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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Carmina sacra, 1912· Orphica

XIII. Dernier chant d’orphée

Louis Le Cardonnel· 30 quatrains, alexandrins et pentasyllabes, 120 vers

A Ernest Raynaua.

I

Pâle et seul, dans les plis‖ de sa longue tunique,Envahi par l'austère‖ image du trépas,Va lentement Orphée,‖ à l'âme prophétique,Se parlant tout bas.

Il regarde, au-dessus‖ des cimes sourcilleuses,Les constellations‖ se lever dans le soir.Le vent parfois émeut‖ les profondes yeusesD'un murmure noir.

Et lui, prochain martyr‖ promis aux Bacchanales,D'abord sur les gazons,‖ tel qu'une Ombre marchantIl s'arrête, et, levant‖ ses mains sacerdotales,Il chante ce chant.

II

Astres qui scintillez‖ et soleils invisibles :Abîmes de lumière,‖ ô formidables cieux ;Vous qui, dardant vers nous‖ vos feux inextinguiblesTournez radieux.

Sommets dominateurs‖ de la farouche Thrace,Que la grande nuit voit,‖ énormes, reculés.Verser votre épouvante‖ au voyageur qui passeO monts étoilés.

Sapins, sombres sapins,‖ tout bruissants de sève.Et par moments grondants,‖ pareils aux grandes eaux ;Cavernes enfantant,‖ comme du fond d'un rêve,D'étranges cristaux.

Fatidique Laurier,‖ tronc caverneux du chêne,Dont la tête murmure‖ au-dessus des ravins ;Terre aux germes cachés,‖ vieille Nature pleineDe secrets divins.

Fleuves prodigieux,‖ ô vénérables fleuves,Qui, vous précipitant‖ d'un indomptable cours, ,Emportez vers les mers‖ des ondes toujours neuvesAntiques toujours.

Adieu. Nature, adieu,‖ de l'astre d'or à l'antre.Adieu : car détesté‖ pour son trop fier dédain,Ce prêtre qui t'aimait,‖ et fut ton premier chantre,Va mourir demain !

Et l'Hèbre, dont les yeux‖ des étoiles s'éprennent,Roulera dans ses flots‖ mélancoliquement,Avec sa tête blême,‖ aux longs cheveux qui traînent,Son gémissement.

III

Venez, vous, maintenant ;‖ je vous attends, Bacchantes,Venez toutes, frappant‖ sur vos tambourins fous.Venez briser la lyre‖ aux cordes éloquentes,Qui charmait les loups

Que voire chœur hurlant‖ des bois sorte et m'attaque !Moi, Poète, à vos coups‖ saintement dévoué,Il me tarde d'ouïr‖ le tumulte orgiaqueDe vos Évohé.

Sur moi fondez, ouvrez‖ la mortelle blessureA ce flanc qui, pour vous,‖ n'aura jamais battu ;Bacchantes, accablez‖ de votre rage impureL'Aède abattu.

Que ma sève, arrachée‖ à mes chastes artères,Aille sur vous rougir‖ la peau des léopards.Toutes, disputez-vous,‖ implacables panthères,Mes membres épars.

Jouez avec mon cœur‖ brûlant, jusqu'à l'aurore :Voyez-le se crisper‖ sous vos ongles ardents ;Jetez-lui votre bave,‖ et, s'il le faut encore,Mettez-y vos dents.

Mangez ma chair, buvez‖ mon sang, profanatricesEt puissent longuement,‖ ô filles de l'Enfer,En vous purifiant,‖ vous combler de délices,Mon sang et ma chair !

IV

Ainsi vous calmerez‖ votre haine sauvage,Cependant que mon âme,‖ élancée en plein ciel.Verra les Bienheureux‖ lui tendre le breuvageImmatériel.

Celle dont vous étiez‖ férocement jalouses,La fidèle Eurydice,‖ aux regards éclatants,Aura pour moi là-haut,‖ fleur des saintes Épouses,D'immortels vingt ans.

Le clair scintillement‖ des larges auréolesJettera sa lumière‖ à l'entour de nos fronts :Tels que deux vivants lys,‖ rapprochant leurs corolles,Nous resplendirons…

Mais vous, qu'à votre tour‖ vont battre les tempêtes.Amants de l'éternelle‖ et divine Beauté,A présent je vous parle,‖ ô sanglotants poètes,Ma postérité !

Avant de s'en aller‖ l'Ancêtre vous salue.En des âges méchants,‖ pleins d'amour, vous viendrez,Sonneurs de lyre, enfants‖ sacrés, phalange élue.Jeunes Inspirés.

Un monde, injurieux‖ aux semeurs de lumière,Un monde ténébreux‖ vous lancera l'affront ;Les âmes seulement‖ éprises de matièreVous déchireront.

Que si, dans les horreurs‖ d'une rouge curée,On ne met pas un jour‖ votre corps en lambeaux ;Si vous n'expirez pas,‖ la gorge lacéréeDe coups de couteaux,

Lorsque votre âme, en proie‖ au souffle qui l'inspire,A des mortels impurs‖ dira ses visions,Il vous faudra porter,‖ ineffable martyre,Leurs dérisions.

Dévorez ce sarcasme,‖ affrontez cette rage !Lui-même — car je vois‖ les siècles s'entr'ouvrirAu milieu des clameurs‖ dont un peuple l'outrage,Un Dieu doit mourir.

Dressé sur un gibet‖ vers les farouches nues,Et poussant jusqu'au ciel‖ sa défaillante voix,Il a le front percé‖ par des ronces aiguës,Et les bras en croix.

Mais des Élus sans nombre,‖ altérés de supplices,A la lutte invités‖ par ce divin lutteur,Suivront, dans le sentier‖ des âpres sacrifices,L'Initiateur.

Vierges, adolescents,‖ qu'à sa palme il appelle,Sous le fer qui déchire‖ et sous le feu qui mord,Dépouilleront pour lui‖ l'existence mortelle.Ivres de sa mort !

Souffrez donc, ô chanteurs :‖ c'est la future gloire.Dites-vous qu'une fois‖ disparus, seulement,Par vos chants vous vaincrez‖ l'ingratitude noire,Au rauque aboiement ;

Que, frappé par l'éclair,‖ votre front s'illumine ;Que la Justice vient,‖ de son pas sûr et lent ;Et que, dans la splendeur‖ sans ombre, se termineLe chemin sanglant.

Versification

Forme
30 quatrains (quatrains)
Rimes
30(abab)
Mètre
Alexandrins et pentasyllabes (90 de 12, 30 de 5)· profil 5, 6+6
Strophes
30 quatrains
Mots à la rime
a tunique / prophétique féminine, classiqueb trépas / bas masculine, classiquea sourcilleuses / yeuses féminine, classiqueb soir / noir masculine, classiquea Bacchanales / sacerdotales féminine, classiqueb marchant / chant masculine, classiquea invisibles / inextinguibles féminine, classiqueb cieux / radieux masculine, classiquea Thrace / passe féminine, classiqueb reculés / étoilés masculine, classiquea sève / rêve féminine, classiqueb eaux / cristaux masculine, classiquea chêne / pleine féminine, classiqueb ravins / divins masculine, classiquea fleuves / neuves féminine, classiqueb cours / toujours masculine, classiquea l'antre / chantre féminine, classiqueb dédain / demain masculine, classiquea s'éprennent / traînent féminine, classiqueb mélancoliquement / gémissement masculine, classiquea Bacchantes / éloquentes féminine, classiqueb fous / loups masculine, classiquea m'attaque / orgiaque féminine, classiqueb dévoué / Évohé masculine, classiquea blessure / impure féminine, classiqueb battu / abattu masculine, classiquea artères / panthères féminine, classiqueb léopards / épars masculine, classiquea l'aurore / encore féminine, classiqueb ardents / dents masculine, classiquea profanatrices / délices féminine, classiqueb l'Enfer / chair masculine, classiquea sauvage / breuvage féminine, classiqueb ciel / Immatériel masculine, classiquea jalouses / Épouses féminine, classiqueb éclatants / ans masculine, classiquea auréoles / corolles féminine, classiqueb fronts / resplendirons masculine, classiquea tempêtes / poètes féminine, classiqueb Beauté / postérité masculine, classiquea salue / élue féminine, classiqueb viendrez / Inspirés masculine, classiquea lumière / matière féminine, classiqueb l'affront / déchireront masculine, classiquea curée / lacérée féminine, classiqueb lambeaux / couteaux masculine, classiquea l'inspire / martyre féminine, classiqueb visions / dérisions masculine, classiquea rage / l'outrage féminine, classiqueb s'entr'ouvrir / mourir masculine, classiquea nues / aiguës féminine, classiqueb voix / croix masculine, classiquea supplices / sacrifices féminine, classiqueb lutteur / L'Initiateur masculine, classiquea appelle / mortelle féminine, classiqueb mord / mort masculine, classiquea gloire / noire féminine, classiqueb seulement / aboiement masculine, classiquea s'illumine / termine féminine, classiqueb lent / sanglant masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

120 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Carmina Sacra, Mercure de France, 1920· numérisation archive.org· Sources