Varia, 1844‑1879
XVII. Aux docteurs d’outre-Rhin
Si des considérations géographiques
ne l’eussent exigé, nous
n’aurions jamais annexé à l’Allemagne
un arpent de terre habité
par des Français ; ce sont des ennemis
à jamais irréconciliables et
sauvages ; oui sauvages ; car chez
eux — les cuisiniers, les tailleurs
et les perruquiers exceptés — on
découvre l’Indien peau rouge.UN PHILOSOPHE ALLEMAND.
Oui, nous avons bien des traversQui méritent notre infortune :Le pire, après tous nos revers.C'est de ne pas garder rancune.
Pour venger deux invasions,Des milliers d'insolentes rimes…Cinquante ans d'admirations,Bons Allemands, voilà nos crimes !
Avons-nous assez radotéDes beaux esprits de Germanie ?Profondeur et naïveté,Que de vertus, que de génie !
Seuls vous saviez aimer, penser,Peuple poète et philosophe !Seul chanter, musiquer, valserEn culottes de grosse étoffe.
C'était à qui louerait le mieuxVotre savoir, vos mœurs tranquilles ;Et l'eau nous en venait aux yeux…Je fus un de ces imbéciles !
Je m'étais mis l'âme à l'enversPour Charlotte et pour Marguerite.Je vous dois mes plus mauvais vers…C'est peut-être ce qui m'irrite.
Mettons que j'avais mal compris.Que j'ai mal pincé cette corde :Du moins, ni moi, ni mes écrits,Nous n'avons prêché la discorde.
Je suivais — quoique, au fond, chauvin —La grande mode humanitaire :J'ai chanté le progrès divinEt la paix régnant sur la terre.
Pendant quinze ans, j'ai chevauchéUn Pégase philosophique ;— Me l'a-t-on assez reproché ! —Je fus mystique, évangélique.
Aujourd'hui, vers d'autres excèsJ'incline, en devenant mon maître :Mon cœur était très bon français,Mon esprit voudrait un peu l'être.
J'ai déserté l'ombre et les boisEt j'ai pris quelque sens pratique :On peut, chers maîtres d'autrefois,Vous appliquer votre critique.
Sans être, autant que vous, docteursEn esthétique, en exégèse,Sans rire encor de vos auteurs.Nous en parlons plus à notre aise.
Grâce à vos savants d'outre-Rhin.On se sent l'esprit moins frivole :Du tort d'admirer le voisinOn se guérit à leur école.
Je tiens d'eux, — ravi de ce don, —Le pourquoi de beaucoup de choses :Pourquoi vous plantez le chardonDans vos squares au lieu de roses :
Pourquoi l'on donne votre nomA toute mauvaise querelle ;Pourquoi le baragouin teutonN'est pas la langue universelle.
Donc, vous voulez raser ParisEt nous massacrer par centaines…Quand tous nos écus seront pris,Berlin sera-t-il une Athènes ?
Jadis un peuple de soudards,Rusés, sans esprit, sans entrailles.De la cité mère des artsRenversa les nobles murailles.
Ils se disaient très vertueux,Exécraient la race voisine :— Elle était plus aimable qu'euxEt faisait meilleure cuisine. —
Émus du même sentiment,Les Thébains saisirent leur pique.— La Béotie assurément,Avait droit de haïr l'Attique. —
Athènes, la sainte cité.Succomba dans cette querelle :C'est la fin de la liberté ;La Grèce périt avec elle.
Mais de Sparte il ne reste rienQue le nom d'une vieille chose ;Et tout le passé dorienGît sous un pied de laurier-rose.
Athènes vit et règne encor,Athènes la beauté féconde !Après ses dieux d'ivoire et d'or,Son esprit gouverne le monde.
Ses fils n'étaient pas tous parfaits :Légers, railleurs, ce que nous sommes,Grands parleurs, vantant leurs hauts faits.Après tout, ils étaient des hommes.
On croit pour les avoir battusQue leur héritage est à prendre…Vous avez de grosses vertusQui vous empêchent d'y prétendre.
Vous pouvez saisir tout notre or,Nos bijoux et nos meubles rares ;Vous restez, avec ce trésor,Ce que Dieu vous fit : les Barbares.
Quand nous serons un monde ancien,— Car vous vieillirez, je suppose, —De vous il ne restera rien…Je voulais dire pas grand'chose.
Les peuples n'iront pas chez vous,— Nous devinssent-ils infidèles, —Copiant vos mœurs et vos goûts,Prendre vos œuvres pour modèles.
Vos lourds savants font et défont,Et l'on n'en sait pas davantage.Vous avez l'esprit très profond :Le nôtre est léger… il surnage.
Notre prose, et même nos vers,Notre parler, railleur ou tendre,Vivront après que l'universAura cessé de vous comprendre.
Enfin le génie allemand,S'étant flatté de nous détruire,Finira dans un bâillement.Et nous serons là pour en rire.
Février 1874.
Versification
- Forme
- 30 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 30(abab)
- Mètre
- Octosyllabes
- Strophes
- 30 quatrains
- Mots à la rime
- a travers / revers masculine, classiqueb infortune / rancune féminine, classiquea invasions / d'admirations masculine, classiqueb rimes / crimes féminine, classiquea radoté / naïveté masculine, classiqueb Germanie / génie féminine, classiquea penser / valser masculine, classiqueb philosophe / étoffe féminine, classiquea mieux / yeux masculine, classiqueb tranquilles / imbéciles féminine, classiquea l'envers / vers masculine, classiqueb Marguerite / m'irrite féminine, classiquea compris / écrits masculine, classiqueb corde / discorde féminine, classiquea chauvin / divin masculine, classiqueb humanitaire / terre féminine, classiquea chevauché / reproché masculine, classiqueb philosophique / évangélique féminine, classiquea excès / français masculine, classiqueb maître / l'être féminine, classiquea bois / d'autrefois masculine, classiqueb pratique / critique féminine, classiquea docteurs / auteurs masculine, classiqueb exégèse / aise féminine, classiquea d'outre-Rhin / voisin masculine, classiqueb frivole / école féminine, classiquea don / chardon masculine, classiqueb choses / roses féminine, classiquea nom / teuton masculine, classiqueb querelle / universelle féminine, classiquea Paris / pris masculine, classiqueb centaines / Athènes féminine, classiquea soudards / arts masculine, classiqueb entrailles / murailles féminine, classiquea vertueux / qu'eux masculine, classiqueb voisine / cuisine féminine, classiquea sentiment / assurément masculine, classiqueb pique / l'Attique féminine, classiquea cité / liberté masculine, classiqueb querelle / elle féminine, classiquea rien / dorien masculine, classiqueb chose / laurier-rose féminine, classiquea encor / d'or masculine, classiqueb féconde / monde féminine, classiquea parfaits / faits masculine, classiqueb sommes / hommes féminine, classiquea battus / vertus masculine, classiqueb prendre / prétendre féminine, classiquea or / trésor masculine, classiqueb rares / Barbares féminine, classiquea ancien / rien masculine, classiqueb suppose / grand'chose féminine, classiquea vous / goûts masculine, classiqueb infidèles / modèles féminine, classiquea défont / profond masculine, classiqueb davantage / surnage féminine, classiquea vers / l'univers masculine, classiqueb tendre / comprendre féminine, classiquea allemand / bâillement masculine, classiqueb détruire / rire féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.9· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
120 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, PARIS, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1880· numérisation archive.org· Sources