Varia, 1844‑1879
III. Le baptême de la cloche
A MON AMI B. DE SAINT-BONNET.
I
Monte à la tour sonore,‖ ô reine des cantiques !Répands les grands soupirs‖ de ton sein débordant !Dieu touchait d'un feu pur‖ les lèvres prophétiques ;Il t'a fait naître aussi‖ dans les charbons ardents.
Le temple t'accueillit‖ tiède encor de la flamme ;Comme un fils des humains,‖ d'eau, d'encens e : de sel,Le prêtre te baptise‖ en te donnant une âme ;Prends désormais ta place‖ au chœur universel.
Tu reçois la parole,‖ auguste ministère :Sur ton front, comme au front‖ d'un pontife ou d'un roi.L'huile sainte, en coulant,‖ livre à ta bouche austèreLe droit de réunir‖ un peuple autour de toi.
Monte pour dominer‖ de plus haut nos murmures ;Pour verser, de ton urne‖ aux flancs mélodieux.Tes notes, s'épanchant‖ plus fraîches et plus pures,En des flots d'air puisés‖ plus avant dans les cieux.
Vers la cime où ton maître‖ à jamais t'a placée.Mille bruits monteront‖ du hameau, du désert,Toi tu feras, fidèle‖ à sa grande pensée.Un accord immuable‖ en ce changeant concert.
A tes pieds, les rumeurs‖ et les échos varient ;Du sein de ces forêts‖ et des prés d'alentourS'élèvent bien des voix‖ qui pleurent ou qui rient ;Les chants et les soupirs‖ en montent tour à tour
Dans la chapelle, ici,‖ gémissent les prières ;Près du mur, des passants‖ se disputent entre eux ;Des baisers ont frémi‖ sur le bord des clairières ;Là-bas le laboureur‖ excite ses grands bœufs.
Ainsi l'homme se mêle‖ aux sons que tu disperses !Et, dans le calme essor‖ de tes vibrations,Ainsi meurt et renaît,‖ en des notes diverses,Le bruit de nos travaux‖ et de nos passions.
Et la nature aussi,‖ cette voix éternelle.Ce clavier infini‖ que nul n'a mesuré,Des tons, en un moment,‖ parcourt la grande échelle,Gémit, gronde et sourit‖ après avoir pleuré.
Selon que la forêt‖ ou grandit ou décline.Le vallon rend là-bas‖ des accords différents !Dans ces ravins, coulant‖ de la même colline,L'eau soupire en ruisseau‖ ou gémit en torrents.
La nature avec nous‖ regrette, invoque, aspire ;Tour à tour, doute, espoir‖ ou crainte y sont vainqueursEt, pour longtemps encor,‖ sur cette immense lyreL'harmonie est changeante,‖ ainsi que dans nos cœurs.
Toi pourtant, quels que soient‖ la saison, le jour, l'heureDans le calme ou l'orage‖ ayant le même son.Tu nous diras, du haut‖ de la sainte demeure,Toujours le même mot‖ et la même leçon.
Parole incorruptible,‖ enseignements suprêmes !Grande voix dominant‖ tous les bruits d'ici-bas,Semblable à cette voix‖ qui parle dans nous-mêmes,Nous suit, et cependant‖ ne nous appartient pas !
Ce mot qui te remplit,‖ ce nom que tu proclames,Pensée à ton métal‖ mêlée au sein du feu,Souffle d'éternité‖ qui soulève nos âmes,C'est le nom, la pensée‖ et le souffle de Dieu.
Et tu la sèmeras‖ ton immuable idée,Des cités aux forêts,‖ des sommets aux vallons ;Et, comme d'harmonie‖ une mer débordée,Ta voix nous poursuivra‖ partout où nous allons.
De l'encens et du sel‖ si le prêtre t'honore,C'est qu'il consacre en toi‖ le psaume fait airain ;De tous les instruments,‖ tu n'es le plus sonoreQue pour proclamer Dieu‖ d'un ton plus souverain.
Répands donc, répands donc,‖ par toute la nature,Ce nom qu'au fond du cœur‖ chaque homme doit sentir.Et qu'il ne soit pas d'antre‖ et d'âme assez impure,Où ton pieux écho‖ n'aille au loin retentir.
II
Et moi, l'oisif amant‖ des bois et des prairies,Qui, de leurs doux esprits‖ enivré trop souvent,Laisse fuir ma pensée‖ en molles rêveries.Et disperse ma vie‖ au souffle de tout vent ;
Moi qu'avec un bruit d'onde,‖ une haleine des roses,La brise, dont ce tremble‖ à peine est agité.Mêlant mon âme errante‖ avec l'âme des choses,Peut emporter si loin‖ hors de l'humanité ;
Lorsque j'irai, perdu‖ dans les forêts prochaines.Des actives cités‖ déserteur affaibli.Enviant le repos‖ des rochers et des chênesEt laissant là ma tâche‖ et ma vie en oubli ;
Alors tu parleras,‖ voix de la vieille église,Voix comprise de tous‖ comme un appel humain,Et tu m'éveilleras,‖ et mon âme indéciseS'arrachant au désert‖ prendra le vrai chemin.
Et je n'entendrai plus‖ la Sirène énervanteQui chante avec le vent,‖ les rameaux, le flot bleu ;Un plus ferme conseil‖ m'arrêtant sur ma pente,Je me rapprocherai‖ des hommes et de Dieu.
Car ta voix c'est la voix‖ des hommes agrandie,Leurs sueurs ont coulé‖ pour fondre ton métal ;C'est leur esprit qui parle‖ avec ta mélodie ;Ton front reçut comme eux‖ le baptême natal.
A la cité des cœurs‖ cette voix me convie,Me dit que je suis homme‖ et dois porter mes fers,Et me ramène, enfin,‖ au combat de la vie,Que j'ai tenté de fuir‖ pour la paix des déserts.
Par toi chantent l'appel‖ des travaux, des prières,Et l'écho solennel‖ de la joie et des pleurs ;En t'écoutant, j'irai‖ demander à mes frèresMa part de leurs destins,‖ surtout de leurs douleurs.
III
Va donc, fille du feu,‖ sur les tombeaux assise !Donne à chacun sa place‖ en tes hymnes fervents ;Chante pour ceux à qui‖ la lumière est promise ;Parle aux vivants des morts‖ comme aux morts des vivants !
Prends ton poste au donjon,‖ sonore sentinelle,Veille sur ces vallons,‖ veille sur ces sommets ;Garde à ces bois chéris‖ une paix éternelle ;Que la sainte amitié‖ les habite à jamais.
Qu'au loin en t'écoutant‖ la terre soit bénie ;Comme à la voix de Dieu,‖ qu'elle enfante à ta voix ;L'abondance du ciel‖ tombe avec l'harmonie :Verse aux sillons le grain‖ et le feuillage aux bois.
Garde cette maison,‖ tu dois chérir son hôte.Grand cœur où, comme en toi,‖ l'esprit divin descend ;C'est lui qui t'a bâti‖ la tour solide et haute :Il est de l'œuvre sainte‖ un ouvrier puissant.
Et tous nous aimerons‖ vos deux voix fraternelles ;Car Dieu sur ce sommet,‖ qui voit poindre le jour,Vous mit pour nous parler‖ des choses éternelles.Et saluer de loin‖ le règne de l'amour.
1844.
Versification
- Forme
- 30 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 30(abab)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 30 quatrains
- Mots à la rime
- a cantiques / prophétiques féminine, classiqueb débordant / ardents masculine, non classiquea flamme / âme féminine, classiqueb sel / universel masculine, classiquea ministère / austère féminine, classiqueb roi / toi masculine, classiquea murmures / pures féminine, classiqueb mélodieux / cieux masculine, classiquea placée / pensée féminine, classiqueb désert / concert masculine, classiquea varient / rient féminine, classiqueb d'alentour / tour masculine, classiquea prières / clairières féminine, classiqueb eux / bœufs masculine, classiquea disperses / diverses féminine, classiqueb vibrations / passions masculine, classiquea éternelle / échelle féminine, classiqueb mesuré / pleuré masculine, classiquea décline / colline féminine, classiqueb différents / torrents masculine, classiquea aspire / lyre féminine, classiqueb vainqueurs / cœurs masculine, classiquea l'heure / demeure féminine, classiqueb son / leçon masculine, classiquea suprêmes / nous-mêmes féminine, classiqueb d'ici-bas / pas masculine, classiquea proclames / âmes féminine, classiqueb feu / Dieu masculine, classiquea idée / débordée féminine, classiqueb vallons / allons masculine, classiquea t'honore / sonore féminine, classiqueb airain / souverain masculine, classiquea nature / impure féminine, classiqueb sentir / retentir masculine, classiquea prairies / rêveries féminine, classiqueb souvent / vent masculine, classiquea roses / choses féminine, classiqueb agité / l'humanité masculine, classiquea prochaines / chênes féminine, classiqueb affaibli / oubli masculine, classiquea église / indécise féminine, classiqueb humain / chemin masculine, classiquea énervante / pente féminine, classiqueb bleu / Dieu masculine, classiquea agrandie / mélodie féminine, classiqueb métal / natal masculine, classiquea convie / vie féminine, classiqueb fers / déserts masculine, classiquea prières / frères féminine, classiqueb pleurs / douleurs masculine, classiquea assise / promise féminine, classiqueb fervents / vivants masculine, classiquea sentinelle / éternelle féminine, classiqueb sommets / jamais masculine, classiquea bénie / l'harmonie féminine, classiqueb voix / bois masculine, classiquea hôte / haute féminine, classiqueb descend / puissant masculine, classiquea fraternelles / éternelles féminine, classiqueb jour / l'amour masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
120 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, PARIS, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1880· numérisation archive.org· Sources