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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Varia, 1844‑1879

IV. Utopie

Victor de Laprade· strophes variées, octosyllabes et alexandrins, 515 vers

A MON AMI ALFRED DE VIGNY.

I

Quand la lumière eut percé l'ombreDes éléments tumultueux,Quand l'homme apparut dans le nombreDe tes habitants monstrueux,O Terre, ô puissante nature,Dans cette infime créatureQui te contemple avec effroi,Dans ce dernier né de la fange,Sous la brute as-tu senti l'ange,O Terre, as-tu connu ton roi ?

Perdu dans son terrible empire,Vois-le, seul en sa nudité ;Tout le menace, et tout conspireContre sa frêle royauté :Sous ses pas le sol tremble et fume,Un mont croule, un volcan s'allume,La mer vomit les grandes eaux ;Impur géant des premiers âges,L'hydre, autour des longs marécages,Souffle la mort de ses naseaux.

Un arbuste, un fruit sans défense,Un insecte au venin subtil.Tout cache à sa débile enfanceQuelque mystérieux péril ;Que pourra sa main désarmée ?D'ennemis la terre est semée ;Vivra-t-il même une saison ?Pour lutter avec la matière,Pour vaincre la nature entière,Quelle est sa force ? la raison.

II

Il pense, la nature‖ est dès lors sa vassale ;L'âme agite la masse‖ inerte et colossale.La pensée asservit‖ le granit et l'airain,L'esprit fait circuler‖ la sève dans la plante,Il déchaîne la neige‖ ou la lave brillante ;Des éléments discords‖ l'esprit est souverain.

Pensée, esprit, raison,‖ c'est la force qui crée ;C'est, après les six jours,‖ la parole sacréeQui dit : c'est bien ! devant‖ son ouvrage accompli,La raison, c'est l'essieu‖ sur qui tourne le globe,C'est le germe des fleurs‖ dont l'été peint sa robe,Le souffle lumineux‖ dont l'espace est rempli.

Dans l'univers, à flots‖ elle s'est élancée ;Et, sur la terre, elle a‖ son siège en ta pensée,Homme, sa voix te parle‖ à toute heure, en tout lieu ;Toi seul peux librement‖ l'aimer et t'y soumettre.De l'aveugle matière‖ elle te rend le maître ;La nature obéit,‖ car la raison : c'est Dieu.

III

Va donc, esprit humain,‖ dans cette arène immense ;Dieu même en toi soutient‖ la lutte qui commence.A ton tour, imitant‖ l'œuvre de ton auteur,O fils semblable à lui,‖ tu seras créateur !Mais lui seul est sans borne‖ en sa toute-puissance ;Tu n'enfanteras rien‖ qu'à force de souffrance,Tu devras lentement‖ prendre à Dieu ses secrets.Patience et douleur,‖ c'est la loi du progrès.

Ah ! que la terre a bu‖ de sueurs et de larmes,Depuis l'heure où contre elle‖ un homme a pris les armesOù ses chênes, vaincus‖ pour la première fois,Ont fait place aux cités‖ qui germaient sous les bois ;Où, du fer tout récent‖ chargeant nos mains craintivesLa hache a fait trembler‖ les forêts primitives,Et de leur temple obscur‖ crevé l'épais rideau ;Où les leviers ont pu‖ mouvoir le lourd fardeauDes blocs cyclopéens‖ redressés en murailles ;Où la bêche a des champs‖ entamé les entrailles !

Déjà les animaux‖ servent l'homme, contraintsDe prêter à nos bras‖ la vigueur de leurs reins.Bientôt tous tes pouvoirs,‖ soumis l'un après l'autre,Nature, contre toi,‖ viendront en aide au nôtre.Chaque jour, au travail‖ l'homme courbe à son gréUn être qu'en naissant‖ il avait adoré.

C'étaient ses jeux d'enfants !‖ les nations adultes,O nature, ont compris‖ tes puissances occultes,Et, jusque dans tes flancs‖ déchirés et meurtris,Des fluides secrets‖ le travail est surpris.L'homme sait évoquer‖ et copier la vie ;Il enferme en des corps‖ la force ainsi ravie,Et désormais sans crainte,‖ avec le feu fatal,La main de Prométhée‖ anime le métal.

IV

De quelle ambition plus hautePeux-tu donc t'enivrer encor.Homme, infatigable ArgonauteDe l'éternelle toison d'or ?Tes pères, sur leurs nefs rapides,Ont déjà dans les Hespérides,Dans les mystiques Atlandides,Cueilli le fruit de l'inconnu ;

Ton cœur, que nul effort n'épuise,Rêve un autre monde et mépriseTous ceux dont il est revenu.

Le volcan rentre en sa caverne ;L'hydre expire en son lit fangeux :Ton bras emprisonne et gouverneLe cours des fleuves orageux.Depuis les monstres d'Érymanthe,Le lion, la louve écumante,En vain la nature fermente ;Tu n'as point d'ennemis nouveaux ;Et cependant, pour ton Hercule,Un désir infini reculeLa borne des douze travaux.

Les vallons, la plaine assainie,Roulent des flots d'épis pour toi.Des caps lointains le vieux génieTe voit passer avec effroi.Les bois, ces voiles de la terre,Les antres n'ont plus de mystère.Ta maison couvre le cratère ;Et la colline au flanc divin,Au lieu de cendre et de fumée,Des prés, de la vigne embaumée,Fait couler le lait et le vin.

Avec des monts que tu déplaces,Sur d'autres sommets, tous les jours,Tes mains, qui ne sont jamais lasses.Dressent les villes et les tours ;Sur leur cime démesuréeTu lèves ta tête assurée ;Des astres la plaine azuréeS'abaisse au niveau de tes yeux ;Et si, pour te réduire en poudre,Un dieu, là-haut, cherchait sa foudre,Tu sais la dérober aux cieux.

Tu sais fabriquer un tonnerre ;A ton caprice, il frappe ou dort,Et caché, du fond de ton aire,Au loin tu promènes la mort ;Le salpêtre que tu déchaînesFait, sur les montagnes prochaines,Partir le granit et les chênes,Voler Pélion sur Ossa ;Au ciel, qui garde le silence.C'est un nouveau Titan qui lanceLes rochers que l'autre entassa.

Sous terre, dans les lacs de soufre.Tu plonges ton avide main ;Les grandes mers n'ont pas un gouffreQui puisse barrer ton chemin ;Au bout d'un horizon sans borne,Où la nuit voile, en un ciel morne,L'Ours, la Vierge et le Capricorne,Ton vaisseau sait trouver le port.Et lu vois ces nouvelles grèvesVers qui se tournaient tes longs rêves.Comme l'aimant se tourne au nord.

Plus haut que l'aigle et le nuage,L'air léger que tu rends captif,Comme une étoile qui voyage,Berce dans les cieux ton esquif.Tu perces d'une agile sondeDu globe l'écorce profonde,Et des premiers âges du mondeTu ressuscites les débris ;Jusqu'à la centrale fournaiseTous les secrets de sa genèse,Ta sagesse les a surpris.

V

Laisse enfin reposer‖ ta pensée inquiète,Homme, que manque-t-il‖ encore à ta conquête ?Tu perçois le tribut‖ des éléments soumis.Qu'exiges-tu de plus‖ de ces vieux ennemis ?

VI

« Je veux, prompt comme un dieu,‖ sillonnant mon domaine,Qu'un flamboyant coursier‖ sans trêve m'y promèneDes sables du Tropique‖ au glacier boréal.Je veux, le même jour,‖ suivre à ma fantaisie,Sous le chêne d'Europe‖ ou le palmier d'Asie,Mon rêve où j'entrevois‖ le soleil idéal.

« Je me veux affranchir‖ de tous travaux serviles ;Je veux pour ouvriers,‖ dans mes champs, dans mes villes,Animer des métaux‖ le peuple souterrain.Avec mes lourds taureaux,‖ mes chevaux, mes molosses.Je veux à m'obéir‖ dresser d'ardents colossesAu cœur de flamme, aux bras d'airain.

« Puisque ici-bas mes jours,‖ dont nul ne doit renaître.Sont si courts pour aimer,‖ pour agir, pour connaître,Que l'œuvre plus rapide‖ allonge les instants !Je veux faire tenir‖ dans une heure de vieUn siècle tout entier‖ du bonheur que j'envie,Anéantir l'espace,‖ éterniser le temps ! »

VII

Tel est notre âge, épris‖ de superbes pensées ;Qui donc ose sourire‖ et les dire insensées ?Dieu seul peut mesurer‖ la carrière à nos pas ;L'Océan a son lit,‖ notre âme ne l'a pas.

Prométhée a trouvé‖ dans sa forge profondeL'inflexible levier‖ qui doit mouvoir le monde.Et qui, par le secours‖ de quelques gouttes d'eau,Peut d'Atlas fatigué‖ soutenir le fardeau.Quel pouvoir, tout à coup,‖ donne à cette eau paisibleDes poumons du volcan‖ le souffle irrésistible ?Ce n'est qu'un charbon vil,‖ mais touché par le feu,Et le feu c'est l'agent‖ du soleil et de Dieu.

VIII

Le feu, le vrai nom, le symboleDe l'amour souverain moteur !Il s'élance avec la paroleDe la lèvre du Créateur.Verbe qui rayonne et pénètre,Dans l'espace à flots sème l'être.Il est l'éternelle action.Le feu, père de toute force,Qui de ce globe ouvre l'écorce,Élément de l'expansion !

La vie en flammes jaillissantesCourt sur la terre et dans les cieux.Des sphères d'or retentissantesLe feu fait tourner les essieux ;C'est l'amour du Dieu qui nous aime ;Il est sorti de son sein même,Il a fécondé le chaos ;Il tira les cieux et la terreDu fond de l'être solitaireDont l'esprit flottait sur les eaux.

Dès qu'à l'homme enfant le révèleDu génie un heureux larcin,Les arts dans la cité nouvelleArrivent en joyeux essaim.C'est le feu qui métamorphose ;Il fait obéir toute chose,Il donne une âme au corps grossier ;Du vase, à son toucher magique.L'eau fuit d'un essor énergiqueEt meut une forêt d'acier.

IX

Voyez ! un homme encore,‖ un ouvrier fragileA fait vivre le fer‖ comme autrefois l'argile.Le ciel cède, à la fin,‖ ses secrets au Titan.De l'antre créateur‖ la machine animéeSort plus rapide et mieux arméeQue Mammouth et Léviathan.

Regardez, sans terreur,‖ sous ses noires écailles.Du monstre obéissant‖ palpiter les entrailles ;Son cœur est un brasier‖ béant comme l'enfer.Et l'onde, qui l'abreuve‖ en vapeurs dilatée.D'une haleine précipitéeSoulève ses poumons de fer.

Quel coursier chimérique‖ et dévorant l'espace,Quel dragon dans son vol,‖ quel aigle le dépasse ?Soit que des longs railways‖ il suive les réseaux,Ou qu'ébréchant les flancs‖ des larges promontoires,Il fosse, au coup de ses nageoires,Une tempête sur les eaux.

Quand l'hydre aux mille anneaux‖ dans les plaines rampantesRoule d'énormes chars‖ un convoi qui serpente,Lorsqu'au loin dans le ciel‖ sa crête rouge a lui,A sa masse, à son bruit‖ de lave souterraine,On dirait un volcan qui traîneLa chaîne des monts après lui.

Et le monstre, docile‖ aux caprices de l'homme.Se plie aux vils travaux‖ de la bête de somme ;Naguère il poursuivait‖ le mobile horizon.Il va bientôt, aveugle‖ et le mors dans la gueule.Tourner une incessante meuleDans l'atelier, morne prison.

Ou bien, près du cratère‖ où la fonte s'allume,De son bras de cyclope‖ il fait sur une enclumeBondir, à temps égal,‖ les noirs et lourds marteaux ;Ou, puisant au milieu‖ de la lave qui coule.Il sait dans les contours du moulePétrir du doigt les durs métaux.

Il a tourné la roue‖ et mû l'agile rame ;Sur le métier soyeux‖ où l'écharpe se trameIl conduit la navette ;‖ et des fibres du lin,La vierge aux doigts légers,‖ qu'à sa lèvre elle mouille,Sur le fuseau de sa quenouilleForme un fil moins souple et moins fin.

Avec Dieu même ainsi‖ l'art humain rivalise ;De l'homme et du destin‖ la lutte s'égalise ;Notre science engendre‖ un être et le nourrit ;Dans son creuset magique,‖ au feu qui les amorce,Les charbons se changent en force,La matière devient esprit.

X

Quel penseur radieux,‖ à l'aube de ses veilles,Vit poindre le premier‖ ces fécondes merveilles ?Quel nom de demi-dieu‖ l'homme reconnaissantDonnera-t-il au siècle‖ à ces clartés naissant,Et, pour un Panthéon‖ où peu doivent descendre.Quel peuple avec orgueil‖ peut réclamer sa cendre ?Italie, est-ce toi,‖ prêtresse du vrai beau,Dont le soleil de Grèce‖ alluma le flambeau ;Sibylle aux longs regards‖ qui des déserts de l'ondePar les yeux de Colomb‖ as vu surgir un monde ?Allemagne ! ou bien toi,‖ qui, dans les champs du ciel,Cueilles la pure idée‖ aux confins du réel.Et dont le doigt profond‖ creuse avec patienceLes puits mystérieux‖ d'où jaillit la science ?Ou loi, dont les métiers,‖ prompts comme tes vaisseauxTravaillent jour et nuit‖ défendus par les eaux,Angleterre ? ou bien toi,‖ dont le nom à ma boucheSemble un souffle du ciel‖ embrasant ce qu'il touche,Toi, France, dont mes vers,‖ en disant les grandeurs,D'une lave sans fin‖ verseraient les ardeurs ?

XI

Mais, dans la pacifique arèneOuverte aux sages curieux,Où l'humanité devient reineDe ces pouvoirs mystérieux,Il faut que des mains différentesA ces luttes persévérantesViennent s'appliquer tour à tour ;Il faut, pour enrichir ce globeDes secrets qu'au ciel on dérobe,Plus d'un seul peuple et d'un seul jour.

Ce hardi avisseur qui dompteL'onde et le feu comme un coursier.Qui donne une âme souple et prompteA ce monstre aux muscles d'acier,Il n'est pas fils de l'Allemagne,De la France ou de la Bretagne ;Pour lui le temps n'est pas compté ;Il est plus vieux que notre histoire,De son vaste laboratoireL'horizon est illimité.

Nul penseur, nul divin artisteDe l'âge qui naît aujourd'huiNe peut, dans sa gloire égoïste.Revendiquer le nom pour lui.Ce sage, à la foi longue et ferme,Qui découvrait hier le germePour le faire éclore demain,Il habite, en sa longue étude.De l'une à l'autre latitude,Il se nomme l'esprit humain !

XII

Fils de l'homme, c'est bien !‖ la nature est soumise ;Ta liberté grandit‖ des forces qu'elle y puise.Un nouveau serviteur,‖ docile et tout-puissant,Fait passer sous ton joug‖ l'univers frémissant ;Et l'inerte matière,‖ en te livrant sa flamme,Augmente à ses dépens‖ le domaine de l'âme.

Quand ton coursier s'élance‖ à ton signal, ô roi.L'espace t'appartient‖ et le temps est à toi ;Tu vas, et des rochers‖ ton front perce les bases.Tu remplis les vallons‖ des sommets que tu rases,L'éclair traîne ton char,‖ la foudre est dans tes mains ;Homme, que feras-tu‖ de ces dons surhumains ?

XIII

Dans le fer des leviers‖ quand l'âme semble entrée.De ton cœur endurci‖ s'est-elle retirée ;Faut-il voiler la lyre‖ et les autels en deuil ?Ces ouvriers d'airain,‖ qu'un feu pur a fait naître,Ne vont-ils préparer‖ des loisirs à leur maîtreQue pour remplir ses jours‖ de luxure et d'orgueil ?

Des éléments vaincus‖ as-tu fait tes complices,Pour mettre leur armée‖ aux ordres de tes vices ?Sous le joug de la chair,‖ à ton tour, tu descends.Dieu ne t'a-t-il donné‖ la ferme de sa vigne.Que pour t'y voir cueillir,‖ ô serviteur indigne !La vendange impure des sens ?

XIV

La richesse, à flots entassée,S'accroît dans tes mains chaque jour ;Mais sera-t-elle dispenséePar l'égoïsme ou par l'amour ?Verrons-nous, les croyant bannies,L'injustice et les tyranniesDans nos foyers rentrer plus tard ;Des fruits de la terre promiseQue tant de douleurs ont conquiseLe pauvre obtiendra-t-il sa part ?

Verrons-nous une ère avilie,Un siècle avare et sans essor.Où toute grandeur s'humilieSous la main qui possède l'or ?La science a trouvé des mondes,Aplani les monts et les ondes,Dompté leurs fauves habitants ;Vers un autre Éden elle aspire ;Est-ce pour en livrer l'empireAux sordides mains des traitants ?

Nos travaux rapprochent les villes.Unissent les deux océans ;Verrons-nous des haines civilesLes abîmes toujours béants ?Toujours l'un à l'autre contraires,Ferons-nous du mal de nos frèresLe but de nos ambitions ?Abjurons enfin nos discordes ;Comme une lyre a plusieurs cordes,La terre a plusieurs nations.

Tous enfin, la famille entière.Riches, pauvres, grands et petits,Avons-nous dompté la matièrePour en garder les appétits ?L'âge d'or vu par nos prophètes.N'est-ce que du pain et des fêtes ?Le cœur n'a-t-il donc pas ses maux ?L'homme veut-il dans la natureNe rien chercher que la pâtureQu'y trouvent de vils animaux ?

XV

O poète, ô pasteur‖ des humaines pensées,Qui leur montres du doigt‖ les haltes avancées ;Qui, suivant de l'amour‖ le flambeau toujours sûr,Sais, loin du sable aride‖ et du marais impur,A la flûte entraînant‖ les jeunes rêveries,Les attirer aux fleurs‖ des divines prairies ;Toi, dont le pas enseigne‖ au troupeau ralliéDu céleste bercail‖ le chemin oublié ;Toi, dont la voix s'élève,‖ entre les voix charnelles.Chaste et docile écho‖ des lyres éternelles ;Toi, qui portes, dans l'or‖ de ton cœur filial,Un rayon toujours chaud‖ du soleil idéal ;Gardien du feu pur,‖ non, tu n'as pas à craindreQu'un souffle épais des sens‖ ne vienne à nous l'éteindre ;Tu le sais mieux que nous :‖ un dieu nous tend la main ;Chaque siècle vers lui‖ pousse le genre humain.Donc, malgré cette nuit‖ qui l'obscurcit encore.De l'âge industrieux‖ salue aussi l'aurore ;Dis-nous l'Antée impur‖ par Hercule étouffé ;Chante le dieu du jour‖ dont l'arc a triomphé ;Vois Python expirant‖ dans sa fange se tordre,Et des siècles meilleurs‖ naître le nouvel ordre.Du haut des monts sacrés,‖ dominant nos combats.Montre-nous cette terre‖ où tu n'entreras pas ;Fais-nous voir, embrassant‖ l'un et l'autre hémisphèreDu champ donné par Dieu‖ ce que l'homme a su faire.C'était peu de dompter‖ les taureaux écumants,Il a mis sous le joug‖ même les éléments ;Comme un dieu, désormais,‖ il crée à son image,Et des êtres nouveaux‖ viennent lui rendre hommage ;Un peuple industrieux‖ façonné de sa mainDes plus rudes labeurs‖ l'affranchira demain.La terre, cultivée‖ avec art et prudence,De moissons et de fruits‖ se couvre en abondance ;Dans les vastes cités‖ qui n'ont plus de remparts,La joyeuse concorde‖ en fait de justes parts,Comme entre ses enfants‖ la mère de famille ;Car d'un sourire égal‖ la loi pour chacun brille,Et l'amour, plus divin,‖ fait, dans un but commun,Que chacun vit pour tous,‖ comme tous pour chacun.Le temps a renversé‖ les jalouses frontièresQui séparaient les cœurs‖ des nations altières.Les ennemis lointains,‖ réunis et charmés,En se voyant de près‖ bientôt se sont aimés,Et foulant tous aux pieds‖ leurs idoles contraires,Les fils du même Dieu‖ se sont connus pour frères.Délivré de la glèbe‖ et des plus durs besoins.Aux champs intérieurs‖ l'homme apporte ses soins.Le plus humble a sa part‖ du pain delà science,Un soleil plus serein‖ luit dans sa conscience.Son esprit s'initia‖ à de nobles plaisirs,Et bénit l'art divin‖ qui lui fait ces loisirs.

XVI

Une voix d'en haut vient conduireL'hymne par cent peuples chanté ;Toute âme a des sons pour la lyre,Tout front a sa part de beauté.Écartant ses voiles austères,La nature a moins de mystères,Chaque homme y peut lire à son tour ;Avec le cœur on l'étudie.La science vole, agrandie,Sur l'aile sainte de l'amour.

L'esprit, souverain plus paisible,Des sens perce mieux la prison ;Devant lui, du monde invisibleIl voit s'élargir l'horizon.Le jour luit sur chaque problème.L'homme écoute mieux dans lui-mêmeCe verbe à notre chair uni ;Son regard, que l'amour épure.En Dieu contemplant la natureVa plus avant dans l'infini.

Plus haut vers le ciel il s'élève,Plus il descend au fond de soi,Dans son étude et dans son rêveIl retrouve la même loi ;L'art la grave dans ses symboles,Dans les actes et les parolesElle vil et règne en tout lieu ;Un souffle envoyé sur la terre,Renouvelant sa face entière,Fait tout à l'image de Dieu.

Car l'avenir qui s'édifie,L'espoir de nos travaux puissants.Notre but que tout sanctifie,Ce n'est pas l'âge d'or des sens.Oui, le seul progrès véritableEst dans la loi plus équitable,Est dans l'idéal mieux compris ;Dans la paix chère à la sagesse.Qui distribue avec largesseLa lumière à tous les esprits.

Les bruits du siècle en vain t'effraient.Poète qui vis par le cœur ;Sur tous ces chemins qui se fraientC'est Dieu qui passera vainqueur.Ceux qui travaillent à ces voiesNe rêvent que charnelles joies,Ivresse, orgueil et vils plaisirs ;Pour eux la nature asservieN'est qu'une table mieux servie.Un lit pour leurs prochains loisirs.

Répandez cet impur présage.Vous que flatte un tel avenir ;Et vous qui dévorez notre âge,Rêvez qu'il ne doit pas finir !Un bras plus puissant vous gouverne ;Passez, ô race subalterne,Malgré vous l'œuvre se fera,Et vous y travaillez vous-même ;Travaillez ! c'est la chair qui sème,C'est l'esprit qui récoltera.

Préparons sa moisson fécondeDe justice et de charité ;Mais n'espérons pas en ce mondeBâtir l'éternelle cité.La vie est un voyage austère :L'homme embellit en vain la terre,Il n'en fera jamais le ciel !Pourtant, quand la vague est moins forte.Parons cette nef qui nous porteVers le monde immatériel.

Sous les plus riantes étoiles.Le pilote encor soucieux,Qu'il déploie ou serre ses voiles,A l'esprit tendu vers les cieux.Il peut, lorsqu'un bon vent s'y joue.D'or et de fleurs orner sa proue,Y dormir comme en un berceau ;Mais il n'aura de paix certaineQu'au bout de cette mer lointaine,En quittant son frêle vaisseau.

1846.

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
28[abab] 103[aa] 44[abba] 7[aaa]
Mètre
Octosyllabes et alexandrins (305 de 8, 210 de 12)· profil 8, 6+6
Mots à la rime
a l'ombre / nombre féminine, classiqueb tumultueux / monstrueux masculine, classiquec nature / créature féminine, classiqued effroi / roi masculine, classiquee fange / l'ange féminine, classiquea empire / conspire féminine, classiqueb nudité / royauté masculine, classiquec fume / s'allume féminine, classiqued eaux / naseaux masculine, classiquee âges / marécages féminine, classiquea défense / enfance féminine, classiqueb subtil / péril masculine, classiquec désarmée / semée féminine, classiqued saison / raison masculine, classiquee matière / entière féminine, classiquea vassale / colossale féminine, classiqueb l'airain / souverain masculine, classiquec plante / brillante féminine, classiquea crée / sacrée féminine, classiqueb accompli / rempli masculine, classiquec globe / robe féminine, classiquea élancée / pensée féminine, classiqueb lieu / Dieu masculine, classiquec soumettre / maître féminine, classiquea immense / commence féminine, classiqueb auteur / créateur masculine, classiquec toute-puissance / souffrance féminine, classiqued secrets / progrès masculine, classiquea larmes / armes féminine, classiqueb fois / bois masculine, classiquec craintives / primitives féminine, classiqued rideau / fardeau masculine, classiquee murailles / entrailles féminine, classiquea contraints / reins masculine, classiqueb l'autre / nôtre féminine, classiquec gré / adoré masculine, classiquea adultes / occultes féminine, classiqueb meurtris / surpris masculine, classiquec vie / ravie féminine, classiqued fatal / métal masculine, classiquea haute / Argonaute féminine, classiqueb encor / d'or masculine, classiquec rapides / Hespérides / Atlandides féminine, classiqued l'inconnu / revenu masculine, classiquea n'épuise / méprise féminine, classiquea caverne / gouverne féminine, classiqueb fangeux / orageux masculine, classiquec d'Érymanthe / écumante / fermente féminine, classiqued nouveaux / travaux masculine, classiquee Hercule / recule féminine, classiquea assainie / génie féminine, classiqueb toi / effroi masculine, classiquec terre / mystère / cratère féminine, classiqued divin / vin masculine, classiquee fumée / embaumée féminine, classiquea déplaces / lasses féminine, classiqueb jours / tours masculine, classiquec démesurée / assurée / azurée féminine, classiqued yeux / cieux masculine, classiquee poudre / foudre féminine, classiquea tonnerre / aire féminine, classiqueb dort / mort masculine, classiquec déchaînes / prochaines / chênes féminine, classiqued Ossa / entassa masculine, classiquee silence / lance féminine, classiquea soufre / gouffre féminine, classiqueb main / chemin masculine, classiquec borne / morne / Capricorne féminine, classiqued port / nord masculine, classiquee grèves / rêves féminine, classiquea nuage / voyage féminine, classiqueb captif / esquif masculine, classiquec sonde / profonde / monde féminine, classiqued débris / surpris masculine, classiquee fournaise / genèse féminine, classiquea inquiète / conquête féminine, classiqueb soumis / ennemis masculine, classiquea domaine / promène féminine, classiqueb boréal / idéal masculine, classiquec fantaisie / d'Asie féminine, classiquea serviles / villes féminine, classiqueb souterrain / d'airain masculine, classiquec molosses / colosses féminine, classiquea renaître / connaître féminine, classiqueb instants / temps masculine, classiquec vie / j'envie féminine, classiquea pensées / insensées féminine, classiqueb pas masculine, classiquea profonde / monde féminine, classiqueb d'eau / fardeau masculine, classiquec paisible / irrésistible féminine, classiqued feu / Dieu masculine, classiquea symbole / parole féminine, classiqueb moteur / Créateur masculine, classiquec pénètre / l'être féminine, classiqued action / l'expansion masculine, classiquee force / l'écorce féminine, classiquea jaillissantes / retentissantes féminine, classiqueb cieux / essieux masculine, classiquec aime / même féminine, classiqued chaos / eaux masculine, classiquee terre / solitaire féminine, classiquea révèle / nouvelle féminine, classiqueb larcin / essaim masculine, classiquec métamorphose / chose féminine, classiqued grossier / d'acier masculine, classiquee magique / énergique féminine, classiquea fragile / l'argile féminine, classiqueb Titan / Léviathan masculine, classiquec animée / armée féminine, classiquea écailles / entrailles féminine, classiqueb l'enfer / fer masculine, classiquec dilatée / précipitée féminine, classiquea l'espace / dépasse féminine, classiqueb réseaux / eaux masculine, classiquec promontoires / nageoires féminine, classiquea rampantes / serpente féminine, classiqueb lui masculine, classiquec souterraine / traîne féminine, classiquea l'homme / somme féminine, classiqueb horizon / prison masculine, classiquec gueule / meule féminine, classiquea s'allume / enclume féminine, classiqueb marteaux / métaux masculine, classiquec coule / moule féminine, non classiquea rame / trame féminine, classiqueb lin / fin masculine, classiquec mouille / quenouille féminine, classiquea rivalise / s'égalise féminine, classiqueb nourrit / esprit masculine, équivalentec amorce / force féminine, classiquea veilles / merveilles féminine, classiqueb reconnaissant / naissant masculine, classiquec descendre / cendre féminine, classiqued beau / flambeau masculine, classiquee l'onde / monde féminine, classiquef ciel / réel masculine, classiqueg patience / science féminine, classiqueh vaisseaux / eaux masculine, classiquei bouche / touche féminine, classiquej grandeurs / ardeurs masculine, classiquea arène / reine féminine, classiqueb curieux / mystérieux masculine, classiquec différentes / persévérantes féminine, classiqued tour / jour masculine, classiquee globe / dérobe féminine, classiquea dompte / prompte féminine, classiqueb coursier / d'acier masculine, classiquec l'Allemagne / Bretagne féminine, classiqued compté / illimité masculine, classiquee histoire / laboratoire féminine, classiquea artiste / égoïste féminine, classiqueb aujourd'hui / lui masculine, classiquec ferme / germe féminine, classiqued demain / humain masculine, classiquee étude / latitude féminine, classiquea soumise / puise féminine, classiqueb tout-puissant / frémissant masculine, classiquec flamme / l'âme féminine, classiquea roi / toi masculine, classiqueb bases / rases féminine, classiquec mains / surhumains masculine, classiquea entrée / retirée féminine, classiqueb deuil / d'orgueil masculine, classiquec naître / maître féminine, classiquea complices / vices féminine, classiqueb descends / sens masculine, classiquec vigne / indigne féminine, classiquea entassée / dispensée féminine, classiqueb jour / l'amour masculine, classiquec bannies / tyrannies féminine, classiqued tard / part masculine, classiquee promise / conquise féminine, classiquea avilie / s'humilie féminine, classiqueb essor / l'or masculine, classiquec mondes / ondes féminine, classiqued habitants / traitants masculine, classiquee aspire / l'empire féminine, classiquea villes / civiles féminine, classiqueb océans / béants masculine, classiquec contraires / frères féminine, classiqued ambitions / nations masculine, classiquee discordes / cordes féminine, classiquea entière / matière féminine, classiqueb petits / appétits masculine, classiquec prophètes / fêtes féminine, classiqued maux / animaux masculine, classiquee nature / pâture féminine, classiquea pensées / avancées féminine, classiqueb sûr / impur masculine, classiquec rêveries / prairies féminine, classiqued rallié / oublié masculine, classiquee charnelles / éternelles féminine, classiquef filial / idéal masculine, classiqueg craindre / l'éteindre féminine, classiqueh main / humain masculine, classiquei encore / l'aurore féminine, classiquej étouffé / triomphé masculine, classiquek tordre / ordre féminine, classiquel combats / pas masculine, classiquem hémisphère / faire féminine, classiquen écumants / éléments masculine, classiqueo image / hommage féminine, classiquep main / demain masculine, classiqueq prudence / abondance féminine, classiquer remparts / parts masculine, classiques famille / brille féminine, classiquet commun / chacun masculine, classiqueu frontières / altières féminine, classiquev charmés / aimés masculine, classiquex besoins / soins masculine, classiquey science / conscience féminine, classiquez plaisirs / loisirs masculine, classiquea conduire / lyre féminine, classiqueb chanté / beauté masculine, classiquec austères / mystères féminine, classiqued tour / l'amour masculine, classiquee l'étudie / agrandie féminine, classiquea paisible / invisible féminine, classiqueb prison / l'horizon masculine, classiquec problème / lui-même féminine, classiqued uni / l'infini masculine, classiquee épure / nature féminine, classiquea s'élève / rêve féminine, classiqueb soi / loi masculine, classiquec symboles / paroles féminine, classiquee terre / entière féminine, classiquea s'édifie / sanctifie féminine, classiqueb puissants / sens masculine, classiquec véritable / équitable féminine, classiqued compris / esprits masculine, classiquee sagesse / largesse féminine, classiquea t'effraient / fraient féminine, classiqueb cœur / vainqueur masculine, classiquec voies / joies féminine, classiquee asservie / servie féminine, classiquea présage / âge féminine, classiqueb avenir / finir masculine, classiquec gouverne / subalterne féminine, classiqued fera / récoltera masculine, classiquee vous-même / sème féminine, classiquea féconde / monde féminine, classiqueb charité / cité masculine, classiquec austère / terre féminine, classiqued ciel / immatériel masculine, classiquee forte / porte féminine, classiquea étoiles / voiles féminine, classiqueb soucieux / cieux masculine, classiquec joue / proue féminine, classiqued berceau / vaisseau masculine, classiquee certaine / lointaine féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.7· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

515 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, PARIS, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1880· numérisation archive.org· Sources