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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Varia, 1844‑1879

X. Le faune

Victor de Laprade· POÈME· distiques, alexandrins, 108 vers

I

Le chêne est vieux ; les ans,‖ les vents et le tonnerreOnt fait brèche à son front‖ quatre fois centenaire.Squelette immense, au loin,‖ dans la brume des soirs,Il tord sous un ciel gris‖ sas bras noueux et noirs.Sur ses minces rameaux‖ tremble un feuillage rare.Le prodigue printemps‖ pour lui s'est fait avare !Dans le concert de juin‖ il se tait, il est seul.

La mousse étend sur l'arbre‖ un bleuâtre linceul ;Sur ses branches le gui,‖ sur ses pieds la fougère…Tout ce qu'il a de vert‖ est de sève étrangère.

Les oiseaux de l'amour‖ ne s'y posent jamais :De sinistres bavards‖ fréquentent ses sommets ;Chargeant de leurs nids lourds‖ ses tiges les plus hautes,La pie et le corbeau‖ font fuir de plus doux hôtes.

En bas le sol est nu ;‖ pas une fleur autourDe ce tronc caverneux,‖ large comme une tour.Fine et rare aux abords,‖ l'herbe se montre à peineLa terre s'épuisa‖ pour former ce grand chêne.Mais le temps a miné‖ le cœur du vieux géant ;Sous l'écorce de fer‖ s'ouvre un antre béant,Profond, sombre, attestant‖ mort ou décrépitude..En lui le vide, autour‖ de lui la solitude.

II

Voici qu'une lueur‖ se meut dans cette nuit ;Une forme s'éclaire‖ au fond du noir réduit.Comme une vague aurore‖ au sein de l'ombre écloseMonte en s'illuminant,‖ je ne sais quoi de rose ;Et sur le seuil de l'antre‖ inondé de soleilUn faune adolescent‖ s'assied blond et vermeil ;Non tel qu'un dieu d'airain‖ dans sa niche de marbreMais vif, riant, bercé‖ comme une fleur sur l'arbre

A sa lèvre appliquant‖ sa flûte de roseaux,Mollement il en tire‖ un air, un chant d'oiseaux,Un chant simple et profond‖ qui saisit et pénètreUn air inattendu‖ que l'on croit reconnaître,Tant il sait, en accords‖ justes et merveilleux,Fondre le cri de l'âme‖ avec la voix des lieux.

Or du premier roseau‖ le son s'envole à peine.Le dieu n'en est encor‖ qu'à sa première haleine,Et déjà près de lui,‖ sur le sol maigre et nu,Le printemps d'autrefois‖ est partout revenu.Le gazon clairsemé‖ s'épaissit ; mille plantesEnlacent le vieux tronc‖ de leurs tiges grimpantes ;Brodant de pourpre et d'or‖ le velours du sainfoin,Mille naissantes fleurs‖ s'entremêlent au loin ;Un frais parfum épanche‖ avec les mélodiesL'insinuante odeur‖ des feuilles reverdies ;Et sur les vents chargés‖ d'un invisible miel,Un murmure infini‖ vole entre terre et ciel.

L'hymne imprévu, joué‖ par l'hôte du vieux chêne.Ondule et se répand‖ vers la forêt prochaine ;Tout arbre en a frémi‖ du mélèze au tilleul ;Les jeunes rejetons‖ parlent au sombre aïeul,Et tous, comme un tribut‖ joyeux et volontaire.Font de leur peuple ailé‖ sa part au solitaire.Les nids les plus lointains,‖ ou fauvette ou pinson,Laissent fuir vers le chêne‖ un hôte, une chanson ;D'insectes et d'oiseaux‖ chaque branche fourmille ;Chaque haleine du vent‖ y porte une famille ;Et jusqu'aux blancs ramiers,‖ ces modèles d'amour,Tous les fils du printemps‖ y tiennent une cour.Mais le Faune joufflu,‖ sur son trône d'écorce.Dans la flûte de Pan‖ souffle avec plus de force,Et l'agile chanson‖ court, par mille chemins.Au renouveau du chêne‖ invitant les humains :Et des couples heureux‖ sortis des métairiesAccourus en dansant‖ à travers les prairies,Fêtent, peuple innombrable‖ et par l'amour uni.L'arbre de Jupiter‖ tout à coup rajeuni.

Dans son feuillage ému‖ par le roseau sonoreLes voix de l'avenir‖ savent parler encore ;Son ombre à l'homme encor‖ verse l'oubli des maux ;Des lyres et des fleurs‖ pendent à ses rameaux ;Sur ses pieds tapissés‖ de mousse et de pervenchesIl voit en souriant‖ glisser les robes blanches ;Sur le front du vieux roi‖ la couronne a reluiEt l'hymne de la via‖ éclate autour de lui.

III

Or le musicien‖ vermeil, aux pieds de chèvre,Du syrinx aux sept trous‖ a retiré sa lèvre ;Les roseaux inspirés‖ ne rendent plus de son.Lui, sans plus de souci,‖ quitte de sa chanson.Gai, tranquille et sans croire‖ avoir fait ce miracle,Sans donner un regard‖ à tout ce grand spectacle,Rustique, et comme on voit‖ un gardeur de troupeaux,Secouant par trois fois‖ ses humides pipeauxFranchit le seuil d'écorce,‖ et dans l'arbre au creux sombreI ! rentre et sans mot dire,‖ il disparaît dans l'ombre.

Tout disparaît aussi,‖ les oiseaux et les fleurs,Les vierges aux doux yeux‖ et les mille couleurs ;Des prés, des cieux, des bois,‖ la lumière elle-même ;Tout meurt avec le bruit‖ de la note suprême,Avec le divin souffle‖ emporté par le vent…

Le chêne est resté nu,‖ noir seul comme devant.

IV

Mais de ses larges flancs‖ où s'émousse la hacheSurgira mille fois‖ l'hôte obscur qui s'y cache ;Et le Faune immortel,‖ réveillant les amours,Si vieux que soit le chêne‖ y chantera toujours.Le monde encor verra‖ de sa sombre demeureL'adolescent sacré‖ s'élancer à son heure,Jouant de ses pipeaux,‖ éternels comme lui,Et, d'un souffle léger‖ chassant le lourd ennui.Sitôt qu'il reparaît,‖ sitôt qu'il fait entendreSur les roseaux de Pan‖ sa chanson vive et tendre.Le prodige adoré‖ s'accomplit dans les bois :L'arbre est peuplé d'oiseaux,‖ de fleurs, comme autrefois,Égayé de festins‖ et de rondes champêtres ;Un frisson printanier‖ fait bondir tous les êtres,Et l'homme, enfin, connaît‖ à des signes diversQu'un dieu jeune a souri‖ dans le vieil univers.

Juin 1866.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
54((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Mots à la rime
a tonnerre / centenaire féminine, classiqueb soirs / noirs masculine, classiquec rare / avare féminine, classiqued seul / linceul masculine, classiqueb fougère / étrangère féminine, classiquea jamais / sommets masculine, classiqueb hautes / hôtes féminine, classiquea autour / tour masculine, classiqueb peine / chêne féminine, classiquec géant / béant masculine, classiqued décrépitude / solitude féminine, classiquea nuit / réduit masculine, classiqueb éclose / rose féminine, classiquec soleil / vermeil masculine, classiqued marbre / l'arbre féminine, classiquea roseaux / d'oiseaux masculine, classiqueb pénètre / reconnaître féminine, classiquec merveilleux / lieux masculine, classiquea peine / haleine féminine, classiqueb nu / revenu masculine, classiquec plantes / grimpantes féminine, classiqued sainfoin / loin masculine, classiquee mélodies / reverdies féminine, classiquef miel / ciel masculine, classiquea chêne / prochaine féminine, classiqueb tilleul / aïeul masculine, classiquec volontaire / solitaire féminine, classiqued pinson / chanson masculine, classiquee fourmille / famille féminine, classiquef d'amour / cour masculine, classiqueg d'écorce / force féminine, classiqueh chemins / humains masculine, classiquei métairies / prairies féminine, classiquej uni / rajeuni masculine, classiquea sonore / encore féminine, classiqueb maux / rameaux masculine, classiquec pervenches / blanches féminine, classiqued relui / lui masculine, classiquea chèvre / lèvre féminine, classiqueb son / chanson masculine, classiquec miracle / spectacle féminine, classiqued troupeaux / pipeaux masculine, classiquee sombre / l'ombre féminine, classiquea fleurs / couleurs masculine, classiqueb elle-même / suprême féminine, classiquec vent / devant masculine, classiquea hache / cache féminine, classiqueb amours / toujours masculine, classiquec demeure / heure féminine, classiqued lui / ennui masculine, classiquee entendre / tendre féminine, classiquef bois / autrefois masculine, classiqueg champêtres / êtres féminine, classiqueh divers / univers masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

108 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, PARIS, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1880· numérisation archive.org· Sources