Varia, 1844‑1879
VI. Sur la montagne
A MON AMI B. DE SAINT-BONNET.
Ami, Dieu se complaît‖ dans votre œuvre et dans vous,Il vient de l'attester‖ par un signe bien doux :Il vous a fait connaître,‖ il vous a donné celleEn qui, dès ici-bas,‖ son sourire étincelle,La main qu'il vous fallait,‖ même à vous sage et fort,Pour garder votre cœur‖ du désir de la mort ;Et l'homme cette fois‖ a, sans erreurs étranges,Mêlé deux noms unis‖ au livre d'or des anges.Le prêtre vous a dit‖ ces mots si pleins d'espoir,Ces mots sacrés qui font‖ de l'amour un devoir ;Tandis que sur vos fronts,‖ suivant l'usage antique,L'amitié, par mes mains,‖ tenait le lin mystique.
Oh ! comme avec ferveur,‖ dans l'auguste moment ;Mon cœur dardait sur vous‖ tout son rayonnement !Comme j'offrais au ciel,‖ dans ma vive prière,Pour la verser en vous,‖ ma force tout entière ;Afin que, sans plier‖ sous les dons du Seigneur,Votre âme pût suffire‖ à porter son bonheur !
Sur vous ainsi, de l'homme‖ ou d'en haut descendues,Les bénédictions‖ à flots sont répandues.Eh bien, pour consacrer‖ et fêter votre choixIl vous manquait, ô Maître,‖ une sublime voix !Pour parler à vos cœurs‖ des amours infinies.Dieu se réserve encor‖ de chères harmonies ;Car du mont paternel,‖ en sa tranquillité,Les forêts sur vos fronts‖ n'ont pas encor chanté.La nature vous doit‖ son hymne nuptiale ;Or si jamais, s'ouvrant‖ aux accords qu'elle exhale,Mon âme a bien compris‖ les chênes et le vent,Voici ce qu'ils ont dit,‖ Maître, en vous recevant :
Viens, montre aux bois joyeux‖ l'ange que Dieu te donneEt qu'attendaient ces monts.Nous aimerons cette âme,‖ où ton amour rayonne.Autant que nous t'aimons.
Notre été versera‖ des ombres attiédiesSur ta nouvelle sœur ;Et chaque arbre pour elle‖ aura des mélodiesPures comme son cœur.
Quand elle ira, le soir,‖ à travers la bruyère,Formant quelque doux vœu,Nos zéphyrs prêteront‖ leur aile à sa prièrePour s'envoler vers Dieu.
Elle a, nous le savons,‖ puisque tu l'as choisie.Un cœur pareil au tien ;Aimant de la nature‖ et de la poésieLe sublime entretien.
Nous la ferons parler‖ à la Muse attentiveQui se cache aux déserts ;Réveillant sous ses pas‖ l'écho qui nous arriveDes célestes concerts.
Dans les genêts en fleurs,‖ seule et toute au silenceAu coin des bois rêvant.Elle entendra les airs‖ qu'a chéris son enfanceDans le souffle du vent.
Nous saurons deviner‖ sa plus douce chimèreEt ses penchants secrets ;Si bien qu'elle oubliera‖ le pays de sa mèreDans tes chères forêts.
Puis tout, dans ces beaux lieux‖ où ta chaste jeunesseVerdit sous notre loi,Les sources, les rochers,‖ les vieux chênes, sans cesseLui parleront de toi.
Nous avons recueilli,‖ précieuses reliques,Les fleurs de ton printemps,Larmes et cris joyeux,‖ rêves mélancoliquesDe ton cœur de vingt ans.
De ces élans vers Dieu,‖ vers l'amante éternelle.Nous n'avons rien perdu ;Nos sommets ont gardé‖ tous ses trésors pour elle,Tout lui sera rendu.
Ici, pas de sentier,‖ de ravin et de cime,Pas de source et de fleur,Qui n'ait reçu de toi‖ sa confidence intimeDe joie ou de douleur.
Rêvant déjà du ciel,‖ tout enfant, sous ces hêtresTu venais te cacher ;Tu bâtis cet autel ;‖ les os de tes ancêtresDorment sous ce clocher.
L'amitié te faisait‖ ses adieux pleins de charmesAu bout de ce chemin.Ce bois l'a vu sourire,‖ et cet autre a de larmesMouillé ta forte main.
Plus celle qui t'est chère‖ aimera nos retraitesEt vivra parmi nous.Plus elle comprendra‖ les merveilles secrètesDe ton cœur grave et doux.
Car ton âme puissante‖ est faite à notre image ;L'ange de ce beau lieuDe notre intime sève‖ a nourri ton jeune âgeSous le regard de Dieu.
Si ton livre aux penseurs‖ enseigne les mystèresDe l'hymen des esprits,C'est qu'en nos entretiens,‖ sous ces forêts austères,Tu les avais appris.
Ta main pétrit chez nous‖ tes robustes ouvragesDu granit des sommets,De la moelle du chêne‖ et du feu des oragesQui ne dorment jamais.
Tout homme simple et droit,‖ et dont le cœur écouteTes hauts enseignements,Croit entendre parler‖ sous la céleste voûteNos vagues instruments.
Tu retrouvas chez nous‖ le Verbe qui fait vivreEt que l'homme a banni ;Comme sur nos sommets‖ on respire en ton livreUn souffle d'infini.
Car c'est la même voix‖ que, sous nos grands ombrages,L'homme écoute en rêvant,Et qui dans les cœurs purs‖ et les âmes des sagesA son écho vivant.
Viens ! nous serons aimés‖ par ta douce compagneD'un amour filial ;Viens, Dieu même a dressé‖ sur ta chère montagneVotre lit nuptial !
Nos bois l'ombrageront‖ de paix et d'harmonie.Restez-nous pour toujours ;Nous éterniserons‖ l'allégresse infinieDe vos saintes amours.
Vos cœurs, sur nos sommets,‖ seront ce que nous sommesPurs, sublimes et doux ;Car l'esprit du Seigneur,‖ qui se perd chez les hommes,Se conserve chez nous.
Ta race est notre bien ;‖ il faut qu'elle renaisse !Sous ces bois triomphants,Le souffle vigoureux‖ qui forma ta jeunesseBercera tes enfants.
Ils croîtront parmi nous‖ libres d'indignes chaînes,De rêves amollis ;Nous voulons leur donner‖ la vigueur de nos chênes,La candeur de nos lis.
Il faut qu'en les voyant‖ jouer parmi le seigle,Groupe agile et hardi,Le passant sache bien‖ que dans le nid de l'aigleLeur couvée a grandi ;
Et lorsqu'ils descendront‖ dans l'humaine bataille,Levant vers Dieu le front,Qu'on les juge tes fils‖ à leur voix, à leur taille,Aux coups qu'ils frapperont.
Il faut des hommes forts‖ pour soutenir encoreCe peuple qui s'en va.Pour faire retentir‖ comme un clairon sonoreLe nom de Jéhovah,
Toi, dont la voix annonce‖ aussi haut que la nôtreLe Dieu que nous chantons,Lègue ton sang d'athlète‖ et ton verbe d'apôtreA de fiers rejetons.
Sois donc béni par nous,‖ et qu'elle soit bénieCette fleur de l'étéQui vient sur les hauteurs‖ de ton mâle génieFleurir en sa beauté.
Oui, ce sol est joyeux‖ du bonheur de ses maîtres :Le clocher de granit,La source et les buissons,‖ les blés verts et les hêtres.Tout aime et vous bénit !
Mai 1850.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 12((aa)) 1(aabbcc) 31(abab)
- Mètre
- Alexandrins et hexasyllabes (92 de 12, 62 de 6)· profil 6, 6+6
- Strophes
- 31 quatrains, 2 distiquess, 1 sizain
- Mots à la rime
- a vous / doux masculine, classiqueb celle / étincelle féminine, classiquec fort / mort masculine, classiqued étranges / anges féminine, classiquee d'espoir / devoir masculine, classiquef antique / mystique féminine, classiquea moment / rayonnement masculine, classiqueb prière / entière féminine, classiquec Seigneur / bonheur masculine, classiquea descendues / répandues féminine, classiqueb choix / voix masculine, classiquec infinies / harmonies féminine, classiqued tranquillité / chanté masculine, classiquee nuptiale / exhale féminine, classiquef vent / recevant masculine, classiquea donne / rayonne féminine, classiqueb monts / t'aimons masculine, classiquea attiédies / mélodies féminine, classiqueb sœur / cœur masculine, classiquea bruyère / prière féminine, classiqueb vœu / Dieu masculine, classiquea choisie / poésie féminine, classiqueb tien / entretien masculine, classiquea attentive / arrive féminine, classiqueb déserts / concerts masculine, classiquea silence / enfance féminine, classiqueb rêvant / vent masculine, classiquea chimère / mère féminine, classiqueb secrets / forêts masculine, classiquea jeunesse / cesse féminine, classiqueb loi / toi masculine, classiquea reliques / mélancoliques féminine, classiqueb printemps / ans masculine, classiquea éternelle / elle féminine, classiqueb perdu / rendu masculine, classiquea cime / intime féminine, classiqueb fleur / douleur masculine, classiquea hêtres / ancêtres féminine, classiqueb cacher / clocher masculine, classiquea charmes / larmes féminine, classiqueb chemin / main masculine, classiquea retraites / secrètes féminine, classiqueb nous / doux masculine, classiquea image / âge féminine, classiqueb lieu / Dieu masculine, classiquea mystères / austères féminine, classiqueb esprits / appris masculine, classiquea ouvrages / orages féminine, classiqueb sommets / jamais masculine, classiquea écoute / voûte féminine, classiqueb enseignements / instruments masculine, classiquea vivre / livre féminine, classiqueb banni / d'infini masculine, classiquea ombrages / sages féminine, classiqueb rêvant / vivant masculine, classiquea compagne / montagne féminine, classiqueb filial / nuptial masculine, classiquea d'harmonie / infinie féminine, classiqueb toujours / amours masculine, classiquea sommes / hommes féminine, classiqueb doux / nous masculine, classiquea renaisse / jeunesse féminine, classiqueb triomphants / enfants masculine, classiquea chaînes / chênes féminine, classiqueb amollis / lis masculine, classiquea seigle / l'aigle féminine, classiqueb hardi / grandi masculine, classiquea bataille / taille féminine, classiqueb front / frapperont masculine, classiquea encore / sonore féminine, classiqueb va / Jéhovah masculine, non classiquea nôtre / d'apôtre féminine, classiqueb chantons / rejetons masculine, classiquea bénie / génie féminine, classiqueb l'été / beauté masculine, classiquea maîtres / hêtres féminine, classiqueb granit / bénit masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
154 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, PARIS, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1880· numérisation archive.org· Sources