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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Varia, 1844‑1879

XVIII. Le supplice de Mézence

Victor de Laprade· distiques, alexandrins, 104 vers

A MON AMI LOUIS JANMOT

I

Mézence, un prince étrusque,‖ un tyran des vieux âges,Au dire des savants,‖ faisait des mariages.Il fut l'inspirateur,‖ cet aïeul de Tarquin,De l'auvergnat Carrier,‖ un bon républicainQui ficelait tout nus‖ des prêtres sur des nonnesEt noyait par milliers‖ ces coupables personnes.

C'était trop vite fait,‖ on mourait d'un seul coup ;I ! n'avait pas le temps‖ de s'amuser beaucoupEt de bien savourer‖ ces voluptés intimesQu'on goûte à voir se tordre‖ et hurler ses victimes.Mais le peuple français,‖ délivré de ses rois,Était alors pressé‖ de constater ses droits :Il tuait, il tuait.‖ Le nombre des supplicesPlus que leur lente horreur‖ charmait ses yeux novices.

Mézence comprenait‖ autrement le plaisir,Étant aristocrate‖ il avait du loisir.D'ailleurs, sa ville était‖ petite, et le pauvre hommeDe la chair à torture‖ il était économe.Quand il voulait jouir‖ selon son idéal.Il faisait prendre un mort,‖ de n'importe quel mal,Puis un ennemi jeune‖ et de structure forte ;Membre à membre on liait‖ la chair vive à la morte ;Et de cette agonie,‖ artiste curieux,Longuement, il pouvait‖ en repaître ses yeux.

La vengeance était lente,‖ elle avait tous les charmes ;Elle était neuve, atroce,‖ il n'y fallait point d'armes ;On la goûtait sans peine‖ et partant sans remords,Car la mort suffisait‖ à produire la mort.

« Ah ! monsieur, cachez-nous‖ ce tableau qui me navre… ! »Le froid, la faim, l'odeur,‖ le toucher d'un cadavre,Le pus noir qui jaillit‖ de cet embrassement,Ce n'était, songez-y,‖ que le commencement.Bientôt brisé, cédant‖ à ce mort qui l'enserre,Mordu des mêmes vers,‖ rongé du même ulcère,Mais sans perdre ses sens,‖ hélas ! et sa raison.Le vivant bleuissait‖ injecté de poison.Et tous deux, lentement,‖ ils pourrissaient ensemble.

Un homme a fait cela,‖ dites que vous en semble !— Nous en verrons peut-être‖ autant après-demain, —N'êtes-vous pas très fier‖ de notre genre humain ?

II

Or un pouvoir — quel est‖ le nom dont il se nomme ?Un sinistre pouvoir‖ fait encor pis que l'homme.Déguisant avec art‖ son rire ou sa fureur.Il sait d'un tel supplice‖ éterniser l'horreur ;Il est très curieux‖ d'accouplements infâmes.Et cette mort vivante‖ il l'inflige à des âmes.Il en prend deux qu'il garde‖ et qu'il fit tout exprèsPour souffrir, calculant‖ tous leurs ressorts secrets :L'une est douce, est joyeuse,‖ enthousiaste, ailée,Vers les mondes meilleurs‖ déjà presque envolée,N'aimant rien que l'amour‖ et les choses du cœur,Inhabile au sarcasme,‖ au rire âpre et moqueur,Ignorant les faux biens‖ et les calculs sordides.Ayant la beauté seule‖ et sa fierté pour guides.L'autre est sombre, orageuse,‖ incapable de paix,Roulant à flots l'envie‖ et les courroux épais,Sourde et n'admirant rien,‖ ne sachant ce qu'elle aime,Sans but, sans règle, avare,‖ esclave d'elle-même ;Le poids de ses instincts‖ qui régnent sans combatsL'entraîne et chaque jour‖ la fait ramper plus bas.

Donc le destin choisit‖ et. par diverses routes,Conduit l'âme qu'il veut‖ torturer entre toutes ;Lui cachant, s'il le faut,‖ sous des gerbes de fleurs,Le monstre qui la guette‖ et le lit de douleurs.Puis quand il a vu l'ange‖ et la bête farouchePressés sein contre sein‖ et bouche contre bouche,Déjà dans les deux cœurs‖ soufflant les désaccords,Sous des réseaux de fer‖ il enlace âme et corps.

Qui peindra jusqu'au bout‖ cette infâme torture ?Certes l'œil infernal‖ ouvert sur la naturePour savourer nos maux‖ et rire de nos lois.Lui-même, à ces horreurs,‖ se ferme quelquefois !

Boire une haleine infecte‖ aux lèvres du vampire,Sentir couler en lui‖ votre âme qu'il aspire.L'embrasser sans pouvoir‖ rompre l'affreux lien,Lui donner tout son sang‖ et recevoir le sien,De ses cupidités‖ et de ses basses hainesSentir le noir venin‖ s'infiltrer dans vos veinesEt les membres tord as‖ de ses convulsionsRouler sur le penchant‖ des mêmes passions ;Esclave en ses douleurs,‖ esclave dans sa joie,Savoir que, désormais,‖ on n'est plus qu'une proie,Qu'il n'est plus de beauté,‖ de fierté, d'idéalEt que tout est fini,‖ tout excepté le mal…Voilà ton sort à toi‖ qu'un jour d'erreur naïve,Pauvre âme, à ce cœur mort‖ enchaîna toute viveSouffrir, quand on espère,‖ et lorsqu'on peut encorVers les hautes vertus‖ monter d'un ferme essor.Souffrir c'est peu !… Déchoir,‖ voilà ta destinée.L'inéluctable fin‖ de ton lâche hyménée.Tu cesses de livrer‖ d'inutiles combats,Tu te sens, jour par jour,‖ descendre un peu plus bas.Jusqu'à ce vil niveau‖ d'où nul cœur ne remonte.Tu n'as plus même, hélas !‖ ce frêle appui, la honte.Tu ne sais plus le nom‖ des biens que tu rêvais ;Tes hauts désirs font place‖ aux appétits mauvais.Ton sang pur se dissout‖ dans le noir tête-à-tête,Et l'ange est devenu‖ tout semblable à la bête ;Plus rien ne dit quel fut‖ le pire entre les deux ;Et l'on voit, en deux corps‖ pareillement hideux.Un seul monstre n'étant‖ ni l'homme ni la femme,Chez qui les hurlements‖ attestent seuls une âme.Un sombre amas de chair‖ et de pus et de fielQui fait peur à la terre‖ et qui fait honte au ciel.

Novembre 1877.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
52((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Mots à la rime
a âges / mariages féminine, classiqueb Tarquin / républicain masculine, classiquec nonnes / personnes féminine, classiquea coup / beaucoup masculine, classiqueb intimes / victimes féminine, classiquec rois / droits masculine, classiqued supplices / novices féminine, classiquea plaisir / loisir masculine, classiqueb homme / économe féminine, classiquec idéal / mal masculine, classiqued forte / morte féminine, classiquee curieux / yeux masculine, classiquea charmes / d'armes féminine, classiqueb remords / mort masculine, non classiquea navre / cadavre féminine, classiqueb embrassement / commencement masculine, classiquec l'enserre / ulcère féminine, classiqued raison / poison masculine, classiquee ensemble / semble féminine, classiqueb après-demain / humain masculine, classiquea nomme / l'homme féminine, classiqueb fureur / l'horreur masculine, classiquec infâmes / âmes féminine, classiqued exprès / secrets masculine, classiquee ailée / envolée féminine, classiquef cœur / moqueur masculine, classiqueg sordides / guides féminine, classiqueh paix / épais masculine, classiquei aime / d'elle-même féminine, classiquej combats / bas masculine, classiquea routes / toutes féminine, classiqueb fleurs / douleurs masculine, classiquec farouche / bouche féminine, classiqued désaccords / corps masculine, classiquea torture / nature féminine, classiqueb lois / quelquefois masculine, classiquea vampire / aspire féminine, classiqueb lien / sien masculine, classiquec haines / veines féminine, classiqued convulsions / passions masculine, classiquee joie / proie féminine, classiquef d'idéal / mal masculine, classiqueg naïve / vive féminine, classiqueh encor / essor masculine, classiquei destinée / hyménée féminine, classiquek remonte / honte féminine, classiquel rêvais / mauvais masculine, classiquem tête-à-tête / bête féminine, classiquen deux / hideux masculine, classiqueo femme / âme féminine, classiquep fiel / ciel masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

104 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, PARIS, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1880· numérisation archive.org· Sources