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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Carmina sacra, 1912· Orphica

XII. Ultima Verba

Louis Le Cardonnel· 26 quatrains, alexandrins, 104 vers

A Francesco Mosca.

I

O jeunes gens, espoir‖ de l'antique Ausonie,— Si vous me pardonnez‖ ce langage un peu vieuxHéritiers et gardiens‖ de son divin génie ;Vous qui lui referez‖ des jours prestigieux.

Je vous ouvre en ces vers‖ ma veine généreuse,Ardente à s'épancher,‖ d'un flot égal et plein ;Par un matin d'été‖ de la Toscane heureuse,Au rythme des fléaux‖ qui séparent le grain.

Accueillez, accueillez‖ cette voix amicale !Elle môle sa note‖ aux souffles infinisDe la Nature, au cri‖ strident de la cigale :Oui , recueillez ma voix,‖ ô disciples bénis.

Vous le savez, mon âme‖ est fidèle et vous porte :En moi je vous sens tous‖ unis, fils dispersés ;Et j'embrasse avec vous,‖ dans ma tendresse forte,Vos frères qui viendront,‖ et vos frères passés.

II

Ici mes souvenirs‖ sont plus fervents encore,Sous le rayonnement‖ prolongé des soleils.Ce juillet embrasé,‖ qui féconde et dévore,Il met de son ardeur‖ dans mes mâles conseils.

Ne vous étonnez pas‖ si, tout vibrant d'oracles,Devant les épis d'or,‖ l'éternel firmament,Les horizons, remplis‖ de glorieux spectacles.Ce poème parfois‖ sonne auguralement.

III

Enfants, tous vous l'ont dit,‖ votre patrie est belle.Elle garde pour nous‖ les trésors du grand Art :Les peuples transportés‖ s'inclinent devant elle ;Elle enchante le monde‖ avec son clair nectar.

Gracieuse à jamais,‖ elle est, encor, robuste :C'est d'un geste vaillant‖ qu'elle tend son flambeau ;Et quand un lutteur las‖ touche sa terre auguste,Use lève plus fier,‖ il ressurgit plus beau.

Elle a le don heureux‖ des paroles chantantes :Qui l'a vue une fois‖ ne peut pas l'oublier ;On rêve de ses nuits‖ doucement éclatantes,Que parfume une odeur‖ de rose et de laurier.

Moi, dans chacun de vous‖ je trouve un jeune frère.Combien de nos héros,‖ dans vos champs, endormis !Nos deux sangs ont mêlé‖ leur pourpre vive et fière ;Et vous me souriez,‖ ô radieux amis.

IV

Il est vrai que l'espace‖ aujourd'hui nous sépare ;Mais contre mon amour‖ l'espace est impuissant.Vous accourez encore‖ au son de ma cithare :Je vous parle au milieu‖ d'un éternel présent.

Vous vous serez autour‖ de moi pour mieux m'entendre.Comme hier votre voix‖ va répondre à ma voix,Car vous la trouvez noble,‖ harmonieuse et tendre :Elle a fait bondir l'âme,‖ en vos seins, tant de fois.

Reconnaissant j'ai dit :‖ ô Ciel tu me les donnes !Vous apportiez la joie‖ au chanteur opprimé ;El si quelqu'un jamais‖ m'a tressé des couronnes,N'est-ce pas l'un de vous‖ que j'ai beaucoup aimé ?

J'ai su les partager,‖ vos ardeurs inquiètes :Mon présent qui décroît‖ cherchait votre avenir.Un grand cœur maternel‖ est dans les vrais poètes :Quand vous étiez amers‖ je n'ai pas pu dormir.

V

Que vous veniez d'Ombrie‖ ou veniez de Sicile,Plus sévères ou plus‖ allègrement joyeux :Avec vous j'ai plané‖ loin d'un temps imbécile.Mon génie expirant‖ reprit flamme à vos yeux.

Mûrissez, puisqu'enfin‖ toute jeunesse passe ;Faites revivre en vous‖ les aïeux immortels ;Transmettez à des fils‖ la beauté de la race ;Conservez les foyers‖ et gardez les autels.

VI

Doutant de vous revoir‖ dans ma vie incertaine,J'ai murmuré : sans doute,‖ il en doit être ainsi ;J'ai crié : vous dont l'œstre‖ a réveillé ma veine,Au revoir dans la joie‖ éternelle, et merci !

Votre mémoire eu moi‖ demeurera, féconde ;Pour m'exalter le cœur‖ je vous évoquerai…Tels étaient mes adieux.‖ Mais déjà dans ce mondeQuelque chose me dit‖ que je vous reverrai

VII

J'irai : je parcourrai‖ la belle Péninsule,Vous cherchant, dans l'espoir‖ du cordial accueil.Quand le matin flamboie‖ ou quand l'occident brûleVous me verrez soudain‖ aborder votre seuil.

Puissé-je y retrouver‖ l'ancienne tendresse !Oui, que je ne sois pas‖ devenu l'étranger,Et qu'un de vous encore,‖ en souriant, me tresseLa couronne, et me tende‖ un vin sobre et léger.

VIII

Ainsi j'apparaîtrai‖ dans les hautes Abruzzes ;Dans Naples, la chantante,‖ et Torre del Greco :Pays où le soir d'or‖ est plein de cornemuses,Où l'on entend sonner‖ des flûtes dans l'écho.

Je me promènerai‖ par la grecque Apulie ;Par la Sardaigne ardente‖ au vent chargé de sel :Je saurai la douceur‖ et la mélancolieDes lacs Lombards, qui sont‖ comme un fluide ciel

Et, partout, acclamant‖ le pèlerin lyrique,M'entoureront, restés‖ à mon âme tous cher »,Les fils, les héritiers‖ de l'Ausonie antique,Grave et pure Sybille,‖ assise entre deux mers !

IX

Nos entretiens seront‖ poétiques et sages.Heureux si quelque brise‖ erre en de longs cyprès.Si le souffle du large‖ effleure nos visages,Si de sonores flots‖ viennent mourir tout près…

C'est l'espoir que je berce‖ en moi lorsque je veille,Et qui, dans mon sommeil,‖ me hante, rêve ardent ;L'espoir qui me poursuit‖ et me chante à l'oreille.Gardez mon souvenir,‖ amis, en attendant

Vivez pieux. Pour moi‖ saluez votre mère,Puisqu'elle vous forma‖ sur ses chastes genoux ;Et, parmi les hasards‖ qui font la vie amère,Entendez dans la nuit‖ mon cœur battre pour vous

Versification

Forme
26 quatrains (quatrains)
Rimes
26(abab)
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
26 quatrains
Mots à la rime
a Ausonie / génie féminine, classiqueb vieux / prestigieux masculine, classiquea généreuse / heureuse féminine, classiqueb plein / grain masculine, classiquea amicale / cigale féminine, classiqueb infinis / bénis masculine, classiquea porte / forte féminine, classiqueb dispersés / passés masculine, classiquea encore / dévore féminine, classiqueb soleils / conseils masculine, classiquea d'oracles / spectacles féminine, classiqueb firmament / auguralement masculine, classiquea belle / elle féminine, classiqueb Art / nectar masculine, non classiquea robuste / auguste féminine, classiqueb flambeau / beau masculine, classiquea chantantes / éclatantes féminine, classiqueb l'oublier / laurier masculine, classiquea frère / fière féminine, classiqueb endormis / amis masculine, classiquea sépare / cithare féminine, classiqueb impuissant / présent masculine, classiquea m'entendre / tendre féminine, classiqueb voix / fois masculine, classiquea donnes / couronnes féminine, classiqueb opprimé / aimé masculine, classiquea inquiètes / poètes féminine, classiqueb avenir / dormir masculine, classiquea Sicile / imbécile féminine, classiqueb joyeux / yeux masculine, classiquea passe / race féminine, classiqueb immortels / autels masculine, classiquea incertaine / veine féminine, classiqueb ainsi / merci masculine, classiquea féconde / monde féminine, classiqueb évoquerai / reverrai masculine, classiquea Péninsule / brûle féminine, classiqueb accueil / seuil masculine, classiquea tendresse / tresse féminine, classiqueb l'étranger / léger masculine, classiquea Abruzzes / cornemuses féminine, classiqueb Greco / l'écho masculine, classiquea Apulie / mélancolie féminine, classiqueb sel / ciel masculine, classiquea lyrique / antique féminine, classiqueb cher / mers masculine, non classiquea sages / visages féminine, classiqueb cyprès / près masculine, classiquea veille / l'oreille féminine, classiqueb ardent / attendant masculine, classiquea mère / amère féminine, classiqueb genoux / vous masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.8· écart moyen à la rime classique 0.2

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

104 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Carmina Sacra, Mercure de France, 1920· numérisation archive.org· Sources