Psyché, 1841
Invocation
Il est une vallée‖ où l’harmonie habite ;Un dieu veille à sa porte‖ aux mortels interdite :L’esprit seul, dans son vol,‖ emporté loin du temps,Aux clartés de l’amour‖ l’entrevoit par instants :Quel que soit le doux nom‖ dont chaque âge la nomme ;Sa pensée est vivante‖ au fond du cœur de l’homme,Mais nul, en l’écoutant,‖ ne saurait définirSi c’est une espérance‖ ou bien un souvenir,Tant l’âme, balancée‖ en sa plainte secrète,Flotte entre ces deux mots :‖ j’attends, et je regrette.Chaque peuple a rêvé‖ ce merveilleux jardin,Soit qu’avec Jéhovah‖ il ait connu l’Éden,Soit qu’Homère ait pour lui,‖ sur la lyre sacrée,Fait chanter l’âge d’or‖ de Saturne et de Rhée,Soit qu’enfant, sous la tente,‖ il aime à s’endormirBercé par les Péris‖ des songes de Kashmir.Là, fleurissent toujours‖ sur l’arbre de science,Le vrai, le beau, le bien,‖ unique et triple essence ;Et, dans l’or du feuillage,‖ aux Grâces réunis,Là des blanches vertus‖ les essaims font leurs nidsAvant d’aller chanter‖ leur mélodie augusteSur le front de la vierge‖ et dans l’âme du juste.C’est là qu’avant le jour‖ de leurs aveux charmantsS’étaient choisis déjà‖ les couples des amants :C’est de là qu’à la voix‖ du poète ou du sageDescendent dans nos nuits‖ la pensée et l’image ;Là que toute harmonie‖ a résonné d’abordAvant qu’un luth mortel‖ en répétât l’accord.
Les graines de nos fleurs‖ ont mûri dans ce monde ;L’art est un rameau né‖ de sa sève féconde.Là-haut furent cueillis,‖ sur les prés en émail,Le mystique rosier‖ qui flamboie au vitrail,L’acanthe et le lotus‖ qu’en légères couronnesL’Ionie a tressés‖ aux faites des colonnes.Avant qu’un ciseau grec‖ et qu’un pinceau romainLes fixât pour toujours‖ sous l’œil du genre humain,Les vierges au long voile‖ et les nymphes rivalesLa-haut menaient en chœurs‖ les danses idéales ;Et, suspendant leurs jeux,‖ là, ces filles du ciel,Ont posé devant vous,‖ Phidias, Raphaël !Là, ton âme, ô Platon,‖ par le vrai beau guidée,Remontait d’un coup d’aile‖ au séjour de l’Idée.C’est là qu’à son amant‖ Béatrice a souri ;Et là son regard d’aigle,‖ ô Dante Alighieri !T’emportant dans sa flamme‖ à travers les dix sphères,T’a du monde divin‖ révélé les mystères.C’est là qu’enfin Psyché‖ vécut son premier jourTant qu’avec l’innocence‖ elle garda l’amour.Comme en un lit joyeux‖ de fleurs et de rosée,Par le souffle divin‖ l’âme y fut déposée,Et, près d’elle, éveillés‖ dans l’herbe de ce sol,Du bord de son berceau‖ mes chants prendront leur vol.
Mais au seuil de ton œuvre‖ inscris donc la prière,Et dis, en commençant,‖ d’où te vient la lumière,Ô poète ! malheur‖ aux hymnes qui naîtrontSans que le nom d’un Dieu‖ soit gravé sur leur front !
Je sais, au Ciel, trois sœurs‖ qui, les mains enlacées,Font jaillir sous leurs pas‖ l’or des bonnes pensées ;La Grèce en adora‖ les corps chastes et nus,Beaux vases qui cachaient‖ des parfums inconnus.C’est vous ! entre vos bras‖ je m’abandonne, ô Grâces !C’est vous qui vers le but‖ portez les âmes lasses ;Vous par qui les présents‖ de Dieu nous sont comptés,Vous qu’on appelle mieux‖ du nom de Charités.Par vous, de l’homme au Ciel‖ et du Ciel à la terre,Se fait d’un double amour‖ l’échange salutaire ;Le cœur vous doit son aile,‖ et l’esprit son flambeau ;Sans vous tout homme hésite‖ incapable du beau.La Sagesse avec vous‖ n’a jamais le front triste ;L’œuvre abonde et sourit‖ sous les doigts de l’artiste.Grâces, en qui j’ai foi,‖ saintes filles de Dieu,Touchez, touchez mon front‖ de vos lèvres de feu.
Ah ! l’inspiration‖ n’appartient à personne,Pas plus qu’à ce rameau,‖ dont la feuille résonne,Le vent qui le caresse‖ et qui le fait chanter ;Et le dieu qui la donne‖ est libre de l’ôter.Nul ne peut devancer‖ l’heure par vous choisie,Ô Grâces ! pour verser‖ en lui la poésie.Mais l’artiste pieux,‖ au cœur pur et sans fiel,Peut, à force d’amour,‖ vous arracher au Ciel.Venez donc ! vous savez‖ si l’art m’est chose sainte,Si j’ai touché jamais‖ à la lyre sans crainte,Si j’attends rien de moi,‖ si l’orgueil me nourrit…Et dans quel tremblement‖ j’invoque ici l’esprit.Ô Grâces ! descendez,‖ belles vierges antiques,Formez autour de moi‖ vos cadences mystiques,Et qu’en un juste accord,‖ sur trois modes divers,La douceur de vos voix‖ coule à flots dans mes vers.
Versification
- Forme
- 5 distiquess (distiques)
- Rimes
- 44((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 5 distiquess
- Mots à la rime
- a habite / interdite féminine, classiqueb temps / instants masculine, classiquec nomme / l’homme féminine, classiqued définir / souvenir masculine, classiquee secrète / regrette féminine, classiquef jardin / l’Éden masculine, classiqueg sacrée / Rhée féminine, classiqueh s’endormir / Kashmir masculine, classiquei science / essence féminine, classiquej réunis / nids masculine, classiquek auguste / juste féminine, classiquel charmants / amants masculine, classiquem sage / l’image féminine, classiquen d’abord / l’accord masculine, classiquea monde / féconde féminine, classiqueb émail / vitrail masculine, classiquec couronnes / colonnes féminine, classiqued romain / humain masculine, classiquee rivales / idéales féminine, classiquef ciel / Raphaël masculine, classiqueg guidée / l’Idée féminine, classiqueh souri / Alighieri masculine, classiquei sphères / mystères féminine, classiquej jour / l’amour masculine, classiquek rosée / déposée féminine, classiquel sol / vol masculine, classiquea prière / lumière féminine, classiqueb naîtront / front masculine, classiquea enlacées / pensées féminine, classiqueb nus / inconnus masculine, classiquec Grâces / lasses féminine, classiqued comptés / Charités masculine, classiquee terre / salutaire féminine, classiquef flambeau / beau masculine, classiqueg triste / l’artiste féminine, classiqueh Dieu / feu masculine, classiquea personne / résonne féminine, classiqueb chanter / l’ôter masculine, classiquec choisie / poésie féminine, classiqued fiel / Ciel masculine, classiquee sainte / crainte féminine, classiquef nourrit / l’esprit masculine, classiqueg antiques / mystiques féminine, classiqueh divers / vers masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
88 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, PARIS, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1878· numérisation wikisource.org· Sources