Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Varia, 1844‑1879

IX. L’heure sacrée

Victor de Laprade· 25 quatrains, alexandrins, 100 vers

L'azur étincelant‖ sur les monts se déploie.Des glaciers enchâssés‖ dans le granit vermeilLe diamant sourit ;‖ les Alpes sont en joie ;La forêt lumineuse‖ aspire le soleil.

La terre se sent vivre‖ en un calme suprême :Les vaches aux flancs roux‖ s'étendent sous les ifs ;Le vent dort, l'herbe est tiède,‖ et le torrent lui-mêmeMugit sans menacer‖ comme ces bœufs pensifs.

Pas un nuage au ciel,‖ une ombre sur les choses.Clarté dans le vallon,‖ clarté sur la hauteur ;Comme une blonde enfant‖ sur un tapis de roses,La nature se berce‖ aux pieds du Créateur.

Hier grondaient, partout,‖ la foudre et les vents sombresLes coteaux déchirés‖ roulaient des flots épais ;Et, peut-être, ce soir,‖ dans ses prochaines ombres,Réserve un autre orage‖ à la montagne en paix.

Mais rien dans la nature‖ heureuse et confianteRien ne parle d'hier‖ et ne songe à ce soir ;Tout jouit du soleil‖ et de l'heure présente.Ce repos n'est mêlé‖ ni de peur ni d'espoir.

Et moi j'en veux ma part‖ de cette heure sacrée :Qu'importe hier lugubre‖ et demain ténébreux !Je prendrai pour conseil‖ la nature adoréeEt forcerai mon cœur‖ à se sentir heureux.

Ennuis, doutes, regrets,‖ terreurs faites silence,Tous les maux à souffrir‖ et tous les maux soufferts !Je saurai, s'il le faut,‖ saisir par violenceCette paix que Dieu donne‖ au docile univers.

J'ai fait en moi l'oubli,‖ j'ai vaincu la chimère.J'ai tué la douleur‖ à force de vouloir ;Dans mon cœur tout-puissant‖ qui boit cette lumière,Dieu seul et mes amours‖ auront accès ce soir.

Parfums, rayons, accords,‖ volupté qui ruisselle,Je m'empare de tout‖ sans craindre et sans choisir ;Sur cette vaste mer‖ de vie universelle,Comme un cygne indolent,‖ je me berce à loisir.

J'erre à travers ce monde‖ et je m'en crois le maître ;Chaque pas que j'y fais‖ soulève une beauté ;L'hôte secret des bois‖ consent à m'apparaître ;Mon rêve obéissant‖ devient réalité.

Voici sur le sentier,‖ légère et souriante,Des fleurs à son corsage‖ et dans ses blonds cheveux.Voici la jeune Muse,‖ objet de mon attenteEt qui vient d'elle-même‖ écouter mes aveux.

Dans sa robe aux longs plis‖ qui traîne sur la mousseComme un lis élégant‖ sous les arbustes vertsSa taille se balance,‖ et sa voix claire et douceDe son rire argentin‖ réjouit ces déserts.

Elle apporte à mon cœur‖ un émoi que j'ignore,Aux austères sommets‖ un rayon de gaîté,A l'ombre où j'ai dormi‖ les roses d'une auroreEt la note joyeuse‖ à l'air que j'ai chanté.

Je reçois une fleur‖ de son sein détachée,Fleur d'où va me germer‖ tout un jardin charmant :Chaque pas de la belle,‖ à mes côtés penchée,Fait du moindre caillou‖ jaillir un diamant.

Nous marchons, admirant,‖ consultant toute choseDu brin d'herbe au sapin,‖ des prés aux vastes cieux.Je cherche son regard‖ où le mien se reposeEt je la vois plus belle‖ encor que ces beaux lieux.

J'oublie à l'écouter‖ la voix grave des heures,L'esprit de ces déserts‖ dont j'aimais l'entretien,Ces bois qui m'ont dicté‖ mes chansons les meilleures.Elle parle… Et mon cœur‖ n'entend plus que le sien.

Le mot, le mot sacré‖ qu'elle hésitait à direSa bouche en un baiser‖ sur mon front le finit ;Le refus expirant‖ s'éteint dans un sourire…Tous les oiseaux d'amour‖ ont chanté dans leur nid.

Qu'importe si plus tard‖ la colombe s'envole.Si mon rêve effacé‖ disparaît sans retour.Si de mon pur encens‖ j'honorais une idole,Si tout était mensonge‖ excepté mon amour !

Si la Muse insensible‖ a changé de capriceEt follement demain‖ rit de me voir souffrir…Qu'importe ! je lui dois‖ l'extase créatriceEt cette heure vivra‖ quand j'en devrais mourir.

Rien ne m'ôtera plus‖ ce que j'ai reçu d'elle ;J'ai plongé tout mon cœur‖ dans les cieux entr'ouvertsJ'ai pris son âme entière‖ et l'ai faite immortelle ;J'ai forcé notre amour‖ à durer dans mes vers.

Vienne l'épaisse nuit,‖ que l'exil recommence,Que le monde m'étreigne‖ et que j'y sois vaincu,Que j'y maudisse encor‖ ma solitude immense !…Un beau jour a suffi,‖ j'ai pleinement vécu.

J'ai cueilli le meilleur‖ de tout, la fleur suprême ;J'ai vu ce lieu charmant‖ par l'amour embelli,Et j'ai senti mon cœur‖ habité par Dieu mêmeGrand comme la nature‖ et comme elle rempli.

Et j'attends désormais‖ l'heure douce et terribleOù cet azur, ces bois,‖ mon amour, sa beauté,Tout ce monde éclipsé‖ par un monde invisible,Tout s'évanouira‖ devant l'éternité.

J'irai dans l'infini,‖ n'ayant terreur ni doute ;Aux portes de ce ciel‖ je suis déjà venu ;L'amour vers ces splendeurs‖ m'aura frayé la routeEt j'y trouverai Dieu‖ comme un hôte connu.

Et je ne saurai plus‖ si j'ai souffert encore.Quel rêve a tourmenté‖ mes lugubres sommeils…Ce beau soir d'un seul bond‖ rejoindra cette aurore.,L'oubli couvrira tout‖ entre ces deux soleils.

Versification

Forme
25 quatrains (quatrains)
Rimes
25(abab)
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
25 quatrains
Mots à la rime
a déploie / joie féminine, classiqueb vermeil / soleil masculine, classiquea suprême / lui-même féminine, classiqueb ifs / pensifs masculine, classiquea choses / roses féminine, classiqueb hauteur / Créateur masculine, classiquea sombres / ombres féminine, classiqueb épais / paix masculine, classiquea confiante / présente féminine, classiqueb soir / d'espoir masculine, classiquea sacrée / adorée féminine, classiqueb ténébreux / heureux masculine, classiquea silence / violence féminine, classiqueb soufferts / univers masculine, classiquea chimère / lumière féminine, classiqueb vouloir / soir masculine, classiquea ruisselle / universelle féminine, classiqueb choisir / loisir masculine, classiquea maître / m'apparaître féminine, classiqueb beauté / réalité masculine, classiquea souriante / attente féminine, classiqueb cheveux / aveux masculine, classiquea mousse / douce féminine, classiqueb verts / déserts masculine, classiquea j'ignore / aurore féminine, classiqueb gaîté / chanté masculine, classiquea détachée / penchée féminine, classiqueb charmant / diamant masculine, classiquea chose / repose féminine, classiqueb cieux / lieux masculine, classiquea heures / meilleures féminine, classiqueb l'entretien / sien masculine, classiquea dire / sourire féminine, classiqueb finit / nid masculine, classiquea s'envole / idole féminine, classiqueb retour / amour masculine, classiquea caprice / créatrice féminine, classiqueb souffrir / mourir masculine, classiquea d'elle / immortelle féminine, classiqueb entr'ouverts / vers masculine, classiquea recommence / immense féminine, classiqueb vaincu / vécu masculine, classiquea suprême / même féminine, classiqueb embelli / rempli masculine, classiquea terrible / invisible féminine, classiqueb beauté / l'éternité masculine, classiquea doute / route féminine, classiqueb venu / connu masculine, classiquea encore / aurore féminine, classiqueb sommeils / soleils masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.8· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

100 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, PARIS, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1880· numérisation archive.org· Sources