Carmina sacra, 1912· Chants d’Ombrie et de toscane
A Charles Guerin
Ceux qui, n'étalant pas‖ la rouge passion,Ainsi qu'un vin brutal‖ qu'on verse dans un verreGrossier, ont enfermé‖ leur pure émotionDans le contour serré‖ d'une forme sévère ;
Et dont l'art délicat,‖ sans jamais offenserDans notre âme le sens‖ sacré de l'harmonie,Avec enchantement‖ fait rêver et penser :Ceux-là furent doués‖ d'un bienfaisant génie.
Au matin de la vie‖ ils resteront aimésPar les adolescents‖ qu'un noble songe mène.Ils charmeront la vierge‖ en des soirs embaumés,Et leur temple sera‖ dans la mémoire humaine.
Aussi, modestement‖ fier de l'œuvre accompli,Au tombeau, toi qui viens‖ si vite de descendre,Charles Guérin, mon cœur‖ ne craint pas que l'oubliD'un souffle injurieux‖ prenne et sème ta cendre.
Échos mystérieux‖ et, tout ensemble, clairs,D'une douleur enfin‖ par la foi consolée,Au murmure onduleux‖ des ombrages, tes versSe mêlant, font plus grave‖ et plus douce une allée
Leur transparence sombre‖ a cette profondeurDes eaux, où le feuillage,‖ empli de ciel, se mire :Octobre y mit sa lente‖ et pénétrante odeur ;On voit quelque statue,‖ en sa mousse, y sourire.
L'émotion en nous‖ prolonge leur accent.Divinement, après‖ la simple bucoliqueEt les après-midi‖ de la Bible, on y sentTomber le soir avec‖ sa paix évangélique.
Et l'Amour, que la nuit‖ ne peut pas assoupir,L'Amour, plein du regret‖ de sa haute patrie,Y tend vers l'autre monde,‖ en un brûlant soupir,L'effort ensanglanté‖ de son aile meurtrie.
Sans t'avoir jamais vu‖ dans tes jours d'ici-bas,Je te sentais une âme‖ un peu sœur de la mienne.Tous les deux nous allions,‖ presque du même pas,Entre la Muse antique‖ et la Muse chrétienne.
Je me disais : peut-être‖ à la fin d'un été,Au moment lumineux‖ où le soleil décline,Il s'en viendra vers moi,‖ dans la sérénitéDu couchant, réfléchi‖ de colline en colline.
J'en verrai sur son front‖ s'allonger la lueur.Ce sera l'heure où tout‖ en nous se purifie :Il me dira son âme,‖ il m'ouvrira son cœur,Je saurai le secret‖ tout entier de sa vie.
Sous le ciel, maintenant‖ sans flamme et verdissant,Nous enveloppera‖ la vaste paix champêtre.Je lui murmurerai :‖ Quelle douceur descend !Et je le bénirai,‖ puisque je suis un prêtre.
Mais non, ma main n'a pas‖ senti frémir ta main !Ce Dieu jaloux, qui fait‖ les brèves destinées,T'ouvrit la grande mort,‖ ô frère de Samain,Compagnon, celui-là,‖ de mes belles années.
Il partit le premier,‖ à peine mûr encor ;Sa forme brusquement‖ s'effaça de la route.Tu t'en vas après lui,‖ chanteur au style d'or :Vous vous étiez aimés :‖ il t'attendait, sans doute.
Comme je l'ai pleuré,‖ je te pleure aujourd'hui,Tandis que le printemps‖ mélancolique hésite,Par un matin de brume,‖ où nul rayon n'a lui,Devant un indécis,‖ devant un pâle site.
Et, pour te témoigner‖ ma douleur, j'ai voulu.Avant que mai charmant‖ ait fleuri la tonnelle,Dédier à ton nom‖ de poète et d'éluCette discrète fleur,‖ tendrement fraternelle.
Versification
- Forme
- 16 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 16(abab)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 16 quatrains
- Mots à la rime
- a passion / émotion masculine, classiqueb verre / sévère féminine, classiquea offenser / penser masculine, classiqueb l'harmonie / génie féminine, classiquea aimés / embaumés masculine, classiqueb mène / humaine féminine, classiquea accompli / l'oubli masculine, classiqueb descendre / cendre féminine, classiquea clairs / vers masculine, classiqueb consolée / allée féminine, classiquea profondeur / odeur masculine, classiqueb mire / sourire féminine, classiquea accent / sent masculine, classiqueb bucolique / évangélique féminine, classiquea assoupir / soupir masculine, classiqueb patrie / meurtrie féminine, classiquea d'ici-bas / pas masculine, classiqueb mienne / chrétienne féminine, classiquea été / sérénité masculine, classiqueb décline / colline féminine, classiquea lueur / cœur masculine, classiqueb purifie / vie féminine, classiquea verdissant / descend masculine, classiqueb champêtre / prêtre féminine, classiquea main / Samain masculine, classiqueb destinées / années féminine, classiquea encor / d'or masculine, classiqueb route / doute féminine, classiquea aujourd'hui / lui masculine, classiqueb hésite / site féminine, classiquea voulu / d'élu masculine, classiqueb tonnelle / fraternelle féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.7· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
64 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Carmina Sacra, Mercure de France, 1920· numérisation archive.org· Sources