fautes féminine, classiquea appartienne / sienne féminine, classiqueb absent / sang masculine, non classiquea rameaux / maux masculine, classiqueb vôtre / l’autre féminine, classiquea encor / or masculine, classiqueb mélange / l’ange féminine, classiquea ineffacée / pensée féminine, classiqueb métal / mal masculine, classiquea touche / bouche féminine, classiqueb vainqueur / cœur masculine, classiquea crois / croix masculine, classiqueb funèbres / ténèbres féminine, classiquea charme / arme féminine, classiqueb secours / jours masculine, classiquea fatal / mal masculine, classiqueb conscience / science féminine, classiquea triomphant / enfant masculine, classiqueb prières / lisières féminine, classiquea asservie / vie féminine, classiqueb perd / désert masculine, classiquea aimant / moment masculine, classiqueb épreuve / m’abreuve féminine, classiquea amère / Mère féminine, classiqueb Seigneur / bonheur masculine, classiquea bien / sien masculine, classiqueb m’enflamme / âme féminine, classiquea obscurs / murs masculine, classiqueb lui-même / suprême féminine, classiquea soucieux / veux masculine, classiqueb fête / tête féminine, classiquea résigné / assigné masculine, classiqueb pardonne / couronne féminine, classiquea pleurant / rends masculine, non classiqueb d’épines / racines féminine, classiquea venu / contenu masculine, classiqueb auréole / parole féminine, classiquea immortel / autel masculine, classiqueb livre féminine, classiquea vaines / veines féminine, classiqueb humain / demain masculine, classiquea feu / Dieu masculine, classiqueb vie / prie féminine, classiquea éphémères / mères féminine, classiqueb genoux / vous masculine, classiquea fatal / filial masculine, classiqueb livre / vivre féminine, classiquea page / davantage féminine, classiqueb yeux / mieux masculine, classiquea fruit / détruit masculine, classiqueb m’use / refuse féminine, classiquea hostile / inutile féminine, classiqueb front / m’absoudront masculine, classiquea pleurs / douleurs masculine, classiqueb martyre / dire féminine, classiquea voie / joie féminine, classiqueb trésors / corps masculine, classiquea sacré / tiré masculine, classiqueb colères / mères féminine, classiquea fidèle / d’elle féminine, classiqueb ici-bas / combats masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.2

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

128 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes évangéliques, PARIS, MICHEL LÉVY FRÈRES, ÉDITEURS, 1860· numérisation wikisource.org· Sources