Poésies complètes, 1914· Le bois dormant· Rondes et chansons
Lits-clos
À une Parisienne.
Vous m’avez montré‖ dans votre antichambre,Luxueux fouillis‖ d’objets d’entrepôt,Un grand lit de Scaër‖ aux tons de vieil ambre,Mué par votre art‖ en porte-chapeau.
Mais les lits sculptés‖ de Basse-Bretagne,Même les lits-clos‖ du temps d’Henri deux,Dans ces nids de soie‖ où l’ennui les gagneSentent comme un deuil‖ flotter autour d’eux.
Ils n’étaient pas faits‖ pour ces belles choses :Un fruste artisan,‖ dans leur bois grossier,Tourna des fuseaux,‖ évida des rosesEt grava son nom‖ sur le banc-dossier.
C’était quelque pâtre,‖ un marin peut-être,Bloqué par l’hiver‖ sous son toit de glui ;L’outil, dans son poing,‖ mordait en plein hêtre,Et sa mère-grand‖ filait près de lui.
Et, tandis qu’aux doigts‖ de la bonne femmeS’étirait la laine‖ ou le fil écru,Un rêve, il est vrai,‖ chantait dans son âme,Mais non pas celui‖ que vous avez cru.
Ni rêve d’argent,‖ ni rêve de gloire.D’autres, l’œil en feu,‖ s’en allaient cueillir,Guidés par Coulomb‖ aux rives de Loire,Le vert plant qui garde‖ un nom de vieillir ;
Ou bien se louant‖ pour un vil salaireChez quelque huchier‖ du pays gallot,Pliaient au canon‖ d’un strict formulaireLeur art ingénu,‖ mystique ou falot.
Lui rêvait d’offrir‖ à sa fiancée,Pour le jour prochain‖ qui les unirait,Ce meuble fleuri‖ comme sa pensée,Comme elle accueillant,‖ profond et discret.
Il l’imaginait‖ dressé près de l’âtre,Sous ses beaux draps blancs,‖ rugueux et cossus,Avec son buis vert‖ et ses saints de plâtre,Madame la Vierge‖ et Monsieur Jésus.
Et de frais rideaux‖ de souple percaleCoulaient de sa frise‖ en plis onduleux :C’était l’abri sûr‖ et la bonne escale,Le nid tiède où chante‖ un chœur d’oiseaux bleus.
Ils y goûteraient‖ une paix profondeDans le cadre ouvré‖ des panneaux à jour.Tous deux seraient là‖ comme au bout du monde,Isolés, perdus‖ dans leur grand amour.
Quand les ajoncs d’or‖ font craquer leurs cosses,La graine autour d’eux‖ s’éparpille au vent ;Ainsi jailliraient‖ de ses flancs précocesLes blonds héritiers‖ dont ils vont rêvant :
Rudes fillots, certe,‖ et tous de même aune,A qui sourirait,‖ fleur de la Duché,Dans son justin bleu‖ soutaché de jaune,Quelque jeune sœur‖ en béguin ruché.
Chaque an sonnerait‖ un nouveau baptême.Ô muids ! Ô boudins !‖ Ô guadiguennous !Mais c’est toi, bon lit,‖ qu’après Dieu lui-mêmeBéniraient d’abord‖ les heureux époux.
N’est-ce pas chez toi‖ qu’ils ont par avanceSavouré le miel‖ des premiers baisers,Et n’as-tu pas vu‖ leur double jouvenceDu même rayon‖ dorer tes vieux ais ?
Lit de leurs vingt ans,‖ couche parfumée,Tu verrais aussi‖ leur déclin pareil,Et c’est dans ta crypte‖ à tout bruit ferméeQu’ils s’endormiraient‖ du dernier sommeil.
Mais d’autres viendraient‖ après eux, puis d’autres,Surgeons vigoureux‖ du vieux tronc penchant.Pâtres sûr leurs glés,‖ marins sur leurs cotres.Aucun d’eux tailleur,‖ commis ou marchand.
La foi leur serait‖ un sûr viatique,Et l’on entendrait‖ ainsi qu’un essaim,Dans les longues nuits‖ de l’hiver celtique,Leur peuple futur‖ frémir en ton sein.
Toi près du foyer,‖ comme un patriarche,Tu verrais passer‖ ces fils d’un moment :De tes flancs brunis,‖ profonds comme l’arche,Ils ruisselleraient‖ éternellement.
Telle était, du moins,‖ ta ferme espérance,Et féal aux tiens,‖ les jugeant féaux,Tu ne pensais pas‖ qu’aux bourgeois de FranceIls te céderaient‖ pour quelques réaux.
C’est fait. Nos lits-clos‖ de Scaër et de VanneS’en sont allés tous‖ du pays breton :Bétail douloureux,‖ morne caravane,Vers quel abattoir‖ les conduisait-on ?
Hélas ! Plût à Dieu‖ qu’une main grossière,Jonchant de leurs blocs‖ le pavé voisin,Les eût d’un seul coup‖ réduits en poussière !L’abattoir vaut mieux‖ que le magasin.
Il leur a fallu‖ prendre une autre forme.De lourds brocanteurs‖ sans style et sans goûtLes ont rapiécés‖ de mélèze ou d’ormeEt d’un brou menteur‖ ont enduit le tout.
Mais, ô vieux débris,‖ j’entends comme un râleDans le craquement‖ de vos ais disjoints :Pieux confidents‖ de l’âme ancestrale,Nous perdons en vous‖ ses derniers témoins.
Versification
- Forme
- 24 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 24(abab)
- Mètre
- Décasyllabes· profil 5+5
- Strophes
- 24 quatrains
- Mots à la rime
- a antichambre / ambre féminine, classiqueb d’entrepôt / porte-chapeau masculine, non classiquea Basse-Bretagne / gagne féminine, classiqueb deux / d’eux masculine, classiquea choses / roses féminine, classiqueb grossier / banc-dossier masculine, classiquea peut-être / hêtre féminine, classiqueb glui / lui masculine, classiquea femme / âme féminine, classiqueb écru / cru masculine, classiquea gloire / Loire féminine, classiqueb cueillir / vieillir masculine, classiquea salaire / formulaire féminine, classiqueb gallot / falot masculine, classiquea fiancée / pensée féminine, classiqueb unirait / discret masculine, classiquea l’âtre / plâtre féminine, classiqueb cossus / Jésus masculine, classiquea percale / escale féminine, classiqueb onduleux / bleus masculine, classiquea profonde / monde féminine, classiqueb jour / amour masculine, classiquea cosses / précoces féminine, classiqueb vent / rêvant masculine, classiquea aune / jaune féminine, classiqueb Duché / ruché masculine, classiquea baptême / lui-même féminine, classiqueb guadiguennous / époux masculine, classiquea avance / jouvence féminine, classiqueb baisers / ais masculine, classiquea parfumée / fermée féminine, équivalenteb pareil / sommeil masculine, classiquea d’autres / cotres féminine, classiqueb penchant / marchand masculine, classiquea viatique / celtique féminine, équivalenteb essaim / sein masculine, classiquea patriarche / l’arche féminine, classiqueb moment / éternellement masculine, classiquea espérance / France féminine, classiqueb féaux / réaux masculine, classiquea Vanne / caravane féminine, classiqueb breton / conduisait-on masculine, classiquea grossière / poussière féminine, classiqueb voisin / magasin masculine, classiquea forme / d’orme féminine, classiqueb goût / tout masculine, classiquea râle / ancestrale féminine, classiqueb disjoints / témoins masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
96 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies complètes, Paris, Librairie Plon, 1922· numérisation wikisource.org· Sources