Varia, 1844‑1879
VII. A la Provence
Puisque assis au foyer‖ de tes chaudes collines,J'en ai bu les parfums‖ dans l'or de ton soleil,Puisque tes pins, touchés‖ par les brises marines.Bercent si doucement‖ mon rêve ou mon sommeil ;
Puisqu'en me réchauffant,‖ comme eût fait une mère,A ton hôte engourdi‖ tu rends force et gaîté,Je dois, en mes adieux,‖ selon le vieil Homère,Payer d'une chanson‖ ton hospitalité.
N'es-tu pas, à l'égal‖ de la blonde Ionie.Riche de l'olivier,‖ de la vigne et du miel ;N'offres-tu pas, comme elle,‖ aux pinceaux du génieL'azur au bord des mers,‖ la pourpre au fond du ciel ?
A l'abri de tes caps‖ ruisselants de lumière,Heureux de contempler‖ des horizons connus,Les fils des Phocéens,‖ debout sur leur galère.Dans le golfe natal‖ se croyaient revenus.
Tes coteaux verdoyants‖ sous le myrte et l'acanthe.Pareils aux coteaux grecs‖ en ont reçu les noms ;Et tes rochers de marbre‖ à la cime éclatanteSemblent faits pour porter‖ aussi des Parthénons
Sous ton ciel, qui des mers‖ enflamme l'étendue,D'Athènes à Sunium‖ on croit errer encor ;La Muse ionienne‖ est chez toi descendue ;Elle vient m'y parler‖ devant les îles d'Or.
Elle habite à jamais‖ ton rivage, ô Provence ;Elle y donne à tes fils,‖ comme aux Grecs leurs aïeux,Le fleuve du parler‖ et la vive éloquence,Et l'âme qui s'épanche‖ à flots mélodieux.
Comme l'huile et le vin‖ coulent de tes amphores.Tes chantres, à ton ciel‖ empruntant ses couleurs.Sèment, à pleines mains,‖ les riches métaphores :Leurs faciles chansons‖ naissent comme tes fleurs.
Ton azur plus profond‖ fait leurs ailes plus grandes.Chez toi, sous ton soleil,‖ le long des chênes verts,Dans l'air tout embaumé‖ de sauges, de lavandes,J'ai senti de mon cœur‖ voler mes premiers vers.
J'avais couvé longtemps,‖ sous mon ciel incolore ;Mes pensers endormis‖ par la morne saison ;Dans ma terre natale‖ ils germaient sans éclore :Ta lumière a percé‖ leur humide prison.
Depuis qu'à tes rayons‖ j'ai vu s'ouvrir mon âme,La neige et le brouillard‖ n'ont pu la refermer ;Quand mon corps s'allanguit‖ et quand s'éteint ma flamme,A ton foyer connu‖ je viens tout rallumer.
Car tu m'as conservé‖ des amitiés sacrées,De chastes oasis‖ habités à vingt ans.Des souvenirs, pareils‖ à tes cimes dorées.Qui brillent, comme toi,‖ d'un éternel printemps.
Sans y trouver de cœur‖ ou de saison contraire,Dans tes heureux jardins‖ je fais d'amples moissons ;De poète en poète‖ accueilli comme un frère,J'échange avec tes fils‖ mon cœur et mes chansons.
Tu fis naître pour moi,‖ sur tes plages sereines,Ce frère harmonieux',‖ aux splendides couleurs,Qui sait rendre à tes flots‖ la voix de leurs SyrènesEt l'accent de Virgile‖ à tes bruns Laboureurs.
Mêlant tous deux notre âme‖ et nos rêves sans nombreDans ces chants alternés‖ à la Muse si chers,L'élégant Phocéen‖ parle au Druide sombre :Moi je dis les grands bois,‖ et lui les blondes mers.
Vers ton soleil, ainsi,‖ lorsque je m'oriente,Quand le morne brouillard‖ étend chez moi son deuil,La poésie en fleurs,‖ l'amitié souriante,Sous ton ciel sans hivers,‖ viennent me faire accueil.
En tes fleurs, ô Provence,‖ eu tes fils que j'embrasse.En tes mille vaisseaux‖ voguant vers l'avenir.En tes flots, en tes monts‖ dentelés avec grâce,A l'heure des adieux,‖ laisse-moi te bénir.
Chez toi, sur ces sommets‖ qui surplombent la grèveOù le myrte jaillit‖ du rocher qui se fend,Je veux dresser ma tente…‖ au moins j'en fais le rêve.Car j'y devins poète‖ et presque ton enfant.
Janvier 1859.
Versification
- Forme
- 18 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 18(abab)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 18 quatrains
- Mots à la rime
- a collines / marines féminine, classiqueb soleil / sommeil masculine, classiquea mère / Homère féminine, classiqueb gaîté / hospitalité masculine, classiquea Ionie / génie féminine, classiqueb miel / ciel masculine, classiquea lumière / galère féminine, classiqueb connus / revenus masculine, classiquea l'acanthe / éclatante féminine, classiqueb noms / Parthénons masculine, classiquea l'étendue / descendue féminine, classiqueb encor / d'Or masculine, classiquea Provence / éloquence féminine, classiqueb aïeux / mélodieux masculine, classiquea amphores / métaphores féminine, classiqueb couleurs / fleurs masculine, classiquea grandes / lavandes féminine, classiqueb verts / vers masculine, classiquea incolore / éclore féminine, classiqueb saison / prison masculine, classiquea âme / flamme féminine, classiqueb refermer / rallumer masculine, classiquea sacrées / dorées féminine, classiqueb ans / printemps masculine, classiquea contraire / frère féminine, classiqueb moissons / chansons masculine, classiquea sereines / Syrènes féminine, classiqueb couleurs / Laboureurs masculine, classiquea nombre / sombre féminine, classiqueb chers / mers masculine, classiquea m'oriente / souriante féminine, classiqueb deuil / accueil masculine, classiquea j'embrasse / grâce féminine, classiqueb l'avenir / bénir masculine, classiquea grève / rêve féminine, classiqueb fend / enfant masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
72 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, PARIS, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1880· numérisation archive.org· Sources