Poésies complètes, 1914· Impressions et souvenirs· Ailleurs
L’affût
À Maurice Languereau.
I
Le marais dort, crispé‖ d’un gel tardif. Au loin,Dans la brume qui s’épaissit‖ et se dilateTour à tour, la Sologne‖ étend sa glèbe plate…Nous sommes là depuis‖ une heure, l’arme au poing.
Et tout à coup, tandis‖ qu’une étoile clignote,Puis deux, puis trois, puis des‖ centaines, des milliers,Voici qu’éclaboussant‖ de pourpre les halliersJaillit sur l’horizon‖ la lune solognotte.
Dans l’air glacé du soir‖ elle monte sans bruitAu-dessus des champs d’orge‖ et des carrés d’avoine,Si rouge qu’on dirait‖ une énorme pivoineMagiquement éclose‖ au jardin de la Nuit.
Un chien transi, là-bas,‖ hurle au fond d’une grange ;Et nous-mêmes, chasseurs‖ endurcis et sans foi,Nous nous défendons mal‖ contre un obscur émoiA l’apparition‖ de cette fleur étrange…
II
Paysages du ciel,‖ si beaux et si divers,Nous habitons trop près‖ de vos profondeurs bleues ;L’homme ne compterait‖ ni les jours ni les lieues,S’il devait vous chercher‖ au bout de l’univers.
Nous vous connaissons trop,‖ couchants, aubes fleuries :L’habitude a blasé‖ nos yeux sur vos beautés,Et c’est en vain que sur‖ les champs et les citésVous déployez l’azur‖ et l’or de vos féeries ;
C’est en vain que, trouant‖ la nue à coup d’épieu,Le Jour, tel un veneur,‖ sort du fourré nocturneEt, sur l’aiguail des monts‖ essuyant son cothurne,Se dresse et, brusquement,‖ bondit dans l’air en feu.
Blancs cirrus qui broutez‖ l’aérien pacage,Lune en fleur, astres d’or,‖ il faut comme ce soir,Pour forcer nos regards‖ à vous apercevoir,Quelque affût solitaire‖ au bord d’un marécage.
Il faut la frissonnante‖ immensité des nuits…Tant de magnificence‖ est rassemblée en elleQue notre âme d’antan,‖ notre âme originelle,Remonte tout à coup‖ dans nos yeux éblouis,
L’âme que nous avions‖ aux premiers jours du monde,Quand le viel Ouranos‖ était l’unique dieu,Les nuages son char,‖ le soleil son moyeu,Et qu’au creux de l’éther‖ tonnait sa voix profonde.
III
Hélas ! presque aussitôt‖ l’ombre en nous redescend…Plus captif que jamais,‖ Platon, dans la caverne,L’homme habile aujourd’hui,‖ le front bas et l’œil terne,Une création‖ dont le ciel est absent.
Versification
- Forme
- 11 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 11(abba)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6=6
- Strophes
- 11 quatrains
- Mots à la rime
- a loin / poing masculine, non classiqueb dilate / plate féminine, classiquea clignote / solognotte féminine, classiqueb milliers / halliers masculine, classiquea bruit / Nuit masculine, classiqueb d’avoine / pivoine féminine, classiquea grange / étrange féminine, classiqueb foi / émoi masculine, classiquea divers / l’univers masculine, classiqueb bleues / lieues féminine, classiquea fleuries / féeries féminine, classiqueb beautés / cités masculine, classiquea d’épieu / feu masculine, classiqueb nocturne / cothurne féminine, classiquea pacage / marécage féminine, classiqueb soir / apercevoir masculine, classiquea nuits / éblouis masculine, classiqueb elle / originelle féminine, classiquea monde / profonde féminine, classiqueb dieu / moyeu masculine, classiquea redescend / absent masculine, classiqueb caverne / terne féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.2
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
44 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies complètes, Paris, Librairie Plon, 1922· numérisation wikisource.org· Sources